H FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE
Un petit salon. La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la tapisserie. Le comte entre et salue.
Le comte. Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis d'une cruelle étourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai enrie de vous voir, cela ne manque jamais d'être un mardi
La. mabquise. Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?
Le comte. Non, mais, en le supposant, je ne le pourrai pas; car c'est un hasard que vous soyez seule, et vous allez avoir, d'ici à un quart d'heure, une cohue d'amis intimes qui me fera sauter, je vous en avertis.
La màbqtjt8e. Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on reçoit on reçoit tout Paris; et tout Paris, au temps où nous sommes, c'est bien réellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez-moi tranquille.
Le comte. Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me permettez de vous voir dans la semaine.
La marquise. Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur, vous parlerez, sinon chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais qu'avez-vous donc? vous me semblés
Le comte. Quoi?
La mabquise. Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.
1 Voyez page 49, note 3, et page 74. * Voyez page 74, note 4
IL FAUT Qu'Un» POETE SOIT OUVEBIB OU FEBMÉB. 661
Le comte. Ma foi, je tous l'avouerai; ayant d'entrer ici, je l'étais un pen.
La mabquise. Quoi? je le demande à mon tour. Le comte. Vous facherez-vous, si je tous le dis? La mabquisb. J'ai un bal ce soir où je yeux être jolie; je ne me Cacherai pas de la journée.
Le comte. Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal à la mode, comme vos réceptions. Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison. H n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé; je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que faire, je suis bête à faire plaisir.
La marquise. Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il fut, sans aucun doute.
Le comte. Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une maladie. Les badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et, quand un vent bien sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces beautés-là.
La mâbquibb. Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon ennui me vient moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.
Le comte. Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le gagne. En prenant des années on devient plat ou fou, et j'ai une peur atroce de mourir comme un sage.
La mabquisb. Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu: votre idée me gèle. (On entend le bruit <Pune sonnette au dekore).
Le comie. Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre procession arrive.
La mâbquibb. Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez de rester.
Le comte. Non; décidément je m'en vais. La mabquise. Où allez-vous?
Le comte. Je n'en sais rien. (H ee lève, ealue, et ouvre la forte.) Adieu, madame, à jeudi soir.
La mâbquibb. Pourquoi jeudi?
Le comte (debout, tenant le bouton de la porte). N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite visite.
La mabquiss. Je ne veux pas de vous; tous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène H. Camus.
Le comte. IL Camus, votre voisin de campagne? La mabquisb. Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie, et je veux lui rendre sa politesse.
Le comte. C'est bien vous, par exemple l1 L'être le plus ennuyeux! on devrait le nourrir de sa marchandise. Et, à propos, savez-vous ce qu'on dit?
1 Ceet bien voue veut dire: Je vous reconnais bien là. Fer exemple! est une exclamation du langage familier qui exprime l'étonnement ou l'ennui.
662 ÂLFBBD DS MUSSET (1810-1667).
L± mabquise. Non. Mais on ne Tient pas; qui avait donc sonné?
Le comte (regarde par la fenêtre). Personne, nue petite fille, je crois, avec un oarton, je ne sais quoi, une blanchisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle k vos gens.
La marquise. Vous appelez cela je ne sais quoi, tous êtes poli, c'est mon bonnet. Eb bien, qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Oamus? — Fermez donc cette porte .... H Tient un vent horrible.
Le comte (fermant la porte). On dit que tous penses à tous remarier, que H. Oamus est millionnaire, et qu'il Tient chez tous bien souvent.
La mabquise. En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela au nez tout bonnement?
Le comte. Je vous le dis, parce qu'on en parle.
La mabquise. O'est une belle raison. Estrce que je vous répète tout oe qu'on dit de vous aussi par le monde?
Le comte. De moi, madame? Que peut-on dire, s'il tous plaît, qui ne puisse pas se répéter?
La mabquise. Mais tous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez que je suis à la veille d'être annoncée madame Oamus. Oe qu'on dit de vous est au moins aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est vrai.
Le comte. Et quoi donc? Vous me feriez peur.
La mabquise. Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.
Le comte. Expliquez-vous, je vous en prie.
La mabquise. Ah! pas du tout, oe sont vos affaires.
Le comte (se rassied). Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grâce. Vous êtes la personne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi.
La mabquise. L'une des personnes, vous voulez dire.
Le comte. Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'estime, le sentiment, la ... .
La mabquise. Ah! ciel! vous allez faire une phrase.
Le comte. Pas du tout Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne voulez rien voir.
La mabquise. Voir quoi?
Le comte. Oela s'entend de reste.1
La mabquise. Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles.
Le comte. Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible que, 'depuis un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec votre esprit, votre grâce et votre beauté ....
La mabquise. Mais, mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que tous me faites là. Avertissez au moins: est-ce une déclaration, ou un compliment de bonne année?
Le comte. Et si c'était une déclaration?
La mabquise. Oh! o'est que je n'en veux pas oe matin. Je vous ai dit que j'allais au bal, je suis exposée à en entendre ce soir; ma santé ne me permet pas ces choses-là deux fois par jour.
1 Voyez page 669, note 1.