‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 399 sur 514 · LE LAC DB 0IB · texte numérisé non relu

LE LAC DB 0IB

Mon naturel était donc le meilleur homme du monde; mais cet homme attaché à on mélèze, ça ne lui sembla pas clair.- Ce pouvait être de par l'autorité, ou de par quelqu'un ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer, il voulait me voir venir.

A la fin: >Fait un bien joli temps, me cria-t-il en souriant matoisemeat, et comme si j'eusse été là pour l'agrément de la promenade; bien joli!

— Venez donc me délier, au lieu de me parler de beau temps, plaisant que vous êtes!

— On vous déliera assez. Y a-t-il longtemps que vous êtes là?

— Il y a trois heures. Allons! à l'ouvrage !«

H fit deux pas: »C'eet-il rien1 des méchants qui vous ont ainsi arrangé?

— Je vous conterai tout cela. Déliez toujours.*

Il fit encore trois pas, et je crus que j'étais enfin arrivé au terme de mes tribulations, lorsqu'il se prit à dire à voix basse et d'un air mystérieux: » Dites voir,*, o'est-il rien des gens de la contrebande?

— Tout juste: vous y êtes. Ces scélérats-là m'ont attaché dans ce bois, pour que je meure d'ici à demain qu'ils repasseront c

Ces mots firent un effet prodigieux sur le naturel. Il recula de frayeur et fit mine de me planter là. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère, je l'insultai, et je le traitai comme le dernier des misérables qui ont, ou plutôt qui n'ont pas une face humaine. Pour lui, sans s'émouvoir de mes injures: »On verra voir, murmurait-il en se retirant tout doucement On vous déliera assez !« .... Puis, doublant le pas, il disparut au tournant du sentier. Je l'accompagnai de mes malédictions.

Je ne savais que penser ,ni que faire. Ha situation me semblait aggravée par ce que j'avais dit à cet homme, qui pouvait me compromettre auprès des contrebandiers, si encore il n'était pas luimême un affilié de la bande. Aussi mon imagination commençait-elle à s'assombrir singulièrement, et, sans les ébats de deux écureuils, qui m'offrirent quelque sujet de distraction, j'aurais été fort malheureux. Ces jolis mais timides animaux, se croyant seuls dans le bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grâce de mouvements que tue la crainte, et, se poursuivant d'arbre en arbre, ils me surprenaient par l'agilité de leurs sauts et par l'élégante gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze, l'un d'eux descendit étourdiment le long de ma personne pour escalader on arbre voisin, sur lequel l'autre le poursuivit de branche en branche jusqu'à la cime. Tout à coup ils demeurèrent immobiles, comme d'un commun accord; ce qui me fit conjecturer que, de là-haut, ils voyaient quelqu'un s'approcher.

Je ne me trompais point Un gros homme parut, suivi du naturel à la forêt noire. Ce gros homme avait trois mentons, une face de pleine lune, l'œil petit et malheureusement très prudent, un chapeau à cornes et un habit à queue. Quand il m'eut aperçu, il se constîtaa en état d'observation. >Qui êtes-vous? lui oriai-je.

1 (Teet-û rien? provincialisme, pour: ne serait-ce pas par hasard ... ? * Expression populaire fort usitée dans la Suisse française et en Savoie pour: dite* donc.

580 TOBPFFEB (179ft-l«M).

Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d'an pas. — Eh bien, syndic de la commune, je vous somme de me délier ou de me faire délier par ce subalterne qui se bourre de tabac à vos côtés!

— On vous déliera assez t dirent-ils tous les deux eu même temps .... Dites voir un peu votre affaire, ajouta le syndic.*

Instruit par l'expérience, je m'étais promis de ne plus souffler mot de contrebandiers. »Mon histoire? elle est fort simple. J'ai été attaqué et dépouillé par les brigands qui m'ont attaché à cet arbre, et je demande d'être délivré promptement.

— Ah! voilà l'affaire! dit le syndic. Desbrigands, que tous dites?. . .

— Oui, des brigands. Je passais la montagne avec un mulet qui portait ma valise. Us m'ont volé et le mulet et la valise ....

— Ah! voilà l'affaire!

— Bien certainement que voilà l'affaire! Et maintenant que vous êtes au fiât, avancez et déliez-moi promptement. Allons!

— Voilà l'affaire! répéta-t-il au lieu d'avancer. Dàes voir! C'est que ça va coûter beaucoup en écritures ....

— Déliez-moi toujours, misérable! Que voulez- vous donc que je fasse de vos écritures?

— O'est que, voyez-vous, il faudra verbaliser,1 comme de juste.

— Vous verbaliserez après. Déliez-moi toujours.

