‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 39 sur 514 · RENAISSANCE. XVI* SIÈCLE, MONTAIGNE. XLHI · texte numérisé non relu

RENAISSANCE. XVI* SIÈCLE, MONTAIGNE. XLHI

ouvrages, après qu'il se fut démis, en 1570, de sa place de conseiller. En 1580 Montaigne se mit à voyager dans les principales contrées de l'Europe. Il avait déjà publié les deux premiers livres de ses célèbres Essais, auxquels il travaillait depuis plus de huit ans. En 1588 seulement Montaigne donna le troisième livre dans une réimpression de l'ouvrage entier. Les Essais sont un ouvrage sans sujet spécial, sans plan; c'est un abondant répertoire de réminiscences dues à de nombreuses lectures et fécondées par la réflexion, qui les rajeunit et en fait une œuvre originale. Us donnent sous forme de chapitres des fragments d'histoire, de morale, de philosophie, de politique et de littérature. C'est une lecture pleine d'intérêt, mais qui conduit rarement à une conclusion satisfaisante, l'auteur se bornant le plus souvent à plaider le pour et le contre. Le style des Bissais est aisé, vif, saisissant, varié de ton et de couleur.

Nous en reproduisons un fragment (I, 23), où Montaigne raconte, d'après Sénèque (traité de la Clémence, I, 9), l'anecdote qui a fourni à Pierre Corneille le sujet de la tragédie de Ginna (v. page 33 du Manuel).

L'empereur Auguste estant en la Gaule, receut certain advertissement d'une conjuration que luy brassoit L. Cinna: il délibéra de s'en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquiétude, considérant qu'il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepveu du grand Pomperas, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours: Quoy doncques, disoit-il, sera il vray que je demeureray en crainte et en alarme, et que je lairray mon meurtrier se promener cependant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que j'ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde? sera il absoult, ayant délibéré non de me meurtrir1 seulement, mais de me sacrifier? — car la conjuration «stoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: Pourquoi vis tu, s'il importe à tant de gents que tu meures? n'y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver? — Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: Et les conseils des femmes y seront ils receus? luy dict elle; fay ce que font les médecins; quand les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité, tu n'as jusques à cette heure rien proufité: Lepidus a snyvy Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à expérimenter comment te succéderont2 la doulceur et la clémence. Cinna est convaincu; pardonne luy: de te nuire désormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire. — Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé uu advocat de son humeur; et ayant remercié sa femme et contremandé ses amis qu'il aveit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy Cinna tout seul: et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siège à Cinna, il luy parla en cette manière: En premier lieu, je te demande, Cinna, paisible audience: n'interromps pas mon parler; je te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t' estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, je te sauvay, je te meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu: l'office da sacerdoce que tu me demandas, je te l'octroyay, l'ayant refusé a

1 Meurtrir, dans le sens de assassiner (l'ancien mot est occire).

2 C'est-à-dire: réussiront

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