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MICHELET

M. Jules Michelet occupe dans la science historique une place à part. Aussi érudit, aussi laborieux que M. Thierry, il ne possède pas sa netteté de vue. Après avoir appliqué à l'histoire romaine le système de Vico,2 il a cherché dane l'histoire de France l'occasion de soumettre à une nouvelle épreuve ce système ingénieux mais désespérant que l'expérience réprouve et qui, s'il était vrai, équivaudrait à la négation du progrès. Plus d'une fois, M. Michelet, emporté par

1 Voyez page 584.

2 Fico, savant italien (1668—1744), auteur des Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations.

l'évidence, a déserté la cause de son maître; niais il a puisé, danson commerce familier avec le philosophe napolitain, une prédilectio: fâcheuse pour le symbolisme, et cette prédilection l'a trop souvent égaré. Je ne veux pas contester tout ce qu'il y a de nouveau, «W légitime, dans son interprétation du moyen âge: cependant je croi> que tous les bons esprits, tous les esprits sains, verront dans 1' //*"*toire de France de M. Michelet une lecture dangereuse. Dans i-r livre en effet la légende côtoie si souvent les récits authentiques, les traditions populaires, les chants de la veillée usurpent si souvent l'autorité de l'histoire, que le lecteur le plus attentif a grande peine à démêler la vérité. Si mon affirmation avait besoin de preuves, je me contenterais de citer le règne de Charles VI. A coup sûr, l'érudition ne manque pas dans ce récit; mais quel emploi l'auteur en a-t-il fait? Soyons de bonne foi, parlons sans amertume et sans faiblesse, ne nous laissons pas égarer par l'éclat du talent, par le charme de l'imagination : le règne de Charles VI, dans le livre de M. Michelet. est tout simplement une lecture qui donne le vertige. Les esprits les plus vigoureux craignent, en fermant le volume, de partager l'aliénation du malheureux monarque. Il y a telle fête racontée par M. Michelet qui remplace la pensée par des visions à l'égal de l'opium et du haschisch. Est-ce là l'émotion que doit se proposer l'historien: Pour ma part, je ne le crois pas.

Le récit de la révolution française a été pour M. Michelet une épreuve plus périlleuse encore que le moyen âge de la France. Animé d'intentions généreuses, mettant avec raison le droit au-dessus du succès, 0 n'a pas toujours su garder l'impartialité qui convient à l'historien. Dans son désir, très naturel, d'éclairer l'origine des événements, il a plus d'une fois appelé le roman à son aide. Les femmes ont pu lui en savoir bon gré, mais les hommes studieux ont accueilli avec dépit cet étrange abus de l'imagination. Quand l'auteur, imitant les sauvages qui veulent deviner la marche de leur ennemi, applique son oreille au sol du Champ de Mars pour entendre la grande voix de la révolution, qui de nous peut s'empêcher de sourire? Quand il compare la captivité, le procès et le supplice de Louis XVI à la passion du Christ, qui de nous ne prévoit que ce parallèle, dont la chaire catholique pourrait seule s'emparer, doit le conduire à fausser l'histoire? Une fois en effet que l'Évangile devient le guide et le modèle du récit, il est impossible que ce souvenir n'entraîne pas l'auteur à d'étranges puérilités.

Cependant, malgré ces reproches que je crois mérités, M. Michelet laissera une trace profonde dans 'l'histoire de notre littérature. S'il a égaré un trop grand nombre d'esprits, il n'est pas moins vrai qu'il a propagé, qu'il a popularisé le goût de l'histoire. En appli-

Îuant au récit des événements politiques le style de Notre-Dame de ^rw, il a commis sans doute une lourde bévue; mais cette bévue même a été pour ses livres un puissant auxiliaire, et bien des intelligences, qui seraient demeurées inactives en face de la vérité nue, se sont émues à la voix d'un historien qui tient à là fois du poète et de l'hiérophante.

LoUIS-CHAKLES-ALFKED DE MUSSET naquit àParis en 1810. D fat an collège Henri IV le condisciple dn jeune duc d'Orléans,* dont l'amitié ne M manqua jamais depuis. Au sortir dn collège il essaya diverses études, la médecine, le droit, la peinture; enfin il fût entraîné par le mouvement littéraire de 1830 vers la poésie. Deux recueils de poèmes qu'il publia successivement révélèrent un grand talent mais révoltèrent bien des lecteurs par leur immoralité. Célèbre à vingt-trois ans, il devint secrétaire de George Sand' et fit avec elle le voyage d'Italie; mais 0 ne tarda pas à se brouiller avec l'illustre écrivain. Les poésies qu'il donna depuis, tout en prouvant que son beau talent se développait, trahirent en même temps une âme déclarée par le combat intérieur dès passions et un dédain précoce de la vie. Nous en reproduisons deux sonnets, un petit fragment de la Nuit £ octobre et un autre plus étendu de la Soirée perdue. Alfred de Musset se fit aussi connaître comme prosateur, en publiant les Confessions cPun enfant du siècle (1836), roman qui paraît être sa propre histoire, et par des nouvelles dont la plupart parurent dans la Revue des Deux Mondes et qui se distinguent par une fine analyse des passions. Enfin il4 a pris rang parmi les auteurs dramatiques par des comédies-proverbes, pleines d'esprit et de délicatesse, des comédies et des drames, qu'à écrivit sans penser toujours à les foire représenter. Plus tard quelques-unes de ces pièces ont été portées sur la scène, et ont eu, pour la plupart, un très grand succès au Théâtre-Français, où on les ioue encore souvent. Nous mentionnons: H ne faut jurer de rien, On ne badine pas avec F amour, un Caprice et II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, que nous reproduisons en partie pour faire connaître au lecteur la prose d'Alfred de Musset.

Depuis 1848, la misanthropie du poète semblait avoir augmenté, en même temps que sa verve diminuait. La révolution de Février lui ôta une place de bibliothécaire au ministère de l'intérieur, qu'il avait due à la protection du duc d'Orléans. Louis-Napoléon, devenu empereur, la lui rendit avec le titre de lecteur de l'Impératrice. Depuis longtemps le poète, qui sentait son talent s'éteindre, cherchait dans les excitations de la débauche l'inspiration qui lui manquait. Un dernier volume de vers qu'il fit paraître en 1850, décèle une lassitude prématurée. Cependant, en 1852, il fût élu membre de l'Académie française. Depuis ce temps c'est à peine si Alfred de Musset a donné quelques pages de prose. Il est mort en 1857, à l'âge de 47 ans.

1 D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains.

2 Fila aîné au roi Louis Philippe. Il mourut en 1842, à la suite» d'une chute de voiture, à l'âge de 32 ans. 3 Voyez page 637.

G. Plats, Manuel de Littérature française. 10» éd. 42

B58 ALFEED DB MUSSET (1810-1857).

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