‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 424 sur 514 · CAU9ERIES DU LUNDI · texte numérisé non relu

CAU9ERIES DU LUNDI

par la multiplioité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstances: autrement le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre paraît plus clair aux jeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur. ... Et il continue sa critique, ayant en vue l'Esprit des Lois de Montesquieu,1 ce livre excellent par le fond, mais tout morcelé, où l'illustre auteur, fatigué avant le terme, ne peut inspirer tout son souffle et organiser en quelque sorte toute sa matière. Pourtant, j'ai peine à croire que Buffon n'ait pas aussi songé par contraste, dans ce même endroit, au Discours sur P Histoire universelle de Bossuet,9 ce sujet en effet si vaste et si un, et que le grand orateur a su tout entier renfermer dans un seul discours. Qu'on en ouvre la première édition, celle de 1681, avant la division par chapitres qui a été introduite depuis, et qui a passé de la marge dans le texte en le coupant: tout s'y déroule d'une seule suite et presque d'une haleine; et Ton dirait que l'orateur a fait ici comme la nature dont parle Buffon, qu'«2 a travaillé sur un plan éternel, dont il ne s'est nulle part écarté, tant il semble être entré avant dans les familiarités et dans les conseils de la Providence. Athalis et le Discours sur V Histoire universelle, tels sont les chefsd'œuvre les plus élevés que la théorie classique rigoureuse puisse offrir à ses amis comme à ses ennemis. Et cependant, malgré ce qu'il j a d'admirablement simple et de majestueux dans l'accomplissement de telles productions uniques, nous voudrions, dans l'habitude de l'art. détendre un peu cette théorie et montrer qu'il y a lieu de l'élargir sans aller jusqu'au relâchement. Gksthe, que j'aime à citer en pareille matière a dit:

„ J'appelle le classique le sain, et le romantique le malade. Pour moi le poème des Nïbehmgen est classique comme Homère; tous deux sont bien portants et vigoureux. Les ouvrages du jour ne sont pas romantiques parée qu'ils sont nouveaux, mais parce qu'ils sont faibles, maladifs ou malades. Les ouvrages anciens ne sont pas classiques parée qu'ils sont vieux, mais parce qu'ils sont énergiques, frais et dispos. Si nous considérons le romantique et le classique sous ces deux points de vue, nous serons bientôt tous d'accord."

Et, en effet, avant de fixer et d*anêter ses idées à cet égard, j'aimerais à ce que tout libre esprit fit auparavant son tour du monde, et se dann&t le. spectacle des diverses littératures dans leur vigueur primitive et leur infinie variété. Qu'y verrait-il? un Homère avant tout, le père du monde classique, mais qui lui-même est encore moins certainement un individu simple et bien distinct que l'expression vaste et vivante d'une époque tout entière et d'une civilisation à demi barbare. Pour en faire un classique proprement dit, fl a fallu lui prêter après coup un dessein, un plan, des intentions littéraires, des qualités d'atticisme et d'urbanité, auxquelles il n'avait certes jamais songé dans le développement abondant de ses inspirations naturelles. Et à cftté de lui, que voit-on? des anciens augustes, vénérables, des Eschyle, des Sophocle; mais tout mutilés, et qui ne sont là debout que pour nous représenter un débris d'eux-mêmes, le reste de tant d'autres aussi dignes qu'eux sans doute de survivre, et qui ont succombé a jamais sous l'heure des âges. Cette seule pensée apprendrait à un

1 Voyez page 290. * Voyez page 154.

C Plvtt, Manurt de Littérature française. 10« M. 49

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esprit juste à ne pas envisager l'ensemble des littératures, même classiques, d'une vue trop simple et trop restreinte, et il saurait que cet ordre si exact et si mesuré, qui a tant prévalu depuis n'a été introduit qu'artificiellement dans nos admirations du passé.

Et eu arrivant au monde moderne, que serait-ce donc? Les plus grands noms qu'on aperçoit au début .des littératures sont ceux qui dérangent et choquent les plus certaines des idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple? Oui, il Test aityourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais, du temps de Pope, il ne Tétait pas. Pope et ses amis étaient les seuls classiques par excellence; ils semblaient tels définitivement le lendemain de leur mort. Aujourd'hui ils sont classiques encore, et ils méritent de l'être, mais ils ne le sont que du second ordre, et les voilà à jamais dominés et remis à leur place par celui qui a repris la sienne sur les hauteurs de l'horizon.

