ENTRÉE DE LA GRANDE ARMÉE EN RUSSIE
(Litre IV, cbiptfre 2.)
Entre ces deux ailes, la grande armée marchait au Niémen en trois masses séparées. Le roi de Westphalie,1 avec quatre-vingt mille hommes, se dirigeait sur Grodno; le vice-roi d'Italie,9 avec soixantequinze mille hommes sur Pilony; Napoléon, avec deux cent vingt mille hommes sur Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin, avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les collines qui bordent le fleuve cachaient cette grande armée prête à le franchir.
1 Jérôme-Napoléon Bonaparte (1784—1860), le plus jeune des frères de l'empereur Napoléon I", a été roi de Westphalie de 1808 à 1813.
2 Eugène de Beauharnais (1781—1824), fils du vicomte de Beauharnais et de Joséphine, qui, en secondes noces, épousa Bonaparte (Napoléon Ier).
478 SÉGUB (1780-1878).
Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusque là, monta à cheval à deux heures du matin. U reconnut1 le fleuve russe, sans se déguiser, comme on Ta dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour franchir cette frontière, que, cinq mois après, il ne put repasser qu'à la faveur d'une même obscurité.9 Gomme 0 paraissait devant cette rive, son cheval s'abattit* tout à coup et le précipita sur le sable. Une voix s'écria: „Ceci est d'un mauvais présage; un Romain reculerait!* — On ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite qui prononça ces mots.
Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant trois ponts fussent jetés sur le fleuve près du village de Poniémen; puis il se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde, et cherchant en vain le repos.
Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ge furent quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrentd'abord. Étonnés, ils abordent et descendent sans obstacle sur la rive russe. Là ils trouvent la paix; c'est de leur côté qu'est la guerre: tout est calme sur cette terre étrangère qu'on leur a dépeinte si menaçante. Cependant un simple officier de Cosaks,4 commandant une patrouille, se présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. H demande à ces étrangers qui ils sont. «Français, lui répondirentils. — Que voulez-vous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous en Russie?" Un sapeur lui répondit brusquement: «Vous faire la guerre! prendre Vilna! délivrer la Pologne!" — Et le Cosak se retire, il disparaît dans les bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur,5 et pour sonder la forêt, déchargent leurs armes.
Ainsi le faible bruit de trois coups de feu, auxquels on ne répondit pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait, et qu'une grande invasion était commencée.
Ce premier signal de guerre irrita violemment l'empereur, soit prudence ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve, pour protéger l'établissement des ponts.
Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes françaises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve, à la faveur d'une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les reconnaître.
1 Méconnaître, faire une reconnaissance se disent, en terme de guerre, de Faction d'examiner la position, la nature d'un terrain et les dispositions de l'ennemi.
2 Le général Gourgaud (voyez la Notice biographique sur Ségor) prétend que, pour faire cette reconnaissance, Napoléon se couvrit en effet d'une capote et du bonnet de police de l'un des chevau-légers polonais de l'escadron de service de sa garde. Le fait est de peu d'importance; mais le général Gourgaud a bien raison de faire remarquer que, si l'on se couvre de la nuit, on ne peut rien voir et par conséquent pas choisir un point de passage sur un fleuve; que du reste, au mois de juin, il fait déjà jour, près du Niémen, à deux heures du matin.
8 S'abattre se dit particulièrement d'un cheval à qui les pieds manquent et qui tombe tout d'un coup.
4 Séçur écrit cosak, d'après l'orthographe russe. Ordinairement on écrit en français cosaque.
* On dit ordinairement: emportés par leur ardeur.
On défendit les feux et jusqu'aux étincelles. On se reposa les armes à la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et mouillés d'une abondante rosée servirent de lit aux hommes et de nourriture aux chevaux.
La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui allonge les heures et augmente les besoins, enfin les dangers du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'ôtre lue; on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables et le génie des conquêtes enflammait notre imagination.
Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire. Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à rapproche de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains suppliantes. Ici tout nous manquait, là tout nous serait prodigué! ils s'empresseraient de pourvoir à nos besoins: nous allions être entourés d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour allait bientôt renaître, et avec lui sa chaleur et toutes ses illusions! Le jour parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert, et de mornes et sombres forêts! Nos yeux alors se tournèrent tristement sur nous-mêmes, et nous nous sentîmes ressaissis d'orgueil et d'espoir par le spectacle imposant de notre armée réunie.
A trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux. Dès que la terre eut présenté au soleil toutes ces masses mobiles, revêtues d'armes étincelantes, le signal fut donné, et aussitôt cette multitude commença à s'écouler en trois colonnes vers les trois ponts. On les voyait serpenter en descendant la courte plaine qui les séparait du Niémen, s'en approcher, gagner les trois passages, s'allonger, se rétrécir pour les traverser et atteindre enfin ce sol étranger qu'ils allaient dévaster, et qu'ils devaient bientôt couvrir de leurs vastes débris.
L'ardeur était si grande que deux divisions d'avant-garde, se disputant l'honneur de passer les premières, furent près d'en venir aux mains; on eut quelque peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pied sur les terres russes. Il fit sans hésiter ce premier pas vers sa perte, n se tint d'abord près du pont, encourageant les soldats de ses regards. Tous le saluèrent de leur cri accoutumé. Us parurent plus animés que lui, soit qu'il se sentît peser sur le cœur une si grande agression, soit que son corps affaibli ne pût supporter le poids d'une < haleur excessive, ou que déjà il fût étonné de ne rien trouver à vaincre.
L'impatience enfin le saisit. Tout à coup il s'enfonça à travers le pays, dans la forôt qui bordait le fleuve. Il courait de toute la vitesse de son cheval; dans son empressement il semblait qu'il voulût tout seul atteindre l'ennemi. U fit plus d'une lieue dans cette direction, toujours dans la môme solitude, après quoi il fallut bien revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde vers Kowno.1
1 On n'a pas besoin d'être militaire pour trouver très invraisemblable cette galopade de pins d'une lieue dans un pays ennemi et inconnu. Voici » rectification du général Gourgaud à cette occasion:
«Comment un écrivain qui porte un titre militaire ose-t^il travestir
480 SÉGCB (1780-1873).
On croyait entendre gronder le canon. Nons écoutions, en marchant, de quel côté le combat s'engageait. Mais, à l'exception de quelques troupes de Oosaks, ce jour-là, comme les suivants, le ciel seul se montra notre ennemi. En effet, à peine l'empereur avait-il passé le fleuve qu'un bruit sourd avait agité l'air. Bientôt le jour s'obscurcit, le vent s'éleva et nous apporte les sinistres roulements du tonnerre. Oe ciel menaçant, cette terre sans abri nous attristèrent. Quelques-uns même, naguère enthousiastes, en furent effrayés comme d'un funeste présage. Ils crurent que ces nuées enflammées s'amoncelaient sur nos tètes et s'abaissaient sur cette terre, pour nous en défendre l'entrée.
H est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant plusieurs heures, ses lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent sur toute l'armée; de la droite à la gauche et sur cinquante Menée d'espace, elle fut tout entière menacée de ses feux et accablée de ses torrents, les routes et les champs furent inondés: la chaleur insupportable de l'atmosphère fut changée subitement en un froid désagréable. Dix mille chevaux périrent dans la marche et surtout dans les bivacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages resta abandonnée dans les sables, beaucoup d'hommes succombèrent ensuite.
Oe jour-là même, un malheur particulier vint se joindre
à ce désastre général. Au-delà de Eowno, Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les Cosaks ont rompu le pont, et qui s'oppose au passage d'Oudinot H affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle, et il ordonne à un escadron des Polonais de sa garde de se jeterdans cette rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrentsans hésiter.
D'abord ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils redoublèrent d'efforts. Bientôt ils atteignirent à la nage le mi* lieu des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors leurs chevaux s'effrayent, ils dérivent, et sont emportés par la violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne: enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont dévoués; et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils tournent la tète vers Napoléon et s'écrient: Vive V empereur! On en remarqua trois surtout, qui, ayant encore la bouche hors de l'eau, répétèrent ce crû et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur et d'admiration.
