‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 382 sur 514 · scène xn · texte numérisé non relu

scène xn

LOUIS, TBIBTAN.

Louis. Viens!

Tristan. Me voici!

Louis. Plus près.

Tbibtan. Là, sire?

Louis. Encore un pas.

Tbibtan. J'écouterai des yeux, vous pouvez parler bas. Louis. Eh bien! de ce vassal j'ai pardonné l'outrage. Tbibtan. Vous l'avez dit.

Louis. C'est vrai.

Tbibtan. J'en conclus que c'est sage.

Louis. Je traite avec lui.

Tristan. Vous!

Louis. Ce mot te surprend?

Tustan. Non:

Quoi que fasse mon maître, il a toujours raison.

Louis. Pourtant à mon cousin si l'avenir réserve Un revers décisif .... que le ciel l'en préserve l

Tustan. Moi, le vœu que je fais, c'est qu'il n'y manque rien, Louis. Tu n'es pas bon, Tristan; ton vœu n'est pas chrétien. Mais si Dieu l'accomplit, tout change alors.

Tbibtan. » Sans doute.

Louis. Laisser aux mains du comte un traité qui me coûte, Est-ce prudent?

Tbibtan. Tous deux sont à votre merci. Louis. Respect au droit des gens! Non pas: non, rien ici. Tbibtan. Comment anéantir un acte qu'il emporte? Louis. Je lui donne au départ une brillante escorte. Tbistan. Pour lui faire honneur?

532 CASDtlR DKLAVIOKE (1798-1848).

Louis. Oui; moi, Bon hôte et seigneur. Comme tu dis, Tristan, je veux lui faire honneur. j

Tristan. Qui doit la commander?

Lotis. Toi, jusqu'à la frontière.

Tristan. Ah! moi. i

Louis. Oompose-la.

Tristan. Gomment?

Louis. A ta manière.

Tristan. D'hommes que je connais?

Louis. D'accord.

Tristan. Intelligents?

Louis. D'hommes, à toi.

Tristan. Nombreux?

Louis. Plus nombreux que ses gens; Pour lui faire honneur.

Tristan. Oerte.

Louis. Et qui sait? . . . Hais écoute: C'est l' Angélus?

Tristan. Oui, sire.

(Louis retire son chapeau pour faire une prière, et Tristan InmU.) Louis, (se rapprochant de Tristan après avoir prié.) Et qui sait? sur la route . . .

Il est fier.

Tristan. Arrogant.

Louis. Dans un bois écarté, Par les siens ou par lui tu peux être insulté? Tristan. Je le suis.

Louis. Défends-toi.

Tristan. Comptez sur moi.

Louis. J'y compte.

Tu reprends le traité.

Tristan. C'est fait.

Louis. Bien!

Tristan. Mais le comte . . .

Louis. Tu ne me comprends pas.

Tristan. Il faut donc . . .

Louis. Tu souris; Adieu, compère, adieu; tu comprends.

Tristan. J'ai compris.

Au troisième acte, le roi, qui a feint d'offrir au duc de Bourgogne toutes sortes4 de réparations des griefs dont ce dernier se plaint, est sur le point de jurer, en présence de François de Paule et de toute sa cour, on nouveau traité avec Charles-le-Téméraire. Au moment môme où Louis XI va prononcer le serment, le Dauphin entre brusquement, apportant 1* nouvelle que le duc Charles vient d'être vaincu et tué par les Suisses à. la bataille de Nancy. Cet événement eut lieu, en réalité, en 1477, six ans avant la mort de Louis XI, qui ne mourut qu'en 1483. Casimir Pelavigne, en plaçant ces deux événements dans la môme année, use de la liberté qu'il faut accorder aux poètes dans un sujet historique.

Le dauphin. Dieu vous venge:

H est vaincu.

Louis. Comment?

louis n (acte m, scène h). 588

Le dauphin. Vaincu devant Nancy.

Nemotjes. Charte!

Louis. En êtes-vous sûr?

Le dauphin. Les seigneurs de Torcy, De Danois et de Lude en ont eu la nouvelle. Un de ses lieutenants a trahi sa quereUe, Il a causé sa perte.

Louis. Ah! le lâche!

Nemotjes. Faux bruit, Qu'un triomphe éclatant aura bientôt détruit! Le duc Charte ....

Le dauphin. H est mort.

Louis. La preuve?

Le dauphin (lui remettant des dépêches). Lisez, sire: La voici.

Nekoub8. Vaincu, mort! non: quoi qu'on puisse écrire, Moi, comte de Réthel, au péril de mes jours, Je maintiens que c'est faux!

Louis. C'est vrai, duc de Nemours.

