L'IDOLE
Allons, chauffeur, allons, du charbon, de la houille,
Du fer, du cuivre et de l'étain; Allons, à large pelle, à grands bras plonge et fouille,
Nourris le brasier, vieux Vulcâin:
Donne force pâture à l'avide fournaise;
Car, pour mettre ses dents en jeu, Four tordre et dévorer le métal qui lui pèse,
Il lui faut le palais9 en feu.
C'est bon, voici la flamme ardente, folle, immense,
Implacable et couleur de sang, Qui tombe de la voûte, et l'assaut qui commence,
Chaque lingot se prend au flanc.
Ce ne sont que des bonds, que hurlements, délire,
Cuivre sur plomb et plomb sur fer; Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire
Comme trois damnés dans l'enfer.
Enfin l'œuvre est finie, enfin la flamme est morte,
La fournaise fume et s'éteint, L'airain bouillonne & flots; chauffeur, ouvre la porte
Et laisse passer le hautain!
0 fleuve impétueux, mugis et prends ta course,
Sors de ta loge, et d'un élan, D'un seul bond lance-toi, comme un flot de la source,
Comme une flamme d'un volcan! La terre ouvre son sein à tes vagues de lave;
Précipite en bloc ta fureur, Dans le moule profond, bronze, descends esclave,
Tu vas remonter empereur.
1 Barbier comprend sous la dénomination d'ïambes (pr. i-atib') toute gatirt d'un mouvement lyrique.
3 Ne pas confondre les deux substantifs palais (du latin pàtotiwn), maison vaste et somptueuse destinée à loger un souverain, un prince, et palais, la partie supérieure de la bouche (©oumen), dérivé ordinairement du
646 BAEBŒE (1805-1888).
Encor Napoléon! encor sa grande image!
Ah! que ce rude et dur guerrier * Nous a coûté de sang et de pleurs et d'outrage
Pour quelques rameaux de laurier!
Ce fut un triste jour pour la France abattue,
Quand du haut de son piédestal, Gomme un voleur honteux, son antique statue
Pendit sous un chanvre brutal.
Alors on vit au pied de la haute colonne,
Courbé sur un câble grinçant, L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone,
Ébranler le bronze puissant; Et quand sous mille efforts, la tète la première,
Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la froide pierre
Boula son cadavre d'airain; Le Hun, le Hun stupide, à la peau sale et rance,
L'œil plein d'une basse fureur, Au rebord des ruisseaux, devant toute la France,
Traîna le front de l'empereur.1 Ah! pour celui qui porte un cœur sous la mamelle
Ce jour pèse comme un remords; Au front de tout Français, c'est la tache éternelle
Qui ne s'en va qu'avec la mort.
J'ai vu l'invasion, à l'ombre de nos marbres3
Entasser ses lourds chariots; Je l'ai vue arracher Técorce de nos arbres,
Pour la jeter à ses chevaux; J'ai vu l'homme du Nord, à la lèvre farouche,
Jusqu'au sang nous meurtrir la chair, Nous manger notre pain, et jusque dans la bouche
S'en venir respirer notre air; Eh bien! dans tous ces jours d'abaissement, de peine,
Pour tous ces outrages sans nom, Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine ....
Sois maudit, 6 Napoléon!
O Corse à cheveux plats!3 que ta France était belle, Au grand soleil de messidor!4
latin palâtum. Mais Diez n'approuve pas cette dernière dérivation, il dit que palais, dans le vieux français, signifiait aussi une grande salle voûtée et que le mot a été figurément dit de la partie supérieure de la bouche.
1 Oe ne fut pas le Hun stupide à la peau sale et rance (les Cosaques?), ce furent les royalistes français qui, le 31 mars 1814, essayèrent de des cendre la statue de l'empereur de la colonne de la place Vendôme.
2 Nos marbres, c'est-à-dire les marbres que nous avions enlevés «m autres, et qu'on eut l'indélicatesse de nous reprendre; v. page 521 et 522.
8 Cheveux plats, allusion à la longue chevelure que portait Bonaparte. général de la république et premier consul
4 Messidor, un des moiB du calendrier républicain. Y. page 560, n. 3.