— Pas possible, mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d'abord et puis vous délier après. Je vas faire quérir* des témoins. Il faut que j'en aie deux à môme de signer leur nom. C'est du temps qu'il faut pour les avoir, vous concevez! et puis leur journée à payer; mais monsieur a les moyens .... Puis se tournant vers le naturel: — Descends voir chez la Pernette, à Ifaglan. Bile t'indiquera où est son homme,8 le notaire; tu iras le quérir pour qu'il monte; après quoi, tu tires sur Saint-Martin, où tu trouves Benoîton le marguillier, qui y est, bien sûr, puisqu'il sonne aujourd'hui la noce pour les Ohozet; tu lui dis qu'il monte de même. Et que le notaire apporte l'écritoire, la nôtre s'est répandue mardi à I» veillée, et aussi le papier timbré. Va, mon garçon, fais diligenoe; avec les honnêtes gens on compte après, et on n'y perd rien. Va, et en passant à Veluz, dis à Jean-Marc que sa cavale a la morve, et qu'on lui a mis les feux; mais que l'automne la refera. Va.

— Qu'il aille au diable! et Jean-Marc, et sa cavale, et vous avec! .... Magistrat stupide! misérables sans humanité! «... Ou bien, tenez, déliez-moi, et je vous donne un louis d'or à chacun*

A cette proposition, le naturel, qui s'était déjà mis en chemin, s'arrêta court en ouvrant de grands yeux de concupiscence. Mais le syndic: »Vous payerez les écritures et les frais, et vous bail-

1 Verbaliser veut dire dresser procès-verbal. On appelle ainsi un acte par lequel un fait est constaté avec toutes ses circonstances.

* Je vas, forme populaire pour je vais. Quérir, mot vieilli pour chercher, et qui ne s'emploie qu'à l'infinitif et avec les verbes aller, venir, envoyer. L'Académie écrit quérir, même dans sa dernière édition (1878), cependant acquérir et conquérir; la plupart des lexicographes écrivent guérir-

1 Le peuple dit souvent mon homme, son homme, pour mon mari, son mari. Cette dernière expression est la seule permise en bonne compagnie.

lerez, par après, un pourboire à volonté: s'il est fort, quiconque ne vent s'en plaindre;1 mais pour ce qui est d'acheter le monde par avance, tous mettriez louis d'or sur louis d'or, que ça n'y ferait rien. Savez-vous qu'on est syndic de la commune de père en fils, depuis Antoine-Baptiste, mon ancêtre, et qu'ayant qu'on se donne une tare,9 l'Aire n'aura plus d'eau? Vas-tu, toil cria-t-il au naturel. Prenez patience, ajouta-t-il en me quittant, je vas tous quérir une chopine de rouge, qui tous Ta réconforter des mieux. tt

Cent ainsi que la désolante mais méritoire honnêteté de ce bonhomme me fut aussi contraire 'que son respect pour les formes. Je demeurai de nouTeau seul, et, cette fois, bien certain que je ne serais délivré que le lendemain matin: je tâchai de m'accoutumer à cette idée. Heureusement la soirée était chaude, et l'air dtane sérénité délicieuse. Le soleil, déjà sur son déclin, pénétrait horizontalement dans la forêt, fermée durant le jour à ses rayons, et les troncs de mélèze se projetaient en longues ombres sur un sol mousseux, tout resplendissant de teintes jaunes et éclatantes. Quelgués buses8 que j'avais vues planer au-dessus de ma tête avaient disparu; les corbeaux traversaient en croassant la vallée de l'Aire pour gagner leur gîte nocturne, et les cimes elles-mêmes, en se décolorant peu à peu, semblaient passer de l'activité de la vie au sOence du sommeil. Cette paix du soir, ce spectacle de la nature qui s'enveloppe d'ombres et s'endort dans la nuit, exercent sur rame «ne secrète puissance qui y éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d'une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situation, je n'échappai pas à ces impressions. Mon cœur, mollement remué, se reportait sur les heures de cette orageuse journée, et en y retrouvant la trace des angoisses du matin, il savourait avec plus de vivacité la tranquille douceur de la soirée et le rassérénant espoir d'une délivrance, sinon immédiate, du moins assurée et prochaine.

Cependant, aux derniers rayons du couchant, je vis paraître sur mon horizon quelques hommes, des femmes, des enfants, tout un village. Des figures, placées entre le soleil et moi, se détachaient en mouvantes silhouettes4 sur le transparent feuillage des mélèzes inférieurs, en sorte que je ne reconnus pas d'abord parmi elles mon syndic et sa chopine. H s'y trouvait pourtant, et à ses côtés le curé,

1 Ceat-à-dire: psrséme ne s'en plaindra.

* Une tare (de l'italien tara) est proprement un vice, une défectuosité, . ma défarii oarporeL II se dit tu sens moral pour Umhe, mais rarement» ' et seulement dans le langage populaire.

