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TUILERIES EN

(Volume XIX, lirr© LVII.)

Vers la fin du jour,1 on sut que Napoléon s'était porté sur Fontainebleau, et on ne douta plus de son entrée à Paris le lendemain. En conséquence, on résolut de ne plus différer le départ Vers onse heures, la foule des curieux s'étant peu à peu dispersée, on ferma les grilles des Tuileries, et toute la famille royale monta en voiture. Elle se dirigea sur Saint-Denis, sans rencontrer ni résistance ni curiosité, car à cette heure les rues de la capitale étaient entièrement désertes. Le maréchal Macdonald ordonna aux troupes qui n'étaient point encore parties pour Villejuif de prendre le chemin de Saint-Denis, n'ayant pas du reste la moindre espérance de les soustraire à la contagion et de les conserver à la royauté. A minuit, on traversa Saint-Denis sans avoir essuyé d'autre accident que quelques cris inconvenants d'un bataillon d'officiers à la demi-solde, acheminé dans cette direction. Ainsi, après onze mois, l'infortunée famille des Bourbons, moins par ses fautes que par oelles de ses amis, prenait une seconde fois la route de l'exil!

Après avoir donné quelques ordres relatifs à la marche de

ses troupes, Napoléon quitta Fontainebleau à deux heures,2 en voiture de poste, ayant avec lui M. de Caulaincourt et ses fidèles compagnons Bertrand et Drouot. Près de Villejuif il vit venir à lui la plupart des troupes, destinées à former l'armée de Melun. L'état-mqjor de cette armée s'était, comme nous l'avons dit, dirigé sur Saint-Denis. Les soldats étaient donc sans chefs, et il n'en était que plus facile pour eux de se livrer à leurs sentiments. Napoléon, après avoir reçu les témoignages de leur enthousiasme, continua son voyage, escorté par une foule d'officiers à cheval, appartenant à tous les régiments. Cette foule retardant sa marche, il n'entra dans Paris que vers les neuf heures du soir. Il suivit le boulevard extérieur jusqu'aux In-

* Le 19 mars 1815. * Le 20 mars 1815.

HISTOIRE DU CONSULAT ET DE l'KMPIBE (m, 57). 667

valides, pour éviter les rues étroites du centre de la capitale, puis il remonta les quais jusqu'au guichet des Tuileries. Le peuple de Paris ignorait son arrivée, et il n'y eut d'autres témoins de cette étrange et prodigieuse restauration impériale, que quelques curieux et la masse des officiers réunis sur la place du Carrousel.

La voiture pénétra dans la cour du palais, sans qu'on sût d'abord ce qu'elle contenait. Mais une minute suffit pour qu'on en fût informé. Alors Napoléon, arraché des mains de MM. de Caulaincourt, Bertrand, Drouot, fut porté dans les bras des officiers à la demi-solde, en proie à une joie délirante. Un cri formidable de Vive F Empereur! avait averti la foule des hauts fonctionnaires qui remplissaient les Toileries. Elle se précipita aussitôt vers l'escalier, et formant un courant contraire à celui des officiers qui montaient, il s'engagea une sorte de conflit presque alarmant, car on faillit s'étouffer, et étouffer Napoléon lui-même. On le porta ainsi au sommet de l'escalier, en poussant des cris frénétiques, et lui, pour la première fois de sa vie ne pouvant dominer l'émotion qu'il éprouvait, laissa échapper quelques larmes,1 et déposé enfin sur le sol, marcha devant lui sans reconnaître personne, abandonnant ses mains à ceux qui les serraient, les baisaient, les meurtrissaient de leurs témoignages.

Après quelques instants il recouvra ses sens, reconnut ses plus fidèles serviteurs, les embrassa, puis, sans prendre un moment de repos, s'enferma avec eux pour composer un gouvernement.

Ainsi en vingt jours, du 1er au 20 mars, s'était accomplie cette étrange prophétie que l'aigle impériale volerait sans* f arrêter de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame! Bien dans la destinée de Napoléon n'avait été plus extraordinaire, ni plus difficile à expliquer en apparence, quoique extrêmement facile à expliquer en réalité. Les infortunés Bourbons qui s'en allaient, imputaient cette révolution non pas à leurs fautes, mais à une immense conspiration qui, à les en croire, embrassait la France entière. Or, de conspiration il n'y en avait pas comme on l'a vu. A la vérité il avait existé un projet insignifiant de quelques jeunes officiers, dupes de M. Fouché, projet qui avait si peu d'importance, que, mis à exécution avec le puissant encouragement du débarquement de Napoléon, il avait complètement échoué. Mais ce projet n'avait eu aucun lien réel avec l'àe d'Elbe, puisque M. de Bassano qui le connaissait sans s'y être associé, avait envoyé à Napoléon l'avis du mécontentement public, sans même y ajouter un conseil. Napoléon, peu influencé par cette communication, s'attendant à être prochainement enlevé de l'île d'Elbe, à voir ses compagnons d'exil périr d'ennui ou de misère sous ses yeux, et croyant le congrès dissous, s'était décidé à partir, mû surtout par son activité dévorante, par son audace extraordinaire, et comptant pour traverser la mer sur sa fortune, et pour traverser l'intérieur de la France sur tous les sentiments que les Bourbons avaient froissés. Toute la profondeur de sa conception avait consisté à juger, d'une manière sûre, que le sentiment national représenté par l'armée, que les sentiments de quatre-vingt-neuf représentés par le peuple des campagnes et des villes, éclateraient à sa vue, que dès lors, moyennant

