‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 343 sur 514 · A MONSIEUR N · texte numérisé non relu

A MONSIEUR N

À Plumic*. 1© ... Mi 1804.

Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pis nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard nous assemble et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût? comme on dit rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. 'Messieurs. qu'opinez-vous?c — Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Gela dura un quart d'heure ou plus et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit: »S'il veut être empereur, qu'il le soit; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon do tout. — Expliquez-vous, dit le colonel, voulez-vous, ne voulez-vous pas? — Je ne le veux pas, répond Maire. — A la bonne heure.« — Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. »Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer?* — Oe raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem . . . que veux-tu? j'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait: »Ma foi, commandant,1 vous parlez comme Oicéron; mais pourquoi voulez-vous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie? — Pour en finir, et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour? Pourquoi, vous, ne le voulezvous pas? — Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. € — Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi .... un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle Majesté? Être Bonaparte, et se faire sire! i? aspire à descendre.'2 mais non, il croit monter en s'égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme ! ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur àBorghèse, et croire queBorghèse lui faisait trop d'honneur.

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