scène vm
Le marquis. Quel vacarme! .... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis revenu.
La baronne. Maudit avocat!
Le marquis. Oh! .... il ne mourra que sous ma canne et quant à son client ....
MADEMOISELLE DE LA SEIGUÈBE (ACTE II, SCÈNE VIIl). 671
La baboeee. Calmez-vous.
Le marquis (parcourant la scène). Comment I un drôle dont j'ai va la mère apporter ici pendant dix ans le lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!
La babonee. Calmez-vous, vous dis-je.
Le mabquis. Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!
La babonee. Bienfaits de la révolution!
Le mabquis. Le malheureux! .... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit: La sueur! .... La sueur de leurs pères! .... Les impertinents et les sots! .... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi? Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?1
La baboeee. U peut rentrer d'un instant à l'autre.
Le mabquis. Et ce Destournelles, avec son héros de Yolontina .... Les voilà, ces héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la baronne, quand un la Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.
La babonee. A la bonne heure.
Le mabquis. Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la France, c'est bien le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux gens. Si ce garnement avait pour deux sous de cœur, il rougirait de se sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.
La babonee (riant). Que voulez-vous? .... ça ne sait pas vivre."
Le mabquis. Qu'il vive donc, mais qu'il se cache! — „ Cache ta vie," a dit le sage. Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.
La babonee. Un héritage d'un million! .... On peut quitter pour moins les coteaux de l'Oural et l'intimité des Baskirs.
Le mabquis. Un héritage d'un million! .... Tenez, baronne, s'il me pousse à bout ....
La baronne. Que ferez-vous?
Le mabquis. Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.
La baboene. Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner luimême; car, vous le voyez, Ô connaît ses droits; il est bien conseillé.
Le mabquis (irrité). Oui, par ce Destournelles.
La baboeee. Qui l'excite, qui l'aiguillonne et tant que Bernard
sera sous cette influence .... Ah! si l'on pouvait les séparer .... je répondrais bien encore ....
1 Le haubert f mot d'origine germanique (halsberc), sorte de cuirasse ou cotte de mailles, était l'armure des chevaliers ($<M5fr$emb); le sarrau était un vêtement grossier à l'usage des paysans (©duernflitd).
1 Jeu de mots: H ne sait pas vivre signifie ordinairement: c'est un homme mal élevé. L'exclamation de la baronne ridiculise d'une manière très spirituelle l'égottme féroce du marquis, qui voudrait qu'en homme bien élevé, Bernard se tuât pour lui faire plaisir.
672 SAKDEAU (1811-188S).
Lb marquis (haussant les épaules). Oui, mais comment? . . c'est impossible!
La baronne (vivement). Attendes! .... oh! quelle idée! . . . nous le tenons! ....
Lb marquis. Quoi donc?
La baronne. Nous le tenons, tous dis-je. Ma lettre? .... cette lettre de tantôt? .... que je tous ai donnée? ....
Lb marquis (montrant la table à gauche). Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.
La baronne (court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne). Jasmin!
Lb marquis. Que voulez-Tous faire?
La baronne. Vous le saurez! — Jasmin!
Lb marquis. Mais expliquez-moi du moins «...
La babonnb. Gomment, tous ne comprenez pas? «... Cette lettre, tous le saTez, appelle Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.
Lb marquis. Eh bien?
La baronne. Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.
Lb marquis. Vous pourriez croire?
La baronne. J'en réponds, et, une fois parti, je tous garantis qu'il restera là-bas plus de temps qu'il ne nous en faudra pour aToir raison de son client — Jasmin! — Dieu! Bernard!
Bernard rentre en effet, raffermi par Destournelles dans son dessein de revendiquer ses droits, mais le cœur apaisé. Il déclare hautement qu'il ne renonce à aucun de ses droits, mais que le marquis n'a à redouter de sa part rien de blessant pour sa dignité, qu'A partj livrant M. de la Seiglière aux inspirations de son honneur, qui lui dictera ce qu'il lui reste à faire.
Bernard est sur le point de partir, lorsque W** de la Seijriière entre dans le salon. Elle a entendu la grande nouvelle que le fils de son vieil ami Stamply n'est pas mort, qu'il est arrivé. Elle vient lui en exprimer sa joie dans des termes si affectueux, demande avec tant de naturel si on a préparé l'appartement de M. Bernard au château, lui fait de si doux reproches, lorsquil refuse de rester, que le jeune homme est bientôt ébranlé. Pendant qu'il hésite encore, Jasmin annonce que le dîner est servi. nB<mne nouvelle, s'écrie le. vieux marquis; ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs de 'faim." — „Vous dêneres avec nous du moins, dit Hélène i Bernard, vous seres à côté de moi, nous parierons de votre père." D est impossible de répondre par un refus k une invitation si aimable. Bernard est entraîné. MN« de la Seiglière, dans sa naïve ignorance de ce qui vient de se passer, invite môme M. Destournelles. Le vieux gentilhomme, qui, avec la perspective du dîner, a retrouvé sa belle humeur et toute son insouciance, confirme cette invitation sur un signe de M«« de Vaubert Les deux partis hostiles entrent galment dans là salle à manger, pendant que la baronne remet k Jasmin la lettre préparée pour l'avocat, avec ordre de la lui donner pendant le dîner en lui disant qu'un exprès, un inconnu, vient de l'apporter de Poitiers.
