V. HERNANI OU L'HONNEUR CASTILLAN
S'il faut en croire les romantiques, Hernani a inauguré une ère toute nouvelle de la poésie dramatique, et l'ancienne tragédie est, en France, décidément vaincue par le drame. Le public parait leur donner raison; car si, en 1829, le succès de cette pièce était contesté, si, aux premières représentations, les nombreuses excentricités et quelques vers d'un goût douteux soulevèrent, au moins dans une partie de la salle, des cris de désapprobation ou des rires moqueurs, le triomphe de Victor Hngo a été complet à la reprise de son drame au Théâtre-Français, en 1867 et en 1878, i l'occasion des deux expositions universelles. Dans chacune de ces deux années, Hernani obtint, pendant plusieurs mois consécutifs, auprès du public cosmopolite réuni à Paris le succès le plus soutenu, dû en grande partie, il est vrai, au talent des artistes de la première scène de Paris. Tout fut attentivement écouté, par les uns avec une admiration qui se traduisait de temps en temps par des applaudissements frénétiques, par les antres avec indulgence et sans la moindre protestation. H est vrai que cette œuvre dramatique rachète ses imperfections de détail par le grandiose de l'ensemble, par la vie et le mouvement de l'action.
„Ce qui domine dans Hernani, c'est le lyrisme de la poésie, c'est l'élan du sentiment, l'éloquence de la passion, le panégyrique de l'honneur, le tout avec cette dose de déclamation, d'emphase qui est loin de déplaire aux hommes assemblés. Victor Hugo se soucie médiocrement des règles ordinaires du théâtre, non-seulement de celles qui reposent sur des conventions arbitraires et des traditions pédantes, mais même de celles qui tiennent à la nature des choses et aux lois des passions. Les contradictions, les invraisemblances, les situations impossibles, non préparées ou arbitrairement dénouées lui importent peu; il sait qu'il ne laissera pas au spectateur le temps de réfléchir et de se rendre compte, il l'étourdit, il l'enlève par le mouvement du style, l'éloquence de la tirade, l'éclat de l'image."1
L'action se passe en 1519. Le héros de la pièce, Hernani, fils d'un grand d'Espagne proscrit sous le prédécesseur du roi Charles est devenu le chef des bandits qui infestent l'Aragon et la Catalogne. Il aime dofia Sol, nièce et fiancée du vieux duc don Ruy Gomez de Silva, et il en est aimé. Mais Hernani a pour rival le roi Charles lui-même. Au commencement du premier acte, que le poète a intitulé le Soi, don Carlos
1 Paroles de M. Vapereau, Année littéraire, 1867.
s'introduit la nuit dans le palais du vieux duc Silva, à Saragosse. Il menace de mort la duègne qui le laisse entrer, croyant ouvrir à Hernani:
Daignes, Madame, Choisir de cette bourse ou bien de cette lame. Mais on entend du bruit Sa Majesté ne dédaigne pas de se cacher dans une armoire. A peine le roi y est-il entré, qu arrive dofia Soi. et bientôt après Hernani. De sa cachette don Carlos écoute patiemment l'entretien des deux amants. Il finit pourtant par trouver la position gênante, sort brusquement du lieu où il est caché, et apostrophe le bandit stupéfait par les vers suivants qui sont devenus célèbres: Quand aurez-vous fini de conter votre histoire? Croyez-vous donc qu'on soit à Taise en cette armoire? Hernani. Que faisiez-vous là?
Don Carlos. Moi? — Mais à ce qu'il paratt, Je ne chevauchais pas à travers la forêt Hbrnani. Qui raille après l'affront s'expose à faire rire
Aussi son héritier.
Bientôt les deux rivaux tirent l'épée, et quoique dofia Sol effrayée se jette entre eux deux, ils commencent à se battre, lorsque le vieux don Gomez, suivi de ses domestiques, vient les séparer. Magnifique tirade du vieillard offensé dans son affection et son honneur. Mie finit par ces beaux vers:
* Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile
Et vous pourrez demain vous vanter par la ville Que jamais débauchés, dans leurs jeux insolents, N'ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs.
Alors le roi Charles, jetant son manteau, se fait connaître. Il déclare au vieux duc qu'il a tort de s'inquiéter d£ son honneur, que, si on lui a rendu visite à une heure un peu indue, c'est pour lui parler d'affaires d'État, puisque la nouvelle de la mort de Maximilien, empereur d'Allemagne, vient d'arriver en Espagne.
L'acte finit par un long entretien politique et un monologue de Hernani. Le roi ne connaît pas encore son rival, mais il a, pour ne pas donner d'ombrage au vieillard, fait passer cet inconnu pour un homme de sa guite. Hbrnani (seul). Oui, de ta suite, o roi! de ta suite! — j'en suis. Nuit et jour, en effet, pas à pas je te suis! Un poignard à la main, l'œil fixé sur ta trace, Je vais! Ma race en moi poursuit en toi ta race! etc.
Au second acte, qui porte le titre Le Brigand, le roi qui, à la fin du premier, avait annoncé son prochain départ pour l'Allemagne dans le but de briguer la couronne impériale, revient encore au palais du vieux Gomez. Cette fois la scène bc passe près d'une galerie attenante au palais. Don Carlos sait maintenant qui est son rival, il sait que dofia Sol et Hernani doivent se rencontrer à cette heure, et il se jette avec une imprudence insensée dans les mains de ses ennemis; car il vient presque seul arracher dofia Sol au brigand, sans songer que celui-ci aura avec lui son escorte pour protéger sa maîtresse. Hernani ne le laisse pas longtemps dans le doute sur ses intentions:
Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure?
Écoutez: votre père1 a fait mourir le mien,
1 Plutôt votre grand-père. Le père du roi Charles, Philippe, archiduc d'Autriche ne vint en Espagne qu'en 1606, pour faire valoir les droits de sa femme Jeanne, fille de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle, reine de
HIBNANI (ACTE H, 8CÈNB m). 609
Je vous hais. Voua ayez pris mon titre et mon bien, Je tous hais. Nous aimons tous deux la môme femme, Je tous hais, je vous hais — oui, je te hais dans l'âme! Malgré cette haine si vivement affirmée, Hernani laisse échapper le roi par une générosité qui parait déraisonnable au premier abord, mais qui s'explique par l'idée dominante du drame.
L'honneur castillan permet de voler sur les grands chemins, mais il force Hernani d'épargner le roi qu'il tient en sa puissance, parce que le prince refuse de croiser son fer avec lui et lui crie fièrement:
Nous, des duels avec vous! arrière! assassines. Ce mot terrible est un coup de foudre pour Hernani, qui irise sa lame sur le pavé et rend la liberté au roi.