CAUSERIES DU LUNDI
qu'est-ce qu'un classique?
(Lundi 91 octobr* 1850.)
Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son observation ou son invention, sous une forme n'importe laquelle, mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologisme, nouveau et antique, aisément contemporain de tous les âges.
Un tel classique a pu être un moment révolutionnaire, il a pu le paraître du moins, mais il ne l'est pas: il n'a fait main basse d'abord autour de lui, il n'a renversé ce qui le gênait que pour rétablir bien vite l'équilibre au profit de l'ordre et du beau.
On peut mettre, si l'on veut, des noms sous cette définition, que je voudrais faire exprès grandiose et flottante, ou, pour tout dire, généreuse. J'y mettrais d'abord le Corneille de Polyeucte, de Cinna, des Horaees.1 J'y mettrais Molière, le génie poétique le plus complet et le plus plein que nous avons eu en français.
„Molière est si grand, disait Gœthe (ce roi de la critique), qu'il nous étonne de nouveau chaque fois que nous le lisons. C'est un homme à part; sea pièces touchent au tragique, et personne n'a le courage de chercher à les imiter. Son Avare,2 où le vice détruit toute affection entre le père et le fils, est une œuvre des plus sublimes, et dramatique au plus haut degré . . . Dans une pièce de théâtre, chacune des actions doit être importante en elle-même, et tendre vers une action plus grande encore. Le Tartuffe9 est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition de la première scène! Dès le commencement tout a une haute signification, et fait pressentir quelque chose de bien plus important. L'exposition dans telle pièce de Leesmg qu'on pourrait citer est fort belle: mais celle du Tartuffe n'est qu'une fois dans le monde. C'est en ce genre ce qu'il y a de plus grand . . . Chaque année je lis une pièce de Molière, comme de temps en temps je contemple quelque gravure d'après les grands maîtres italiens."
Je ne me dissimule pas que cette définition que je viens de donner du classique excède un peu l'idée qu'on est accoutumé de se faire sous ce nom. On y fait entrer surtout des conditions de régularité, de sagesse, de modération et de raison, qui dominent et contiennent toutes les autres. Ayant à louer M. Koyer-Collard,* M. de Eémusat5 disait: «S'A tient de nos classiques 1* pureté du goût^ la propriété des termes, la variété des tours, le soin attentif d'assortir Feapression tf la pensée, il ne doit qu'à lui-même le caractère qu'il donne à tout cela." On voit qu'ici la part faite aux qualités classiques semble plutôt tenir à l'assortiment et à la nuance, au genre orné et tempéré:
1 Voyez page 22—47. 2 Voyez page 96. • Voyez page 84.
4 Boyer-Couard (1703—1845), célèbre comme homme d'État et orateur, en 1797 membre du Conseil des Cinq-Cents, depuis 1815 membre, en 1828 président de la chambre des députés, puis chef d'un parti qu on a désigné par le nom de doctrinaires. B Kémusat; voyez page 569.
624 SUNTK-BEUVB (1804-1869).
c'est là aussi l'opinion la plus générale. En ce sens, les classiques par excellence, ce seraient les écrivains d'un ordre moyen, justes, sensés, élégants, toujours nets, d'une passion noble encore, et d'une force légèrement voilée. Marie-Joseph Chénier1 a tracé la poétique de ces écrivains modérés et accomplis, dans ces vers où il se montre leur heureux disciple:
C'est le bon sens, la raison qui fait tout, Vertu, génie, esprit, talent et goût.
?, n'est-ce vertu? raison mise en pratique: aient? raison produite avec éclat; Esprit? raison qui finement s'exprime; Le goût n'est nen qu'un bon sens délicat; Et le génie est la raison sublime.
En faisant ces vers, il pensait manifestement à Pope,9 à Despréaux,8 à Horace, leur maître à tous. Le propre de cette théorie, qui subordonne l'imagination et la sensibilité elle-même à la raison, et dont Scaliger* peut-être a donné le premier signal ches les modernes, est la théorie latine à proprement parler, et elle a été aussi de préférence pendant longtemps la théorie française. Elle a du vrai, si l'on n'use qu'avec à-propos, si l'on n'abuse pas de ce mot raison; mais il est évident qu'on en abuse, et que, si la raison, par exemple peut se confondre avec le génie poétique et ne faire qu'un avec lai dans une épttre morale, elle ne saurait être la même chose que ce génie si varié et si diversement créateur dans l'expression des passions du drame ou ,de l'épopée. Où trouverez-vous la raison dans le TV» livre de Y Enéide et dans les transports de Didon? Où la trouveravous dans les fureurs de Phèdre?5 Quoi qu'il en soit, l'esprit qui a dicté cette théorie conduit à mettre au premier rang des classiques les écrivains qui ont gouverné leur inspiration plutôt que ceux qui s'y sont abandonnés davantage, à y mettre Virgile encore plus sûre ment qu'Homère, Racine encore plus que Corneille. Le chef-d'œuvre que cette théorie aime à citer, et qui réunit en effet toutes les conditions de prudence, de force, d'audace graduelle, d'élévation morale et de grandeur, c'est Athalie* Turenne dans ses deux dernières campagnes, et Racine dans Athalie, voilà les grands exemples de ce que peuvent les prudents et les sages quand ils prennent possession de toute la maturité de leur génie et qu'ils entrent dans leur hardiesse suprême.
Buffon, dans son Discours sur le style,7 insistant sur cette unité de dessein, d'ordonnance et d'exécution, qui est le cachet des ouvrages proprement classiques, a dit: Tout sujet est un; et, quelque vask qu'il soit, il veut être renfermé dans un seuldiscours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsque, ayant à parier de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue
1 Voyez page 436.
2 Pùpe (1688—1744), célèbre poète anglais, auteur d'une traduction en vers de \ Iliade et de Y Odyssée. • BoQeau; voyez page 218.
4 Le célèbre philologue Scaliger, le père, né a Padoue ou à Vérone en 1484 et mort en France en 1558; Scaliger, le fils, non moins célèbre, né & Agen en 1540 et professeur à Leyde de 1593 à 1609.
8 voyez page 192. • Voyez page 206. 7 Voyez page 383.