8 Buse, espèce de faucon. Cette espèce passait pour difficile à dresser pour la chasse. De là vient que le mot buse est devenu une injure, synonyme d'imbécile, à* âne.

4 On appelle silhouette une espèce de dessin qui représente un profil traeé anrtour de l'ombre du visage. (Test un mot d'origine historique. Eugène de Btihùuette était un homme d'État qui détint eontriaeur géoéaal des finances en 1769, mais qui, ayant voulu réparer l'épuisement des finances par réeonomîe, fat forcé de se retirer après une administration de huit mois. Les uns prétendent que ce fat pour ridiculiser ses refontes, que toutes les modes prirent un air de mesquinerie et qu'on remplaça, pour quelque temps, les portraits par des silhouettes. D'autres

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qu'amenait aussi la renommée de mon aventure. La visite de cet ecclésiastique ranima mes espérances, et je m'apprêtai à faire tourner au profit de ma délivrance tout ce que je pourrais trouver en lui de vertus chrétiennes.

Oe curé était fort ftgé, infirme; il montait lentement. „Ohé! dit-il en m'aperce vant; oes scélérats vous ont vilainement emmaillotté, monsieur! Je vous salue."

Le ton franc et l'air ouvert de ce bon vieillard me ravirent de joie. «Vilainement en vérité, répondis-je; excusez-moi, si par leur faute je ne puis ni m'incliner ni vous tirer mon chapeau, monsieur le curé. Puis-je vous entretenir quelques instants en particulier?

— Le plus pressé, ce me semble, c'est de vous délier, reprit-CL Vous m'entretiendrez après plus commodément Allons, Antoine, dit-il au syndic, à l'œuvre! et coupez-moi ces cordes, ce sera plus tôt fait.»

Je me confondis en expressions de reconnaissance, et certes elles partaient du cœur. Antoine, ayant tiré son couteau, se disposait à couper mes liens, lorsque le naturel, qui convoitait la corde et qui était jaloux de la posséder dans son intégrité, écarta le couteau et alla droit au nœud, qu'il parvint à défaire au bout de quelques instants. - A peine libre, je serrai la main du curé, et, dans les premiers mouvements de ma joie, je le baisai sur les deux joues. Mais aussitôt une vive douleur se fit sentir dans tous mes membres, et, incapable de mouvoir mes jambes engourdies, je ftis contraint de m'asseoir sur la place même. Alors Antoine s'approcha avec la chopine, pendant que le curé envoyait un de ses paroissiens chercher sa mule pour la mettre à mon service. Oes ordres donnés: „Je suis prêt à vous écouter, u me dit-il. Et tout le village, femmes, marmots, pâtres, syndic et marguillier, firent cercle autour de nous. Le soleil venait de se coucher.

Je contai mon histoire dans toute sa vérité. Les circonstances atroces qui avaient accompagné la mort de Jean-Jean pénétrèrent d'effroi ces bonnes gens; et, lorsque j'eus répété le blasphème qui avait provoqué le rire des contrebandiers: Jean-Jean, fais ta prière! tous, curé et paroissiens, se signèrent d'un commun mouvement, au milieu d'un respectueux silence. Ému à cette vue, et vivement pressé de m'associer à ce naïf essor d'un sentiment si naturel, je portai instinctivement la main à mon chapeau, et je me découvris . . . Les paroissiens parurent surpris, le curé demeura grave et immobile, et moi ... je me trouvai déconcerté. — Continuel, continuez, me dit le bon vieillard. J'achevai l'histoire, sans oublier la prudence excessive du naturel "ai le louable désintéressement du syndic.

Quand j'eus achevé ce récit: „ C'est bien,* dit le vieux curé. Puis, s'adressant à ses paroissiens: „ Vous autres, écoutez-moi. Vous tremblez devant ces scélérats, et voilà pourquoi ils osent tout; car oe sont les poltrons qui font les braves. Et ce qui est bien pis. c'est que quelques-uns profitent de leur abominable négoce* Vois-

disent que ce nom est une allusion à la durée éphémère de son ministère. Quelques-uns croient que ces dessina furent ««« nommés par la seule raison qu'ils étaient & la mode pendant l'année que M. de Silhouette passa au ministère.

