‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 446 sur 514 · IL FAUT QU'UNI FOBTE SOIT OUVERT! OU FEBMÉE · texte numérisé non relu

IL FAUT QU'UNI FOBTE SOIT OUVERT! OU FEBMÉE

Le comte. En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon cœur quand vous y serez prise à votre tour.

Lia mabquise. Moi aussi, je m'en réjouirai. Je tous jure qu'il y a des instants où je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin. Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'àme, de désespoir de ne penser à rien. liB comte. Raillez, raillez 1 Vous y viendrez. La marquise. C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable, à qui la faute? Je vous assure. que je ne me défends pas.

Le comte. Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour? La marquise. Non. Je suis très bonne, mais, quant à cela, c'est par trop bote. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que signifie cette chose-là: faire la cour à une femme?

Le comte. Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le lui dire.

La mabquise. A la bonne heures mais cette femme, cela lui plaltril, à elle, de vous plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-O, à ses compliments? La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: Madame, je vous trouve charmante! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle faire sa cour. Fi donc! Gomment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces niaiseries-là? Cela me met en colère quand j'y pense.

Le comte. Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher. La mabquise. Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tète bien vide et un grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin au soir les oreilles pleines de balivernes? H me semble, en vérité, que si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais: Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments. Je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de son malheureux visage. Mais non, toujours: „Yous êtes jolie,14 et puis „Vous êtes jolie,** et encore Jolie.** Ehî mon Dieu, on le sait bien. Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes à la mode, vous n'êtes que dos confiseurs déguisés..

Le comte. Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez. (On entend la sonnette.) On sonne de nouveau; adieu, je me sauve. (R se lève, et ouvre la porte).

La mabquise. Attendez donc, j'avais à vous dire .- . . je ne sais plus ce que c'était .... Ah! passez-vous par hasard du cêté de Fossin, dans vos courses?

Le oomtb. Oe ne sera pas par hasard, madame, si je pois tous être bon à quelqne chose.

Là marquise. Encore un compliment 1 Mon Dieu, que tous m'ennuyez! C'est une bague que j'ai cassée; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est qu'il faut que je tous explique .... (Eue âte la bagué de son dotgt)

Tenez, voyez-vous, c'est le chaton.1 Il' y a là une petite pointe, vous voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait de côté, par là; je l'ai heurtée ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé.

Le comte. Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là-dedans?

Là xabquise. Peut-être bien. Qu'avez-rous à rire?

Le comte. Je ne ris pas le moins du monde.

Là marquise. Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je n'entends personne. Qui avait donc sonné encore?

Le comte (regardant à ta fenêtre). Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je suppose. A propos, avec, tout cela, vous me devez une confidence.

La marquise. Fermez donc cette porte, vous me glaces.

Le comte. Je m'en Tais. Mais tous me promettes de me répéter oe qu'on tous a dit de moi, n'est-ce pas, marquise?

Là marquise. Venez ce soir au bal, nous causerons.

Le comte. Ah! parbleu oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation, avec aocompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau sucrée! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, pendant qu'un laquais tout poissé1 vous fourre une glace dans votre poche. Je vous demande un peu si c'est là ... .

La marquise. Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez. Puisque personnene vient, qu'est-cequivouschasse?

Le comte (ferme la porte et vient ee rasseoir). Cest que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains vraiment de vous excéder. H fttut décidément que je cesse de venir chez vous.

La marquise. C'est honnête; et à propos de quoi?

Le comte. Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout à l'heure, et je le sens bien, c'est très naturel C'est ce malheureux logement que j'ai là en face: je ne peux' pas sortir sans regarder vos fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à oe que j'y viens faire.

La marquise. Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

Le comte. Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais Caire? Je vais retourner en Italie.

Après s'être encore levé plusieurs fois pour s'en aller et avoir ouvert la porte pour la refermer et renouer la conversation, le comte demande enfin en toute forme la main de la jeune veuve.

1 Le chaton est la partie d'une bague dans laquelle une pierre précieuse est enchâssée.

* FoUeer signifie: frotter de poix, puis par extension, salir, gâter avec quelque chose de gluant, quoique ce ne soit pas de la poix.

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