LE MARQUIS DE YILLEMEB
coquette? — Je ne suis ni l'une ni l'autre. — J'espère que non! Pourtant vous êtes très jolie. On ne m'avait pas dit ça non plus, et je vous trouve même, à mesure que je vous regarde, remarquablement jolie. Cela m'inquiète un peu, je ne vous le cache pas. — Pourquoi, madame?
— Pourquoi? Oui, vous avez raison. Les laides se croient belles, et au désir de plaire elles ajoutent le ridicule. Il vaut peut-être mieux que vous soyez capable de plaire, .... pourvu que vous n'en abusiez pas. Voyons, ètes-vous assez bonne fille et assez femme forte pour me raconter un peu votre existence passée? Avez-vous eu quelque roman? Oui, n'est-ce pas? U est impossible qu'il en soit autrement.
Vous avez vingt-deux ou vingt-trois ans — J'en ai vingt-quatre,
et je n'ai pas eu d'autre roman que celui. que je vais vous raconter en deux mots. A dix-sept ans, j'ai été recherchée en mariage par une personne qui me plaisait, et qui s'est retirée en apprenant que mon père avait laissé plus de dettes que de capital. J'ai eu beaur coup de chagrin, mais j'ai oublié cela, et j'ai juré de ne pas me marier. — Ah! c'est du dépit, cela, et ijon pas de l'oubli! — Non, madame, c'est du raisonnement. N'ayant nen, mais sentant que j'étais quelque chose, je n'ai pas voulu faire un sot mariage, et, bien loin d'avoir du dépit, j'ai pardonné à celui qui m'avait abandonnée; je lui ai pardonné surtout le jour où, voyant ma sœur et ses quatre enfants dans la misère, j'ai compris la douleur d'un père de famille qui meurt à la peine sans pouvoir rien laisser à ses orphelins/
-,Et vous avez revu cet ingrat? — Non, jamais. Il est marié, et je n'y pense plus. — Et depuis vous n'avez pensé à aucun autre?
— Non, madame. — Comment avez-vous fait? — Je ne sais pas. Je crois que je n'ai pas eu le temps de songer à moi. Quand on est très pauvre, et que l'on ne veut pas se laisser aller à la misère, les journées sont bien remplies, allez! — Mais on a dû cependant vous obséder beaucoup, jolie comme vous l'êtes? — Non, madame; personne ne m'a obsédée. Je ne crois pas aux persécutions qui ne sont pas du tout encouragées. — Je pense comme vous, et je suis contente de votre manière de répondre. Donc vous ne craignez rien pour vous-même dans l'avenir? — Je ne crains rien du tout. — Et cette solitude du oœur ne vous rendra pas triste, maussade? — Je ne le prévois en aucune façon. Je suis naturellement gaie, et j'ai conservé ma force au milieu des plus cruelles épreuves. Je n'ai aucun rêve d'amour dans la cervelle, je ne suis pas romanesque. Si je venais à changer, j'en serais bien étonnée. Voilà, madame, tout ce que je peux vous dire de moi. Voulez-vous me prendre telle que je me donne avec assurance, puisqu'au bout du compte je ne peux me donner que pour ce que je me connais? — Oui, je vous prends pour ce que vous êtes, pour une excellente fille, pleine de franchise et de volonté. Reste à savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame. — Que faut-il faire? — Causer d'abord, et sur ce point me voilà satisfaite. Et puis il faut lire et faire un peu de musique. — Essayezmoi tout de suite; et si le peu dont je suis capable vous contente .... — Oui, oui, dit-elle, en me mettant un livre dans les mains, lisez! Je meurs d'envie d'être enchantée de vous."
Au bout d'une page, elle me retira le livre en disant que c'était parfait. Restait la musique. Il y avait un piano dans la chambre*