Ainsi, cette nouvelle inattendue fait jeter le masque au monarque, qui refuse de prêter le serment. Après avoir hautement appelé le comte de Réthel par son véritable titre de duc de Nemours, il le fait arrêter, puis, se tournant vers ses chevaliers, il leur dit, transporté de joie, mais à voix basse: Montjoie et Saint-Denis!1 Dunois, à nous les chances! Sur Péronne, au galop, cours avec six cents lances.9 En Bourgogne, Torcy! Que le pays d'Artois, Par ton fait, Baudricourt, soit France avant un mois! A cheval, Dammartin! main basse sur la Flandre) Guerre au brave; un pont d'or à qui voudra se vendre.

(au cardinal d'AJby.) Dans la nuit, cardinal, deux messages d'État: Avec six mille écus une lettre au légat; Une autre, avec vingt mille, au pontife en personne.

(aux ehenaUers.) Vous, prenez l'héritage avant qu'il me le donne: En consacrant mes droite, il fera son devoir; Mais prenons: ce qu'on tient, on est sûr de l'avoir. La dépouille à nous tous, chevaliers; en campagne! Et, par la Pàque-Dieu,s des fiefs pour qui les gagne!

(haut et ee tournant vers l'assemblée.) En brave qu'il était, le noble duc est mort, Messieurs: ce fut hasard quand on nous vit d'accord. Il m'a voulu du mal, et m'a fait à Péronne Passer trois de ces nuits qu'avec peine on pardonne; Mais tout ressentiment s'éteint sur un cercueil: H était mon cousin: la cour prendra le deuil.

1 Monnaie et Saint-Denis! pour Montjoie de St. -Denis ! était l'ancien cri de guerre des Français. C'est par erreur qu'on y a substitué la conjonction et à la préposition de; car Mont-joie (? montem gaudii) était le nom de la colline près de Paris, sur laquelle saint Denis souffrit le martyre.

2 Une lance ou lance fournie signifiait un homme d'armes, un chevalier "ec son accompagnement de plusieurs soldats , de valets et de chevaux.

• Juron de prédilection du roi Louis XI.

JaOQUES-NICOLAS-AUGUSTIN THEBRRYnaquitàBloisen 1795. Il fit ses études classiques au collège communal de sa Tille natale, entra, en 1811, à l'École normale,' occupa quelque temps une chaire en province, quitta bientôt l'Université1 et se fit écrivain politique. Il Ait pendant trois ans secrétaire du fameux utopiste Saint- Simon,4 et publia avec lui quelques brochures; mais des divergences d'opinion le séparèrent bientôt de ce prétendu réformateur de la société. Augustin Thierry devint alors journaliste et fut attaché successivement à la rédaction du Censeur européen et du Courrier français. Une polémique libérale soutenue contre les vieilles prétentions de la noblesse le conduisit à faire de plus sérieuses études historiques et à faire des recherches sur les origines de la France. Bientôt il se passionna tellement pour ce genre d'études qu'il abandonna la rédaction du Courrier français, où il avait publié les dix premières Lettres sur Phistoire de France.

En 1825, Augustin Thierry donna son Histoire de la conquête de F Angleterre par les Normands, qui le plaça de prime aboni au premier rang des historiens français de son temps. Deux ans après parut l'édition complète des Lettres sur Phistoire de France, ou Introduction à V étude de cette histoire.

Ces remarquables travaux eurent un succès immense; mais ils coûtèrent la vue à l'auteur, qui ne put continuer ses études qu'avec l'aide de jeunes secrétaires. Après une interruption de deux ans, à laquelle le forcèrent les suites d'une maladie nerveuse, Augustin Thierry s'occupa de la révision définitive de son Histoire de la conquête de F Angleterre, réunit tous les travaux historiques de sa jeunesse sous le titre de: Dix ans d! études historiques, publia, en 1840, les Récits des temps mérovingiens, et, en 1853, son dernier ouvrage: Essai sur Phistoire de la formation et des progrès du tiers Hat. A partir de 1835, il travailla, avec plusieurs collaborateurs, au Recueil des monuments inédits de Phistoire du tiers état, qui fait partie de la grande collection des Documents inédits sur Phistoire de Finance. Il mourut à Paris en 1856.

Les recherches persévérantes d'Augustin Thierry ont jeté un grand jour sur différentes parties de l'histoire de France, très mal connue avant lui; ses travaux ont encore le mérite d'avoir fiait cesser en

1 D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains. * Y. p. 502, n. 2.

8 Longtemps il n'y a pas eu d'universités en France dans le sens qu'on donne à ce mot dans les autres pays; la France n'avait que des facultés séparées. Depuis quelques années on commence à y fonder des universités catholiques, des universités libres qui comprennent planeurs facultés, mais il est question de leur interdire ce nom. Par Université on entend aussi en France le corps enseignant établi par l'autorité publique et sous la surveillance de l'État.

4 Le comte de Saint-Simon (1760—1826), économiste et chef de 1* secte dite des Saint -Simoniens, du nom de son fondateur, voulait reconstituer la société sur une base nouvelle, en abolissant la propriété et en créant un culte nouveau.

Page 1