COUP D'ŒIL SUE LA FRANCE
Montons sur un des points élevés des Vosges, ou si tous voulez, au Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Oévennes, et jusqu'au mur prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux; du côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au loin deux espèces dlles continentales; la Bretagne, âpre et basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude Auvergne, vaste incendie éteiût, avec ses quarante volcans.
Les bassins du Rhône et .de la Garonne, malgré leur importance ne sont que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à la France dans les temps anciens. La grande lutte des temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont placés front à front, comme pour se heurter: les deux contrées, dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre; ou, si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici, la Seine et Paris; là, Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente à la ÏVance sa partie germanique; elle retient derrière elle les Celtes de Galles, d'Ecosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique, oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre ce qu'il a de plus hostile.
coup d'ceel SUR LA FRANCE. 666
L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que. soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre paît le vague Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plos que la mer ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des basses nuées jusqu'au port de Venasque,1 et que la vue plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde s'ouvivb: devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un brouillard ondoyant sous un vent éternel.
En latitude les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre, avec leurs champs de lin, de colza et de houblon, la vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier, l'olivier paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats du midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France. En longitude les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture océanique, composée, d'une part, de Flandre, de Picardie et de Normandie; d'autre part, de Poitou et Guyenne, flotterait dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur nœud de la Bretagne.
On Ta dit, Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine est la grande rue. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages ; passez de la Seine Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche; quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes de Caux,' qui annonce si dignement les filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peaux commencent à Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère9), les eaux grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.
> Vmuuaue, part ou pa$ dans les Pyrénées, à seize kilomètres S. de
1 V maêaue, par Bagnères de Ludion.
1 Le pays de Caux, partie de la Haute-Normandie, au nord de la Saine entre le Havre et Dieppe.
• Fougère (pour feugère) gtonrttottt.