Ce n'est certes pas moi qui médirai de Pope .ni de ses excellent* disciples, surtout quand ils ont douceur et naturel comme Goldsmith;1 après les plus grands, ce sont les plus agréables peut-être entre les écrivains et les poètes, et les plus faits pour donner du charme à h vie. Un jour que lord Bolingbroke écrivait au docteur Swift,2 Pope mit à cette lettre un post-scriptum où il disait: »Je m'imagine que, si nous passions tous trois seulement trois années ensemble, il pourrait en résulter quelque avantage pour notre siècle.* Non, il ne faut jamais légèrement parler de ceux qui. ont eu le droit de dire de telles choses d'eux-mêmes sans jactance, et il faut bien plutôt envier les Ages heureux et favorisés où les hommes de talent pouvaient se proposer de telles unions, qui n'étaient pas alors une chimère. Ces âges, qu'on les appelle du nom de Louis XIV ou de celui de la reine Anne, sont les seuls bge8 véritablement classiques dans le sens modéré du mot, les seuls qui offrent au talent perfectionné le climat propice et l'abri. Nous le savons trop, nous autres, en nos époques sans lien où des talents, égaux peut-être à ceux-là, se sont perdus et dissipés par les incertitudes et les inclémences du temps. Toutefois, réservons sa part et sa supériorité à toute grandeur. Les vrais et souverains génies triomphent de eeë difficultés où d'autres échouent; Dante, Shakespeare et Hilton» ont su atteindre à toute leur hauteur et produire leurs œuvres impérissables, en dépit des obstacles, des oppressions et des orages. On a fort discuté au sujet des opinions de Byron3 sur Pope, et on a cherché à expliquer cette espèce de contradiction par laquelle le chantre de Don Juan et de Chïldé~Harold exalte l'école purement classique et la déclarait la seule bonne, tout en procédant luimême si différemment; Qœtfee a encore dit là*dessus le vrai mot quand il a remarqué que Byron, si grand par le jet et la source de la poésie, craignait Shakespeare, plus puissant que lui dans la création et la mise en action des personnages: »H «lit bien voulu le renier: cette élévation si exempte d'éguïsme le gênait; il sentait qu'il ne pourrait

i Otiver Gddsmiih (1728—1774), le célèbre auteur du Vîcar ef Wake/iêM, de la comédie Sue etoops to ctmqmer, etc.

* Swift (1067—1746), écrivain anglais, auteur des Voyages de GvBioer. « Lord Byron (George Gordon), né à Douvres en 1788, mort à j&iBsolonghi, en Grèce, en 1824

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se déployer à Taise tout auprès. Il n'a jamais renié Pope, parce qu'il ne Je craignait pas; il «avait bien que Pope était une mttrat2fcàc6tédelui.« Si F école de Pope avait conservé, commeByron le désirait, la suprématie et une sorte d'empire honoraire dans le passé, Byron aurait été l'unique et le premier de. son genre; l'élévation de \&mur aille de Pope masquait aux yeux la grandefiguredeShakespeare, tandis que, Shakespeare régnant et dominant de toute sa hauteur, Byron n'est que le second. En France nous n'avons pas eu de grand classique antérieur au siècle de Louis XIV; les Dante et les Shakespeare, ces autorités primitives auxquelles on revient tôt ou tard dans les jours d'émancipation, nous ont manqué. Nous n'avons eu que des ébauches de grands poètes comme Mathurm Régnier,1 comme Rabelais,9 et sans idéal aucun, sans la passion et le sérieux qui consacrent. Montaigne3 a été une espèce de classique anticipé, de la famille d'Horace, mais qui se livrait en enfant perdu, et faute de dignes alentours, à toutes les fantaisies libertines de sa plume et de son humeur. Il en résulte que nous avons, moins que tout autre peuple, trouvé dans nos ancêtresauteurs de quoi réclamer hautement à certain jour nos libertés littéraires et nos franchises, et qu'il nous a été plus difficile de rester classiques encore en nous affranchissant. Toutefois, avec Molière et La Fontaine4 parmi nos classiques du grand siècle, c'est assez pour que rien de légitime ne puisse être refcsé à ceux qui oseront et qui sauront. L'important aqjourdhui me parait être de maintenir l'idée et le culte, tout en l'élargissant. Il n'y a pas de recette pour faire des classiques: ce point doit être enfin reconnu évident. Croire qu'en imitant certaines qualités de pureté, de sobriété, de correction et d'élégance, indépendamment du caractère même et de la flamme, on deviendra classique, c'est croire qu'après Racine père il y a lieu à des Racine fils;5 rôle estimable et triste, ce qui est le pire en poésie. 11 y a plus: il n'est pas bon de paraître trop vite et d'emblée classique à ses contemporains; on a grande chance alors de ne pas rester tel pour la postérité. Fontanes,6 en son temps, paraissait un classique pur à ses amis; voyez quelle pâle couleur cela fait à vingt-cinq ans de distance. Combien de ces classiques précoces qui ne tiennent pas et qui ne le sont que pour un temps! On se retourne un matin, et Ton est tout étonné de ne plus les retrouver debout derrière soi. Il n'y en a eu, dirait gaiement M™ de Sévigné,1 que pour un déjeuner de eoUU. En fait de classiques, les plus imprévus sont encore les' meilleurs et les plus grands: demandez-le plutôt à ces mêles génies vraiment nés immortels et perpétuellement florissants. Le moins classique, en apparenoe, des quatre grands poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus qu'on ne l'estimait; on le goêtait sans savoir son prix. Le moins classique après lui semblait La Fontaine: et voyez après deux siècles ce qui, pour tous deux, en est advenu. Bien avant Boileau, même avant Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus féconds et les plus riches pour les traite d'une morale universelle?

*V. p. 226, note 2. *VA'Inirodw*ionp.XXXYTI. »V.l\&i*rw£p.XLIL

* V. page 61 et p. 126. * Louis Racine (1692—1763), poète didactique, fils du célèbre poète dramatique Jean Boom»

• Yoyea page 467, note 2. 7 Madamf de Sévigné; voyez page 184.

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