À M0N8IEUB CHLBWASEI. Borne, le 8 janvier
Dites à ceux qui veulent voir Borne qu'ils se hâtent; car
chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure. Permis à vous, Monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l'antiquité, de trouver ces expressions trop fleuries ou même trop fardées; mais je n'en sais pas d'assez tristes pour vous peindre l'état de délabrement, de misère et d'opprobre où est tombée cette pauvre Borne, que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays du monde. Combien d'étrangers, qui n'y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute leur vie! Maintenant il n'y reste que ceux qui n'ont pu fuir, ou qui, le poignard à la main, cherchent encore, dans les haillons d'un peuple mourant de faim, quelque pièce échappée à tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraientpas, et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous dire. Mais par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.
Lepainn'estplus aurang des choses qui se vendentici. Chacun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot panemet cir censés; ils se passent aujourd'hui de tous les deux et de bien d'autres ch oses. Tout homme qui n'est ni commissaire, ni général, ni valet ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un œuf. Toutes les denrées les plus nécessaires à la vie sont également inaccessibles aux Romains, tandis que plusieurs Français, non des plus huppés, tiennent table ouverte à tous venants. Allez! nous vengeons bienl'univers vaincu!
Les monuments de ftome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane est cependant à peu près telle que vous l'avez vue, et nos curieux, qui n'estiment que ce qu'on peut emporter et vendre, n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les basreliefs dont elle est ornée sont hors de la portée du sabre, et pourront par conséquent être conservés. Il n'en est pas de même des sculptures de la villa Borghèse, et de la villa Pamphili, qui présentent de tous côtés des figures semblables au Deiphobus de Virgile. Je pleure encore un joli Hermès enfant, que j'avais vu dans son entier, vfttu et encapuchonné d'une peau de lion, et portant sur son épaule une petite massue. C'était, comme vous voyez, un Cupidon dérobant les armes d'Hercule, morceau d'un travail exquis, et grec, si je ne me trompe. H n'en reste que la base, sur laquelle j'ai écrit avec un crayon: Lugete, Vénères Cumdinesque, et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur Mengs et Winckelmann,1 s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.
Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les Farnèse,
1 Raphaël Mengs (1728—1779), célèbre peintre, surnommé le Raphaël <k l Allemagne. — Winckelmann (1717—1768), célèbre archéologue allenumd, conservateur des antiquités à Rome et bibliothécaire au Vatican.
lesOnesti, au Muséum Olémentin, au Capitule, est emporté, pillé, perduou vendu. Les Anglais en ont eu leur part, et des commissaires français, soupçonnés de ce commerce, sont arrêtés ici. Mais cette affaire n'aura pas de suite. Des soldats, qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux Térence de Bembo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dontil étaitorné.