GEORGE SAND
Elle me demanda si je savais lire à livre ouvert.1 Comme c'est à peu près tout ce que je sais, je pus la contenter encore sur ce point. Finalement, elle me dit que, connaissant mon écriture et ma rédaction, d'après des lettres de moi que lui avait montrées MB* d'Arglade, elle comptait que je serais un excellent secrétaire, et elle me congédia en me tendant la main et en me disant de très bonnes paroles. Je lui ai demandé la journée de demain pour voir les quelques personnes que nous connaissons ici, et elle a donné des ordres pour que je fusse installée samedi.
Chère sœur, on vient de m'interrompre. Quelle douce surprise! c'est un billet de Mm* de Villemer, un billet de trois lignes que je te transcris:
' „Permettez-moi, chère enfant, de vous envoyer un petit à compte pour les enfants de votre sœur et une petite robe pour vous. Puisque vous aimez la toilette, il faut bien compatir aux faiblesses des gens qu'on aime! Il est réglé et entendu que vous aurez cent cinquante francs par mois, et que je me charge de vos chiffons."
Comme cela est bon et maternel, n'est-ce pas? Je vois que j'aimerai cette femme-là de tout mon cœur, et que je ne l'avais pas assez bien jugée à première vue. Elle est plus spontanée que je ne pensais. Le billet de cinq cents francs, je le mets dans cette lettre. Vite! du bois dans la cave, des jupons de laine àLifli, qui en manque, et un poulet de temps en temps sur cette pauvre table. Un peu de vin pour toi, ton estomac est tout délabré, et il en faudra si peu pour le remettre! U faut aussi faire arranger la cheminée de la chambre, qui fume atrocement; ce n'est pas supportable, cela peut fatiguer les yeux des enfants, et ceux de ma filleule sont si beaux!
Moi, j'ai honte de la robe qui m'est destinée, une robe de soie gris de perle magnifique. Ah! que j'ai été sotte de dire que j'aimais à être bien mise! Une robe de quarante francs eût suffi à mon ambition, et m'en voilà pour deux cents sur le corps pendant que ma pauvre sœur raccommode ses guenilles! Je ne sais où me cacher; mais ne crois pas au moins que je sois humiliée de recevoir un cadeau. Je m'acquitterai de ces bontés-là en conscience, mon cœur me le dit. Tu vois, Camille, tout me réussit, à moi, quand je m'en mêle! Je tombe du premier coup sur une femme excellente, je gagne plus que je n'acceptais, et je suis accueillie et traitée comme un enfant que l'on veut adopter et gâter. Et quand je pense que tu me retiens depuis six mois en t'imposant un surcroît de privations, en t'arrachant les cheveux à l'idée que je veux travailler pour toi! Bonne sœur, vous étiez donc une mauvaise mère? Est-ce que ces chers trésors d'enfants ne devaient pas passer avant tout, et faire taire même notre amitié? Ah! j'ai eu bien peur d'échouer pourtant, je te le confesse aujourd'hui, quand j'ai emporté de la maison nos derniers louis pour payer mon voyage, au risque de revenir sans avoir plu à cette dame! .... Dieu s'en est mêlé, va, Camille! Je l'ai prié ce matin de si grand cœur! .... Je lui ai tant demandé de me rendre aimable, convenable, et per-
1 £*re fa wtsiqu* signifie: parcourir des yeux do la musique notée avec l'intelligence des sons que les notes représentent Lire à Uvre ouvert, on parlant de musique, veut dire: savoir jouer un morceau sans l'avoir étudié (nom ©faite luegfpielen).
LE MABQUIS de yillemeb. 643
suasive .... A présent je vais me coucher, car je tombe de fatigue. Je t'aime, petite sœur, tu sais, plus que tout au monde, et beaucoup plus que moi. Ne me plains donc pas, je suis la plus heureuse fille qu'il y ait aujourd'hui, et pourtant je ne suis pas près de toi, je ne regarde pas dormir nos enfants! Tu vois bien qu'il n'y a pas de vrai bonheur dans l'égoïsme, puisque, seule comme me voilà, séparée de tout ce que j'aime, le cœur me bat de joie à travers les larmes, et que je vais remercier Dieu à deux genoux avant de m'endormir.
Pendant que M116 de Saint- Geneix écrivait à sa sœur, la marquise de Villemer causait avec le plus jeune de ses fils dans son petit salon du faubourg SaintrGermain. La maison était vaste et d'un bon rapport; pourtant la marquise, riche autrefois et maintenant fort gênée, nous en saurons bientôt la cause, occupait depuis peu le second étage, afin de tirer parti du premier.
