‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 380 sur 514 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

COMMISE, COITIEB, 1© médecin du roi.

Coitieb (sortant (Tune cabane, à Richard et à quelques paysans). Rentrez, prenez courage; Des fleurs que je prescris composez son breuvage: Par vos mains exprimés, leurs sucs adoucissants Rafraîchiront sa plaie et calmeront ses sens. !

Commine f*an# voir Coitier). Effrayé du portrait, je le vois en silence l Chercher un châtiment pour tant de ressemblance. j

Coitieb (lui frappant sur V épaule). !

Ah! seigneur d'Argenton, salut! !

Commine. Qui m'a parlé? !

Vous! pardon! .... je rêvais. !

Coitier. Et je vous ai troublé?

Commine. D'un règne à son déclin l'avenir est sinistre.

Coitieb. Sans doute, un roi qui meurt fait rêver un ministre.

Commise. Mais vous, maître Coitier, dont les doctes secrets Ont des maux de ce roi ralenti les progrès, Cette heure à son lever chaque jour vous rappelle! Qui peut d'un tel devoir détourner votre zèle?

Coitieb. Le roi! toujours le roi! qu'il attende.

Commine. Du moins, Autant qu'à ses sujets vous lui devez vos soins.

Coitieb. A qui souffre par lui je dois plus qu'à lui-même.

Commine. Vous l'accusez toujours.

Coitieb. Vous le flattez.

Commine. Je l'aime.

Qui vous irrite?

Coitieb. Un crime: hier, sur ces remparts Un pâtre que je quitte arrêta ses regards; Des archers du Plessis l'adresse meurtrière Faillit, en se jouant, lui ravir la lumière.

Commine. Qu'il se plaigne: le roi deviendra son appui.

Coitieb. Qu'il se taise! Tristan pourrait penser à lui

Commine. Sur ce vil instrument jetez votre colère.

Coitieb. J'impute au souverain les excès qu'il tolère.

Commine. La crainte est son excuse.

Coitieb. Il craint un assassin, Et la mort qu'il veut fuir, il la porte en son sein. La terreur qu'il répand sur son cœur se rejette; H tourne contre lui sa justice inquiète; Lui-même est le bourreau de ses nuits, de ses jours; Lui, dont l'ordre inhumain .... ah! malheureux Nemours!

LOUIS XI (ACTE I, SCÈNE iy). 527

Commine* Nemours était coupable.

Coitier. Et je le crois victime.

Je rends à sa mémoire un culte légitime. foi, serviteur obscur, nourri dans sa maison, Je l'ai tu cultiver ma précoce raison.

Ses dons m'ont soutenu dans une étude ingrate, juand Montpellier m'admit sur les bancs d'Hippocrate,1 î/hennine des docteurs conquise lentement Para ma pauvreté d'un stérile ornement, Je crus Nemours: j'osai, séduit par ses paroles, Secouer pour la cour la poudre des écoles.2 Ma rudesse étonna: ma brusque liberté Heurta ce vieux respect par la foule adopté. On me vit singulier, et l'on me crut habile. La stupeur à mes pieds mit cette cour servile, Quand j'osai gouverner, sans prendre un front plus doux, La santé de celui qui vous gouvernait tous. Nemours fit ma fortune, et moi, moi, son ouvrage, Je n'ai pu de son roi fléchir l'aveugle rage! Brillant de force alors, Louis, plein d'avenir, Méprisa eette voix qui devait l'en punir, Frappa mon bienfaiteur, et jeta sa famille Dans la nuit des cachots creusés sous la Bastille.3 Un de ses fils, un seul, voit la clarté des cieux; J'ai soustrait avec vous ce dépôt précieux, Je vous l'ai confié; soit pitié, soit justice, De ce pieux larcin Commine fut complice. Oui, vous!

Commine. Coitier!

Coitiee. Vous-même!

Commine. Au nom du ciel, plus bas!

Coitiee. Eh bien! plaignez Nemours, et ne l'accablez pas. Mon cœur saigne, je soufre, et ne puis me contraindre Lorsque, seul avec moi, je vous surprends à feindre, Et que sur un ami vos yeux n'osent verser Quelques pleurs généreux qu'on pourrait dénoncer.

Commines raconte à Coitier comment il a procuré au jeune Nemours un asile 4 la cour du duc de Bourgogne, Charles-le-Téméraire; puis l'entretien des deux amis revient sur Louis XI.

CornsB. Mes amis les plus chers sont par moi peu flattés, Mais je garde ,pour eux ces dures vérités.

Commine. Épargnez-les du moins à Louis qui succombe. CornEB. Quand les entendrait^? serait-ce dans la tombe? Commine. Vous, son persécuteur, devenez son soutien.

1 La faculté de médecine de Montpellier (Languedoc) était déjà célèbre au moyen âge. — JSippocrate, nommé le Fère de la médecine, célèbre médecin grec, florissait à l'époque de la guerre du Péloponnèse.

* En France, la faculté de droit et celle de médecine s'appellent encore aujourd'hui École de droit et École de médecine.

8 La Bastille, à Paris, bâtie au 14° siècle, servit de forteresse et de prison d'État jusqu'en 1789, où elle fut détruite après l'émeute du 14 juillet.

538 CÀSIMB DELÀYIGNE (1798-1848).

OorrŒE. Il serait mon tyran, si je n'étais le sien. Vrai Dieu! ne F est-il pas? sait-on ce qu'on m'envie? Du médecin d'un roi sait-on quelle est la vie? Oet esclave absolu qui parle en souverain Ment lorsqu'il se dit libre, et porte un joug d'airain. Je ne m'appartiens pas; un autre me possède: Absent, il me maudit, et présent, il m'obsède; Il me laisse à regret la santé qu'il n'a pas; S'il reste, il faut rester; s'il part, suivre ses pas, Sous un plus dur fardeau baissant ma tète altière Que les obscurs variété1 courbés sous sa litière. Confiné près de lui dans ce triste séjour, Quand je vois sa raison décroître avec le jour, Quand de ce triple pont, qui le rassure à peine, J'entends crier la herse et retomber la chaîne! C'est moi qu'il fait asseoir au pied du lit royal Où l'insomnie ardente irrite encor son mal; Moi, que d'un faux aveu sa voix flatteuse abuse, S'il craint qu'en sommeillant un rêve ne l'accuse; Moi, que dans ses fureurs il chasse avec dédain; Moi, que dans ses tourments il rappelle soudain; Toujours moi, dont le nom s'échappe de sa bouche, Lorsqu'un remords vengeur vient secouer sa couche. Mais s'il charge mes jours du poids de ses ennuis, Du cri de ses douleurs s'il fatigue mes nuits, Quand ce spectre imposteur, maître de sa souffrance, De la vie en mourant affecte l'apparence, Je raille sans pitié ses efforts superflus Pour jouer & mes yeux la force qu'il n'a plus. Misérable par lui, je le fais misérable: Je lui rends en terreur l'ennui dont il m'accable; Et pour souffrir tous deux nous vivrons réunis, L'un de l'autre tyrans, l'un par l'autre punis, Toujours prêts à briser le nœud qui nous rassemble, Et toujours condamnés au malheur d'être ensemble, Jusqu'à ce que la mort qui rompra nos liens, Lui reprenant mes jours dont il a fait les siens, Se lève entre nous deux, nous désunisse, et vienne S'emparer de sa vie et me rendre la mienne.

Ce n'est qu'au second acte qu'on voit le roi Louis XI entrer en scène.

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