Le troisième acte nous montre le succès complet des calculs de In baronne: M. Destournelles est parti immédiatement après avoir reçu la lettre
MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE (ACTE ni, SCÈNE IY). 673
mystérieuse qui lai promet, à Paris, la réalisation de ses rêves ambitieux. Bernard, abandonné à sa propre nature, n'a pu résister à l'amabilité et A la bonté de celle qui a fermé les yeux à son vieux père. S'il a refusé de s'installer au château, s'il est allé habiter la petite maison du gardechasse où son père est mort, il est cependant, depuis six semaines, le commensal du vieux marquis, qui reconnaît en lui un joyeux compagnon et un bon chasseur. 11 est pourtant un point sur lequel le vieillard et le jeune homme ne sont jamais d'accord: c'est la politique. Quand le marquis traite Napoléon de petit officier de fortune, qu'il parle avec dédain de ses quelques batailles gagnées en dépit de toutes Us règles de Vart militaire, quand il se réjouit qu'il ait enfin reçu le digne prix de ses escapades,1 le jeune officier de la grande armée n'y peut plus tenir; il se fâche tout de bon, et il faut tout l'ascendant qu'Hélène exerce sur lui et sur son père pour empêcher un éclat et une rupture. En voyant MU» de la Seiglière apaiser d'un mot, d'un regard, la colère de Bernard, la baronne de Vaubert, dont le but était de conquérir la fortune des la Seiglière ou plutôt de Bernard pour son fils Raoul, se demande si elle n'a peut-être pas réussi au-delà de ses désirs. Elle se rassure pourtant: quand même Hélène oublierait sa naissance et son rang au point de répondre à la passion de Bernard, le fier marquis voudrait-il jamais donner son consentement à une mésalliance?
Sur ces entrefaites revient M. Destournelles, qui a enfin compris qu'il est la dupe de la baronne, et mie c'est à l'instigation de cette dame qu'on l'amuse à Paris par de vaines promesses. Au premier coup d'œil, le vieil avocat saisit le véritable état des choses et le changement (le Bernard. Un entretien avec son client l'éclairé tout à fait. Bernard aime lfu« de la Seiglière; il partira sans se déclarer, après avoir renoncé en sa faveur à tous ses droits. M. Destournelles traite cette résolution de folie, lui dit que la jeune fille l'aime aussi, et qu'au lieu de partir il faut bravement demander sa main.
Bernard. Comment m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.
Destournelles. Allons donc! .... Vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.
Bernard. Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière .... Si elle connaissait mes droits, si elle se doutait seulement ....
Destournelles. Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout donner et la certitude d'être aimé pour vous-même. — La voici .... Pour l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.
Hélène vient chercher Bernard, qui a promis de l'accompagner dans une visite de charité. Malgré les remontrances de son client, Destournelles dit à Mlle de la Seiglière que Bernard est sur le point de partir, de la quitter.
Hélène. Nous quitter! .... Ce n'est pas possible .... Pour quelles raisons? ....
Destournelles. Oh! pour des raisons .... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.
Hélène. Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?
Destournelles. B y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse 1 en empêcher.
Hélène. Cette personne? ... ;
1 Escapade, mot emprunté à l'italien (scappata), se ait de préférence des tours, des échappées d'un écolier.
a Plats, Mcmuél dé LUtératmrê française. 10* éd. 43
674 SANDEAU (lfil 1-1888).
Destournelles. Ce n'est pas moi, mademoiselle; aussi je voua demande la permission de me retirer. (Bas à Bernard.) Allons, ventrebleu,1 en avant! La charge sonne2 .... Vive l'empereur!
L'avocat sort, et Bernard, malgré toute sa timidité, finit par faire sa déclaration. U est au comble de la joie, lorsqu'il apprend que son amour est partagé; mais au moment où M110 de la Seiglière loi déclare qu'il peut demander sa main, la porte s'ouvre, et la baronne de Vaubert entre dans le salon. Son œil exercé voit tout de suite ce qui Tient de se passer; elle comprend que son intervention est urgente, si elle veut encore sauver pour son fils Kaoul la fortune de la famille de la Seiglière. Elle commence par annoncer à Hélène, en présence de Bernard, que le baron, son fiancé, ne cède à personne l'honneur d'être son chevalier dans la visite qu'elle se propose de faire. Quand M. de Vaubert est entré en scène, accompagné du vieux marquis, la baronne rappelle encore plus clairement àP de la Seiglière les engagements au elle a contractés envers Raoul. Hélène est près de se trouver mal, mais revenue à elle et reprenant toute sa dignité, elle répond à la baronne : »Si j'avais eu k malheur d'oublier un instant mes engagements, je vous remercierais, madame, de me les avoir rappelés, puis elle ajoute, en parlant à Bernard à voix basse: Vous aviez raison, monsieur Bernard, partes."
Partie gagnée! s'écrie la baronne, lorsque son fils emmène l£u* de la Seiglière. Bernard, resté seul avec Destournelles, déclare que maintenant qu'il connaît les engagements qui lient Hélène, son devoir est de partir tout de suite. Mais puisqu'il ne peut donner sa vie à la femme qu'il aime, il va lui laisser au moins son héritage, en confirmant, chez un notaire, la donation entre vifs faite par son père au marquis.
9Tous ces gens-là sont aveugles ou fous!* s'écrie l'avocat, quand Bernard est sorti. Je les sauverai malgré eux.* Fendant que Bernard va chez un notaire, Destournelles, qui a toujours en main la procuration de son client, se rend chez un huissier* pour faire lancer contre le marquis de la Seiglière une sommation en forme de sortir du château et de remettre le domaine à son légitime propriétaire.
Nous apprenons au commencement du quatrième acte que l'exploit de l'huissier est rédigé et va être porté chez le marquis. Destournelles. comptant sur l'absence de Bernard, qui est à Poitiers et ne se doute de rien, revient au château pour voir l'explosion de la mine, pour en profiter contre la baronne et rester maître du champ de bataille.