>Eh bien, chère maman, disait le marquis à sa mère, ètes-vous contente de votre nouvelle demoiselle de compagnie? Vos gens m'ont dit qu'elle était arrivée. — Mon cher enfant, répondit la marquise, je ne vous en dirai qu'un mot, c'est qu'elle m'a ensorcelée. — Vraiment? contez-moi cela. — Ma foi, je ne sais pas trop si je le dois, j'ai peur de vous monter la tète d'avance. — Ne craignez rien, répondit tristement le marquis, que sa mère avait essayé de faire sourire; quand même je serais aussi prompt à m'enflammer, je sais trop ce que je dois à la dignité de votre maison et au repos de votre vie. — Oui, oui, mon ami! Je sais aussi, moi, que je peux être tranquille sur une question d'honneur et de délicatesse quand c'est à vous que j'ai affaire; aussi je peux voul dire que cette petite d'Arglade m'a trouvé une perle, un diamant, et que, pour commencer, ce phénix m'a fait faire des folies !«
La marquise raconta son entretien avec Caroline et fit ainsi son portrait. »Elle n'est ni grande ni petite, elle est très bien faite, des pieds mignons, des mains d'enfant, des cheveux blond cendré en quantité, un teint de lis et de roses, des traits exquis, des dents de perles, un petit nez très ferme, de beaux grands yeux vert de mer qui vous regardent tout droit sans hésitation, sans rêvasserie, sans fausse timidité, avec une candeur et une confiance qui plaisent et engagent; rien d'une provinciale, des manières qui en sont d'excellentes à force de n'en être pas; beaucoup de goût et de distinction dans la pauvreté de son ajustement; enfin tout ce que jecraignais et pourtant rien de ce que je craignais, c'est-à-dire la beauté qui m'inspirait de la méfiance et aucune des afféteries ou des prétentions qui eussent justifié cette méfiance-là. De plus, une voix et une prononciation qui font de sa lecture une vraie musique, un solide talent de musicienne, et par-dessus tout cela toutes les apparences, tous les signes évidents de l'esprit, de la raison, de la sagesse et de la bonté: si bien qu'intéressée et bouleversée par son dévouement à une famille pauvre, à laquelle je vois bien qu'elle se sacrifie, j'ai oublié mes projets d'économie et me suis engagée à lui donner les yeux de la tète.«
»8'est-elle donc fait marchander? demanda le marquis. — Tout au contraire, elle s'arrangeait de ce que j'avais résolu de lui donner.
644 GEOEGE SAHD (1804-1876).
— En ce cas, vous ayez bien fait, maman, et je suis heureux que tous avez enfin une société digne de tous. Vous avez gardé trop longtemps cette vieille fille gourmande et dormeuse qui vous impatientait, et quand il s'agit de la remplacer par un trésor, vous auriez grand tort de compter ce qu'il en coûte. — Oui, reprit la marquise, voilà ce que votre frère me dit aussi. Ni lui ni vous ne voulez compter, mes chers enfants, et je crains bien d'avoir été trop vite dans cette satisfaction que je me suis donnée. — Cette satisfaction vous était nécessaire, dit le marquis avec vivacité, et vous devez d'autant moins vous la reprocher que vous avez cédé surtout au besoin de faire une bonne action. — Je l'avoue, mais j'ai peut-être eu tort, répondit la marquise d'un air soucieux: on n'a pas toujours le droit de faire le bien! — Ah! ma mère! s'écria le fils avec un mélange d'indignation et de douleur, quand vous en serez à ce point de vous refuser la joie de l'aumône, le mal que j'ai commis sera bien grand!
— Du mal! vous? Quel mal? reprit la mère étonnée et inquiète: vous n'avez jamais commis de mal, mon cher fils. — Pardonnez-moL dit le marquis toujours ému. J'ai été coupable le jour où je me suis engagé, par respect pour vous, à payer les dettes de mon frère! — Taisez-vous! s'écria la marquise en pâlissant. Ne parlons pas de cela, nous ne nous entendrions pas.« Elle tendit les mains au marquis pour atténuer l'amertume involontaire de cette réponse. Le marquis baisa les mains de sa mère et se retira peu d'instants après.
Le lendemain, Caroline de Saint-Geneix sortit pour mettre ellemême à la poste la lettre chargée qu'elle envoyait à sa sœur, et voir les quelques personnes avec lesquelles, du fond de sa province, elle avait conservé des relations. C'étaient d'anciens amis de sa famille qu'elle ne rencontra pas tous et à qui elle laissa son nom sans donner son adresse, puisqu'elle ne devait plus avoir de domicile qui lui fût propre. Elle éprouva bien une certaine tristesse à se sentir ainsi perdue et comme inféodée dans une maison étrangère, mais elle ne fit pas de longues réflexions sur sa destinée. Outre qu'elle s'était interdit une fois pour toutes de nourrir en eUe-même aucune mélancolie débilitante, elle n'était pas d'un caractère craintif, et aucune épreuve, quelque fâcheuse qu'elle eût été, ne l'avait brouillée arec la vie. Il y avait dans son organisation une étonnante vitalité, une activité ardente et d'autant plus remarquable qu'elle s'alliait à une grande tranquillité d'esprit et à une singulière absence de préoccupations personnelles. Ce caractère assez exceptionnel se développera et s'expliquera par la suite de notre récit, autant qu'il nous sera possible; mais il est nécessaire que le lecteur veuille bien se rfeppeler ceci, qui est connu de tout le monde, à savoir que personne ne peut expliquer complètement et mettre dans un jour absolu le caractère d'une autre personne. Tout individu a au fond de son être un mystère de puissance ou d'impuissance qu'il peut d'autant moins révéler qu'il ne le comprend pas lui-même. L'analyse doit paraître satisfaisante quand elle approche de la vérité, mais elle ne saurait la saisir sur le fait sans laisser incomplète ou obscure quelque face de l'éternel problème des choses de l'Aine.