ta bien, à présent, André, où t'a conduit ton désordre de tabac, et cette brutale façon d'en consommer par-dessus tes moyens? Ton nez est gorgé, et tu n'as pas de bas; passe encore de n'avoir pas de bas: mais ce tabac, tu l'achètes des fraudeurs; et puis voilà que, pour ne pas te brouiller avec eux, tu n'oses délivrer un homme en peine, comme doit faire un chrétien! Mais sais-tu, André, que ces brigands-là seront grillés, en enfer, et tirés à quatre diables .... et que je ne réponds de rien pour ceux qui les ménagent? Crois-moi, mon garçon, prends moins de tabac, et achète-le au bureau. Four Antoine, il a cru bien faire, et, ce qui vaut mieux, il a bien fait. C'est la règle qui l'enchaîne, lui, et non pas ses appétits, c Le bon curé, en achevant ces mots, frappa familièrement sur l'épaule d'Antoine, qui, glorieux de cette approbation donnée par-devant tout le village à sa conduite prudente et désintéressée, se rengorgea1 naïvement, tenant sa chopine d'une main et son chapeau à cornes de l'autre.

Pendant ces discours, la mule était arrivée. On m'aida à me hisser dessus, et je pus enfin prendre congé de mon mélèze. Nous descendîmes. Le syndic tenait la bride, le bon curé causait à mes eûtes, puis venaient les paroissiens; et cette pittoresque procession marchait à la lueur d'un clair crépuscule, tantôt éparse sur les mousses de la forêt, tantôt agglomérée dans le fond d'un ravin, ou descendant à la file les contours sinueux d'un étroit sentier. Au bout d'une demi-heure, nous atteignîmes des pâturages ouverts, d'où Ton découvrait l'autre revers de la vallée de l'Arve, déjà enseveli dans une nuit profonde, et, à peu de distance de nous, quelque culture, des hêtres et la flèche penchée d'un clocher délabré. C'était le village. Quand nous y entrâmes: >Bonsoir à tous! dit le curé à son monde. Pour vous, monsieur, je vous offre un lit et à souper. C'est jour maigre, mais j'ai vu là-haut que vous n'êtes pas catholique; ainsi nous vous restaurerons de notre mieux. Marthe! cria-t-il en approchant de la cure, apprête au plus vite un poulet, et donne-moi la clef de la cave.« Je soupai en tête-à-tête avec cet excellent homme, qui fit maigre pendant que je dévorais le poulet. Après que nous eûmes bu la fin d'une bouteille de vin vieux qu'il avait débouchée en mon honneur, je pris congé de mon hôte pour aller goûter un repos dont j'avais grand besoin.

Le lendemain, je descendis à Maglan. Mon but avait été de visiter Chamounix; mais, après des émotions si vives et une si rude aventure, je ne me sentais plus la moindre velléité9 de courir le pays, en sorte que je tournai le dos aux montagnes, et je me hâtai de regagner mes foyers par le plus court chemin.

1 Se rengorger vent dire avancer la gorge, la poitrine et retirer la tête un peu en arrière (comme certains oiseaux), en affectant, par oe mouvement, on air de fierté.

9 On appelle veUèité (du latin velle) une volonté peu arrêtée dans Bon objet. (Je ne me sentais plus la moindre velléité de courir le pnya, ut) tetfchrte ntdjt tneljr bal geringfte ©clûfte, hn gante Çentuisuftreiftn.)

MTCHELET.

JlJLES MICHELET, né à Paris en 1798, mort à Cannes en 1874, était le fils d'an imprimeur. Après avoir fait de brillantes études au lycée Charlemagne, il devint en 1821 professeur an Collège Bollin. Apres la révolution de Juillet (1830), il fut nommé chef de la section historique aux archives du royaume et suppléa quelque temps M. Guizot à la Sorbonne. Ses travaux historiques, surtout les premiers volumes de son Histoire de France lui valurent, en 1888, la chaire d'histoire an Collège de France. L'ardente propagande démocratique qu'il y fit décida le gouvernement de Louis - Napoléon à fermer son cours en 1861. Après le coup d'État du S décembre, Michelet perdit sa place aux archives pour refus de serment Ses principaux ouvrages historiques sont Y Histoire de France (1833—1857, 12 vol.), Précis de l'histoire moderne (1833) et Histoire de la Révolution française (1847—1856, 6 voL). On trouvera, à la page 655, une appréciation de Michelet comme historien par un émisent critique français. Michelet a publié encore V Oiseau, V Insecte, la Femme, V Amour, la Mer, la Montagne, etc., œuvres des plus originales, études poétiques de la nature, dont quelques-unes ont eu une très grande vogue, mais qui ont été très diversement jugées. Nous ne donnons de Michelet qu'un petit fragment de son Histoire de France (H, 3).

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