CROMWELL
(D« Cromwell, tékn C*rljl«, Broie des Deux Xondei, mars 1864.)
Cromwell régna cinq ans. L'Angleterre sous lui ne fut agitée par aucune guerre civile; elle se fit respecter au dehors. Il gouverna avec rudesse, mais sans violence; il la maintint en repos, et ne persécuta ni les partis ni les croyances: de là l'admiration historique que l'Europe porte à son gouvernement; mais il ne fonda rien, et pourtant il voulut fonder, fi essaya plus d'une fois d'organiser un gouvernement régulier et définitif; il échoua toutes les fois. Il voulut être roi; mais il ne put ou n'osa. H recourut successivement, avec habileté et bonheur, à tous les expédients de l'absolutisme; il fut condamné aux tristes soins d'une police inquiète et réussit à sauver sa vie, mais non son repos. Quant à l'opinion publique, jamais il ne la gagna au point de pouvoir s'abandonner à elle. Il répondit à ses résistances par des coups d'autorité;1 mais il ne parvint pas plus à dompter qu'à satisfaire l'esprit de liberté. Il opprima sa nation, il ne la corrompit pas. Le despote réussit, mais non le despotisme.
Cromwell, par ses qualités les plus éminentes, mais les
moins singulières, est de l'espèce de ces grands hommes pour lesquels l'histoire se monte au ton de la poésie, quoique pour lui elle ne doive pas s'élever au-dessus de la prose éloquente. La qualité et les procédés de son ambition, sa vocation pour le commandement, pour l'organisation, pour la guerre, son obstination, sa patience, son activité, son art de ménager et de conduire les opinions contemporaines, de
1 Oromweti (1609—1658) porta le titre de protecteur d'Angleterre depuis 1662 jusqu'à sa mort.
2 Coups d'autorité, c'est-à-dire coups d'Etat, <5taûtèftreid).
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faire servir ses penchants et ses idées les plus involontaires an succès même de ses desseins, tout cela le met au rang de ceux que les hommes reconnaissent pour leurs maîtres. D'autres traits plus individuels, ses mœurs, ses croyances, son langage, un certain vague dans les idées, une certaine indécision devant les grandes choses, un esprit exalté et artificieux, mille singularités le rendent curieux à observer et à peindre; mais tout cela le diminue un peu pour la raison. Si Jules Oésar est pris pour le type de ces hommes rares qu'aucun n'a surpassés, on pourra comparer, non égaler Oromweil à César, quoiqu'il ait eu de ses qualités et commis de ses fautes. Enfin ce qui le fait appeler sectaire a pu lui servir souvent comme moyen d'influence, mais lui donne je ne sais quoi d'incohérent et d'outré, qui touche au haut comique, et le fut descendre des régions de l'idéal: c'est un héros du drame romantique.
L'histoire d'un grand homme ne dépend pas toute de lui: ce qu'il maîtrise des événements est souvent peu de chose auprès de ce qu'il en subit; mais Cromwell fut heureux, ce qui veut dire que les événements le servirent bien, et il se servit bien des événements. H motiva et mérita sa fortune au moins par ses travaux et ses périls. En cela il ne fut pas un usurpateur. O'est ce qui l'honore, et c'est ce qui honore son temps et sa nation. La servitude est d'autant moins humiliante, qu'elle a coûté plus cher à celui qui l'impose. S'il releva son pouvoir en le conquérant par d'héroïques efforts, si les circonstances se prêtèrent à son avènement au point d'en faire une chose toute naturelle, sa tyrannie ne devint inévitable qu'en raison de sa supériorité même. Jamais la nation ne la chercha, ne l'appela, et ne s'enorgueillit d'avoir trouvé un maître. Moins habile ou moins heureux, il n'aurait pas asservi son pays; aucun des résultats de la révolution d'Angleterre n'avait besoin de lui; elle ne lui dut rien qu'un intervalle assez éclatant. Il fut un incident très commun dans les troubles civils. Qu'un guerrier victorieux s'y rencontre, il est rare qu'il ne domine pas. Mais l'intervention de Oromweil ne fut ni une nécessité ni un bienfait, et si ce n'est qu'il lui a donné la Jamaïque, j'ignore quel bien permanent il a fait à son pays. C'est le faible des historiens que de vouloir toujours chercher dans les grands hommes un de ceux-là dont Dieu a dit: Je t'appellerai Cyru8. Tout est permis, tout est voulu par la Providence; mais nul ne la représente, et il faut se résigner à croire que la valeur des individus est, comme on dit, un hasard de la naissance, c'est-à-dire que l'ordre politique, à la différence de l'ordre des cieux, est l'empire de la liberté humaine. Les contemporains jugèrent de Oromweil ainsi, lorsqu'on subissant son influence, en admirant son génie, en redoutant sa force, ils n'acceptèrent jamais son despotisme, et, par la résistance de l'opinion, le tinrent constamment en échec et le condamnèrent à l'impuissance d'opprimer en paix. Jamais il ne parvint à suborner l'esprit de liberté, à dénaturer le caractère national. L'Angleterre dominée, mais non déchue, resta au fond la même et conserva dans son sein ce sentiment de la bonne vieille cause qui ne devait pas périr. Voilà ce que ne saurait jamais oublier l'historien de Cromwell. On doit du respect aux grands hommes: on en doit plus encore aux nations.