THIERRY
Bien que l'ouvrage le plus considérable de M. Augustin Thierry remonte à Tannée 1825, cet historien éminent, qui se rattache aux grandes écoles de l'antiquité par l'alliance heureuse de la science et de l'art, a joué dans le mouvement littéraire de notre pays, sous le règne de Loufe-Philippe, un rôle que personne ne peut oublier. Ses Lettres sur F Histoire de France, ses Récits mérovingiens, son Essai *ur la formation et les développements du Tiers État sont des monuments qui n'ont rien à redouter des investigations futures. C'est dans les Lettres sur F Histoire de France qu'il faut chercher les premiers vagissements de la liberté municipale. Toute la seconde moitié de ce recueil peut être considérée comme un modèle de narration. Il semble que l'illustre écrivain ait pris à tache de montrer aux poètes de notre temps que les in-folios de dom Bouquet4 renferment les matériaux d'un autre lvanhoe} Les luttes courageuses de la commune de Laon seront pour les futurs historiens de notre pays un éternel sujet
1 D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains.
1 Voyez page 380, note 1. * Voyez page 534
* Dom Bouquet (1685—1754), savant bénédictin, qui fit paraître les huit premiers volumes de la grande collection intitulée Berum gailicarttm 4 frandcarum scrkdores.
8 Roman de Walter Scott, qui renferme une peinture admirable do Tétat social de l'Angleterre sous le règne de Richard Cœur de Lion, c'est-à-dire vers la fin du douzième siècle.
d'étude et d'émulation. La première moitié de ce livre, consacrée à l'examen critique des historiens de la France, se distingue par une rare sagacité, et je pourrais ajouter par une rare modération, car il faut se contenir pour ne pas éclater de rire ou ne pas s'emporter en voyant les premiers annalistes de notre pays chercher dans Qovis oo dans Gharlemagne l'image de François I* ou de Louis XTV. On a beaucoup reproché à M. Thierry d'avoir substitué aux noms consacrés depuis longtemps pour la première race les appellations germaniques. Pour ma part, je suis très loin de m'associer à ce reproche; la seule manière de rétablir dans son vrai jour la race mérovingienne était de lui restituer sa physionomie. purement germanique, et comme les impressions reçues par les sens jouent un rôle immense dans le développement et dans la durée de nos idées, je ne crois pas que Fauteur des Lettres sur Vhistoire de France pût se dispenser de rendre aux noms de nos premiers rois l'orthographe qui leur appartient. Pourtant j'accorderai volontiers qu'il a quelquefois dépassé le but en proposant à notre curiosité des aspirations qui défient tous les efforts de notre langue. Qu'il ait pour lui l'autorité des frères Orimm, fl ne m'appartient pas de le nier; mais je doute qu'une bouche française arrive jamais à prononcer Hlodwtg. Pour établir l'origine germanique de la première race, il suffisait peut-être de substituer Ludwig à Louis, Hilpérik à Ghilpéric, Siegbert à Siegebert; en un mot, il eût été plus sage de n'offrir aux érudits et aux gens du monde que des noms faciles à prononcer. Toutefois, malgré son exagération, la réforme tentée par M. Augustin Thierry a porté coup, et personne aujourd'hui ne songe plus à confondre la physionomie de la première race avec celle des Valois et des Bourbons, comme l'ont fait tant d'historiens applaudis dans leur temps.
Les Récits des temps mérovingiens sont le complément naturel des Lettres sur V Histoire de France, Ne croyant pas pouvoir recommencer pour la France ce qu'il avait si glorieusement accompli pour l'Angleterre, il a voulu du moins enseigner à la génération nouvelle l'art de débrouiller les premiers monuments de notre Jiistoire. Quel que soit le charme de ces Récits, je ne chercherai pas à déguiser mon regret. J'aurais aimé à voir M. Augustin Thierry nous retracer le développement politique et social de notre pays, de 481 à 752, depuis l'avènement de Clovis jusqu'à la chute de la race mérovingienne: un tel tableau n'eût peut-être pas dépassé la limite de ses forces. Au lieu de cette histoire générale, il s'est contenté de nous donner quelques épisodes de ces temps qui passaient volontiers pour indéchiffrables avant qu'il n'eût pris la peine de les éclairer. S'il n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, il a pourtant métamorphosé complètement cette première partie de notre histoire. Il a tiré de Grégoire de Tours un parti excellent, je pourrais dire un parti vraiment inattendu; car, malgré les eflorts de dom Ruinart pour éclaircir les récits de l'évèque de Tours, bien des événements demeuraient confus. M. Augustin Thierry, en appelant. à son aide la philologie et la géographie, en distinguant avec soin les personnages gaulois ou galloromains des personnages purementgerraains, a trouvé moyen de restituer à ces temps éloignés la physionomie qui leur appartient. Je ne veux pas discuter trop sévèrement les citations qu'il place au bas des pages,
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et qui ne s'accordent pas toujours d'une manière littérale avec le texte de son récit; de telles inexactitudes ne peuvent être prises pour des erreurs, et n'altèrent pas d'ailleurs la vérité générale du récit. A cette heure, les épisodes de l'histoire mérovingienne racontés par M. Augustin Thierry sont à coup sûr les plus belles pages, les plus savantes, les plus fidèles que cette période ait inspirées. C'en est assez pour désarmer les érudits chagrins qui voudraient contester l'exactitude de quelques détails.
Les Considérations sur Vflistoire de France, qui précèdent les Récits mérovingiens, nous offrent l'exposé complet et précis de tous les systèmes imaginés pour expliquer les origines de notre monarchie. Il est impossible de lire sans étonnement ce récit des aberrations de l'intelligence française. M. Thierry, qui sait par expérience ce quo coûte la conquête de la vérité, apprécie sans colère et sans amertume les travaux de ses devanciers. H juge avec une sincérité parfaite les étranges imaginations de l'abbé Dubos et de Boulainvilliers. Il proclame avec raison, comme le point de départ de la vraie science, les investigations laborieuses de Valois, qui n'a eu que le tort d'écrire sous le nom de Valesius. Pour les érudits, ce n'est pas une objection; mais pour les gens du monde c'est un grave inconvénient, et sans les révélations de M. Thierry, Valesius courait grand risque de demeurer éternellement ignoré de cette foule d'esprits très prompts, très agiles, qui ne demandent pas mieux que de s'instruire, pourvu que Ton se borne à leur parler la langue de leur pays. Je considère cette introduction aux Récits mérovingiens comme un des plus savants traités qui existent sur la matière, et je ne parle pas seulement en mon nom, mais au nom de tous les hommes compétents qui, par leurs études spéciales, ont conquis une légitime autorité. Aujourd'hui, an milieu des documents qui se multiplient chaque jour, nous avons peine à comprendre toutes les fables imaginées pour la formation et le développement de la nation française. Il semble que le plus court chemin pour arriver à la vérité était celui qui devait se présenter le premier; mais ceux qui ont étudié l'histoire des sciences savent depuis longtemps à quoi s'en tenir sur la valeur de cette croyance. L'astronomie, la physique, la chimie, sont là pour démontrer qu'avant de recourir à l'investigation directe de la vérité, l'esprit humain s'est consumé en efforts impuissants, en folles rêveries. La science historique a subi le sort commun de toutes les sciences.