scène in
La babonne. Encore ici, monsieur Destournelles?
Destournelles. C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu.
La babonne. Vous causiez? ....
Destournelles. Oui, madame! (Bas au marquis, passant derrière lui.) Allons, ferme! Abordez la question.
La babonne. Puis-je savoir? ....
Le marquis. Ah! baronne, nos affaires vont mal.
La baronne. Que dites-vous?
Destouenelles (bas). Le papier .... donnez-lui le papier.
Le marquis. Tâchez de déchiffrer ce grimoire.
La babonne (prenant V exploit). Qu'est-ce que cela? (Elle parcourt le papier). Un exploit! .... de Bernard! ....
Le marquis. Hein? .... Qu'en dites-vous?
La babonne (à part). Destournelles ici, .... c'est un piège. (Haut). Eh bien, marquis, que comptez-vous faire?
Le marquis. Hais .... baronne .... je vous le demanderai
car avant tout .... je serais bien aise d'avoir votre avis.
La babonne. Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer.
Le marquis. Où?
La baronne. Vous le demandez! Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient, la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de la Seiglière, le château de Vaubert est à vous.
Le marquis. Généreuse baronne! .... Croyez que mon cœur
(A part.) Cela devient fort embarrassant.
Destournelles (à part). Tant de grandeur d'&me! .... C'est clair, elle est sûre de Bernard.
La baronne. Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple les biens que vous aurez perdus.
Le marquis (la retenant). Oh! certainement .... Hais, croyezvous, baronne, que nos enfants aient l'un pour l'autre une affection bien tendre?
Destournelles (bas). Très bien!
La baronne. Ils s'adorent.
Le marquis. Vous croyez?
La baronne. J'en suis sûre.
Le marquis. Eh bien! moi, baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu.
La baronne. Que voulez-vous dire?
Le marquis. Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle?
Destournelles (bas). Bravo!
La baronne. Les besoins du siècle! .... Quel conte me faitesvous là?
Le marquis. Voyez-vous, baronne, j'ai mûrement réfléchi
La baronne. Vous?
Le marquis. Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se platt à le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à l'heure ....
La baronne (à part). Où veut-il en venir?
Destournelles. C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part ....
Le karquis. Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan .... Vous le disais-je, Destournelles?
Destournelles. En effet, monsieur le marquis.
Le marquis. Je ne suis pas le marquis de Oarabas,1 moi.
Destournelles. Autres temps, autres mœurs!
Le marquis. Allons au peuple ....
Destournelles. C'est cela! pour qu'à son tour il vienne ....
Le marquis. Pour qu'à son tour il vienne à nous.
La baronne (à part). Je suis jouée. (Haut.) Marquis, regardezmoi en face. Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.
Le marquis. Madame!
De8tou*nklles (bas au marquis). Pas de faiblesse!
La baronne. Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.
Le marquis. Moi?
La baronne. Vous! .... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer À yotre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac9 au champion qui combattait pour vous.
Destournelles (au marquis). Un coup de Jarnac .... soufirireivous? ....
Le marquis (étourdi). Moi! (Avec force.) Eh bien! oui, madame, c'est la vérité: je suis las du rôle que je joue ici, le cœur m'en lève. Morbleu! vous me poussez à bout .... Ma fille épousera Bernard.
La baronne. Prenez garde, marquis, c'est la guerre.
Le marquis. Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une fois.
La baronne. Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si mademoiselle de la Seiglière se fera complice de votre félonie. Justement, la voici Je vais ....
(EUe se dirige vers la porte de gauchi.)
Destournelles. Madame!
Le marquis. Au nom du ciel!
La baronne. Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre
1 Allusion à une chanson de Béranger; voyez page 474.
2 Coup de Jarnac est une expression proverbiale qui, bien à tort, a pris un sens odieux, et par laquelle on désigne un mauvais tour auquel on ne pouvait s'attendre. L'origine de cette expression se rapporte à an combat judiciaire qui eut lieu le 10 juillet 1547, à Saint-Germain, en présence du roi Henri II et de toute la cour, entre le seigneur de Jarnac et le seigneur de la Châtaigneraie. Ce dernier, qui soutenait contre son adversaire une inf&me calomnie, tomba blessé par Jarnac au jarret: mai* ce coup de Jarnac n'eut rien que de loyal, et le duel se passa dans tontes les règles de l'honneur.
MADEMOISELLE DE LÀ SEIGLIBRE (ACTE IV, SCÈNE IV, Y et Vil). 683
fille dans la confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de monsieur Destournelles se révolte.
Le marquis. C'est que j'entends me réserver le droit, madame, d'expliquer à ma fille ....
La baronne. Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession .... je n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à rougir devant votre enfant.
(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)