Quant à Napoléon, il ordonna vivement et avec précision tout ce qu'il fallut pour en sauver le plus grand nombre, mais sans paraître ému; soit habitude de se maîtriser, soit qu'à la guerre il regardât les émotions du cœur comme des faiblesses, dont il ne devait pas donner l'exemple, et qu'il fallait vaincre; soit enfin qu'il entrevît de plus grands malheurs, devant lesquels celui-ci n'était rien.
en extravagance digne de Don Quichotte l'action toute simple d'un général en chef qui reconnaît le terrain sur lequel il doit agir? L'empereur ne fit pas la folio que lui prête M. de Ségur, de courir tout seul à travers les bois. U fit lui-même une forte reconnaissance de cavalerie, et en envoya d'antres dans plusieurs directions, afin d'avoir des nouvelles de l'ennemi Mais M. le maréchal des logis du palais ignore cela; il était probablement resté auprès des tentes, où ses fonctions Te retenaient/
Noos faisons suivre ces derniers tableaux des réflexions dont Y Examen critique dn général Gourmand les accompagne:
„Le pont sur la Vilia est rompu; Napoléon s'irrite contre eUe: c'est Xerxès faisant frapper de verges l'Hellespont: il affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui fait obstacle, et ordonne à un escadron de Polonais de se jeter dans cette rivière. Ils périssent tous. Ge dénoùment de mélodrame fait succéder l'odieux au ridicule. L'auteur fait peser sur la mémoire de l'empereur l'accusation d'avoir sacrifié & une colère insensée la vie de tant de braves gens. Voici la vérité:
Napoléon, arrivant sur la Vilia, trouva le pont rompu. Voulant avoir des nouvelles de l'ennemi, il donna ordre à un escadron du régiment des chevau-légers polonais de la garde1 de passer la rivière, comme les cosaques, à la nage. Quelques-uns, moins bons cavaliers que les autres, m séparèrent de 1 escadron; un chevau-léger lancier de la première compagnie, nommé Trzcinsld, fut le seul qui périt. Un officier de ce même escadron, le comte Joseph Zaluski, alors capitaine, aujourd'hui aide de camp du roi de Pologne,1 avant abandonné son cheval, courait risque de se nojer; il fut sauvé par des ouvriers sapeurs et des soldats d'infanterie légère. Que deviennent les lamentations de M. de Ségur? Que devient ce saisissement d'horreur et d'admiration au'il prête k l'armée?
Il en est de même de cet orage grand comme ^entreprise; il faut le réduire à une simple averse. Ce qui a induit en erreur notre historien, c'est qu'il a lu dans Labaume qu'un orage avait éclaté au moment où le corps du vice-roi passait le Niémen, le 29 juin. Il en fait l'application an passage du Niémen par l'empereur, à Eowno, le 25, sans réfléchir à la différence de cinq jours qui eut lieu entre ces deux opérations. Mais M. de Ségur n'y regarde pas de si près. D'ailleurs, en plaçant cet orage an passage même de l'empereur, il donnait à son récit une couleur bien plus dramatique et trouvait l'occasion de grouper autour de ce prétendu phénomène les réflexions mystiques qui conviennent si bien à la tournure de son esprit C'est seulement après les torrents de plaie dont parle Labaume qu'un grand nombre de chevaux périrent, par suite d'un refroidissement subit de l'atmosphère.
Tel est le récit du passage du Niémen, écrit, comme on le dit aujourd'hui, dans le style romantique, puisqu'il est chargé de descriptions et de petits détails racontés avec de grands mots. Pour nous, nous le qualifions de romanesque. Ainsi doit s'appeler une histoire où ce qu'on trouve le moins, c'est la vérité."
1 C'était le premier escadron, commandé par le chef d'escadron Koâetukki, et composé de la première compagnie, capitaine Zaluski, et de la cinquième, capitaine SzeptyckL Le général Erasinski, qui commandait le régiment, se jeta à 1 eau pour sauver un de ses soldats. (Note du général Gourgaud.)
2 C'est-à-dire de l empereur de Russie qui avait pris le titre de roi à* Bologne.