GEORGE 8AND
AURORE DUPIN, dame DUDEVANT, qui a écrit sous le nom de GEORGE SAND, naquit à Paris en 1804. Son père, qui avait servi avec distinction sous la République et l'Empire, mourut déjà en 1808. Elle fut d'abord élevée & la campagne par sa grand'mère, qui était imbue des idées du A.VJLLL6 siècle. Ses premiers souvenirs dénotent une disposition singulière à sortir de la vie réelle par l'imagination, disposition alimentée par la lecture de nombreux contes. Mise au couvent chez les Augustines anglaises, à Paris, à l'âge de 13 ans, elle y resta trois ans, au bout desquels elle retourna auprès de sa grand'mère. Elle s'abandonna alors à l'influence de la lecture de Chateaubriand,1 de lord Byron,3 mais surtout de Jean-Jacques Rousseau,4 dont les écrits décidèrent de la direction de son esprit. Elle retourna auprès de sa mère en 1821, après avoir perdu sa grand'mère, et, l'année suivante, elle se maria avec M. Dudevant, fils d'un ancien officier, baron de l'empire. En 1831 elle se sépara de son mari et alla vivre à Paris, seule avec sa fille et dans l'intention d'écrire pour suffire & ses besoins. Après quelques essais de traductions et d'articles de journaux, elle composa un roman en collaboration avec M. Jules Bandeau.5 C'est à lui qu'elle prit la moitié de son nom pour se composer le pseudonyme de Sand. Le roman ftlndiana, qui parut en 1832, est déjà écrit tout entier par elle seule. Cet ouvrage attira sur George Sand les yeux du public par un talent brillant d'invention et l'entraînante beauté du langage qui rouvre un fond empreint de paradoxes et d'immoralité.
Depuis ce temps, George Sand, devenue l'auteur favori du public, publia un grand nombre de romans que nous ne pouvons pas tous énumérer, et parmi lesquels nous nous bornons à nommer André, Maupratj La petite Fadette, François le CKampi, La Mare au Diable. Si l'immense talent dont la nature l'avait douée se montra à son apogée dans ces ouvrages, George Sand y développa malheureusement aussi son penchant pour les idées paradoxales et les sophismes. Élève de Jean-Jacques Rousseau, subissant l'influence des écrivains socialistes contemporains, elle se fit souvent, dans ses romans, le champion d'idées subversives qui minent la société et la famille. La révolution de Février donna un nouvel aliment à ces idées. George Sand se jeta avec ardeur dans le mouvement et écrivit dans les journaux qui représentaient l'opinion la plus exaltée du républicaniane social.
Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 ayant coupé court au mouvement des passions politiques, George Sand revint à la littérature H spécialement au roman purement littéraire, qui ne compte que de rares représentants dans ses anciennes productions. C'est ainsi qu'elle prouva dans Le Marquis de Villemer, dont nous reproduisons
1 En partie d'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporaine.
* Veyes page 446. » V. p. 626, n. 3. « V. p. 866. • V. p. 666.
638 Q10BGB SAND (1804-1876).
un court fragment, ■ que son merveilleux talent ne perdait rien de sa force, s'il cessait d'être employé à la propagation d'idées révolutionnaires et antisociales.
George Sand donna aussi un asses grand nombre de pièces de théâtre, la plupart tirées de ses romans» Mais ces drames et comédies, malgré des mérites reconnus, ne forent pas d'abord accueillis avec la même faveur que ses récits. En effet, la nature de son talent réfléchi paraît plus propre aux développements des livres qu'à la rapidité de la scène. Cependant, en 1864, elle fit de son roman. Le Marquis de VMetner, une pièce en cinq actes, qui obtint un très grand succès sur le théâtre de l'Odéon, à Paris. Douze ans plus tôt elle avait déjà donné, sous le titre de Le Mariage de Victorine une suite au Philosophe sans le savoir de Bedaine (v. page 392). Cette charmante comédie de George Sand, jouée en 1876 par les artistes du Théâtre-Français obtint un brillant succès. George Sand mourut la même année dans sa terre du Berry, où elle vivait retirée depuis longtemps.
Comme écrivain, George Sand occupe sans contredit une des premières places parmi les prosateurs français de notre temps. Elle est douée d'un talent particulier d'observation intérieure qui lui fait peindre d'une manière vivante les progrès de la passion, et les sentiments intimes de ses personnages. Son style est à la fois pur et brillant, fort et harmonieux, et, malgré sa perfection, ne laisse jamais voir le travail de l'écrivain.
LE MAfiQUIS DE YILLEMER.
Ce roman commence par deux lettres qu'une jeune fille, partie pour Paris afin de chercher une place de dame de compagnie, dans le but d'aider sa sœur, veuve et mère de quatre enfants, écrit à cette sœur, qui demeure on province. Nous reproduisons ces deux lettres, et nous les faisons suivre de la partie du récit qui complète le premier chapitre du roman,
PEEMŒBÏ LETTRE.
Ne t'inquiète donc pas, chère sœur, me voilà arrivée à Paris sans accident ni fatigue. J'ai dormi quelques heures, j'ai déjeuné d'une tasse de café, j'ai fait ma toilette, et dans un instant je vais pi-endre un fiacre et me présenter à ¥*» d'Arglade pour qu'elle me présente à Mm« de Villemer. Je t'écrirai ce soir le résultat de la solennelle entrevue, mais je veux d'abord jeter ces trois mots à la poste pour que tu sois rassurée sur mon voyage et ma santé.
Prends courage avec moi, ma Camille, tout ira bien; Dieu n'abandonne pas ceux qui comptent sur lui et qui font leur possible pour aider sa douce providence. Ce qu'il y a eu de plus douloureux pour moi dans ma résolution, ce sont tes larmes et celles des chers petits: j'ai de la peine à retenir les miennes quand j'y pense; mais fl le fallait absolument, vois-tu! Je ne pouvais pas rester les bras croisés quand tu as quatre enfants à élever. Puisque j'ai du courage, de la santé, et aucun autre lien en ce monde que ma tendresse pour toi et pour ces pauvres anges du bon Dieu, c'était à moi de partir et de chercher notre vie. J'en viendrai à bout, sois-en sûre. Soutiensmoi au lieu de me regretter et de m' attendrir, voilà tout ce que je
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demande. Et sur ce, ma sœur chérie, je t'embrasse de toute mon âme, ainsi que nos enfants adorés. Ne les fais pas pleurer en leur parlant de moi; mais tâche cependant qu'ils ne m'oublient pas, cela me ferait bien de la peine.