1 Voyez cependant p. 566, l'alinéa commençant: Durant ces cruelles etc.

568 • THJEBS (1797-1877).

un premier danger vaincu, il entraînerait à sa suite le peuple et Tannée et arriverait d'un trait à Paris suivi des soldats envoyés pour le combattre. Il s'était donc embarqué avec sa foi accoutumée dans son étoile, avait heureusement traversé la mer, avait débarqué sans difficulté sur une côte gardée à peine par quelques douaniers, puis entre deux routes, celles des Alpes semée d'obstacles physiques, celle du littoral semée d'obstacles moraux, avait préféré la première, et trouvant à La Mure un bataillon qui hésitait, l'avait décidé en lui découvrant hardiment sa poitrine. Ce jour-là la France avait été conquise, et Napoléon était remonté sur son trône! Ainsi un acte de clairvoyance consistant à lire dans le cœur de la France blessée par l'émigration, un acte d'audace consistant à entraîner un bataillon qui hésitait entre le devoir et ses sentiments, étaient, avec les fautes des Bourbons, les vraies causes de cette révolution étrange, et bien ordinaire, disons-le, tout extraordinaire qu'elle puisse paraître f Était-il possible en effet que l'ancien régime et la Révolution, replacés en face l'un de l'autre en 1814, se trouvassent en présence sans se saisir encore une fois corps à corps, pour se livrer un dernier et formidable combat? Assurément non, et une nouvelle lotte entre ces deux puissances était inévitable. Napoléon, il est vrai, en s'y mêlant, lui donnait des proportions européennes, o'eet-àrdire gigantesques. Sans lui cette lutte aurait été peut-être moins prompte; peut-être aussi n'aurait-elle point provoqué l'intervention de l'étranger, et dans ce cas il faudrait regretter à jamais, qu'étant inévitable, elle eût été aggravée par sa présence. Mais ce point est fort douteux, et probablement l'étranger en voyant les Bourbons renversés par les régicides, n'aurait pas été moins tenté d'intervenir qu'en voyant apparaître le visage irritant du vainqueur d'Austerlitz!

Quoi qu'il en soit, au milieu de la joie délirante des uns, de la consternation naturelle des autres, les patriotes éclairés qui auraient souhaité que la liberté modérée s'interposant entre l'ancien régime et la Révolution, fit aboutir leur dernier conflit à des luttes paisibles et légales, et que ce conflit ne devînt pas un dernier duel à mort entre la France et l'Europe, devaient être profondément attristés. Aussi la bourgeoisie, comprenant de ces patriotes plus qu'aucune autre classe, sans regretter les émigrés, sans repousser Napoléon qui loi plaisait par sa gloire, était incertaine, inquiète, sans larmes dans les yeux, sans joie au visage, et à peine curieuse, tant elle prévoyait de tristes choses qu'elle avait déjà vues, et qui F alarmaient profondé* ment. Les événements devaient bientôt justifier ses pressentiments douloureux!1

1 Voici le résumé de ces événements: 1815, 16 juin, Batailles de Ligny et de Quatre-Bras. 18 juin, Bataille de Waterloo et de Belle- Alliance. 7 juillet, Seconde entrée des alliés à Baris. 8 juillet, Rentrée de Louis XVIII. Napoléon est transporté à Sainte-Hélène.

20 nov. Second traité de Paris, cession des forteresses de PMippeville, Marienbourg, SaarUmis, Landau, du territoire jusqu'à la Latder et de cette partie de la Savoie que la France avait conservée en 1614» Occupation (jusqu'en 1818) de 18 forteresses françaises par les troupes des alliés. La France paye 700 millions de francs de contributions.

CHARLES, comte de RÉMUSAT, naquit à Paris en 1797, y fit ses études classiques et son droit, fut reçu avocat, se voua à des études de politique et de législation et écrivit différents articles fort remarquables pour la Revue encyclopédique, le Globe et le Courrier fran~ çais. Élu député en 1830, il se plaça d'abord dans le parti conservateur et fut, en 1836, nommé sous-secrétaire d'État su ministère de l'intérieur. L'année suivante, il entra dans l'opposition et se rangea dans le parti dont Thiers était le chef. En 1840, il fut, pendant huit mois, ministre de l'intérieur. En 1842, il fut appelé à l'Académie des seienoes morales et politiques et, en 1846, à l'Académie française. En 1871, il fut nommé ministre des affaires étrangères; il quitta le pouvoir en 1873 en même temps que Thiers, et mourut en 1876.

Bémusat a publié plusieurs ouvrages philosophiques remarquables, et une série d'articles politiques- et littéraires, dont la plupart parurent dans la Revue des Deux Mondes, et qui lui assignent une place très distinguée parmi les prosateurs français contemporains. Son style est un modèle de précision et de netteté.

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