‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 454 sur 514 · MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈBE (ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈBE (ACTE IV, SCÈNE II

Destoubnelles (hésitant). Ah! .... je crains de vous rapprendre .... Vos idées sont telles ....

Le mabquis. Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre?

Destoubnelles. Eh bien! puisque vous le voulez .... Monsieur le marquis, caNapoléon, que vous jugez si sévèrement, n'était pourtant pas sans mérite; il avait compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées de l'empereur?

Le mabquis. Sans doute .... mais veuillez réapprendre ....

Destoubnelles. Pensez-vous que monsieur de Yaubert soit sérieusement épris de sa fiancée? ....

Le mabquis. Penh! ....

Destoubnelles. Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de la Seiglière aime éperdument le baron?

Le mabquis. Peuh! ....

Destournelles. Trouvez-vous en lui le modèle des gendres?

Le mabquis. H manque un lièvre à vingt pas ... .

Destoubnelles. Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme .... Le fait est qu'à vous voir ensemble,

on jurerait deux frères d'armes, deux chevaliers de la Table ronde

Que lui manque-t-il donc pour être un gentilhomme accompli?

Le mabquis. La noblesse.

Destoubnelles. Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous . . .

Le mabquis. Comment?

Destoubnelles. Avec la main de votre fille.

Le mabquis. Qu'entends-je? .... une mésalliance! . . .' .

Destoubnelles. Non pas .... une fusion de races .... et vous êtes sauvé!

Le mabquis. Jamais, monsieur, jamais! .... Plutôt la ruine.

Destoubnelles. Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là-dessus des idées plus conformes aux besoins du siècle.

Le mabquis. Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle.

Destoubnelles. Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis.

Le mabquis. Moi?

Destoubnelles. Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de vous?

Le mabquis. Quoi donc?

Destoubnelles. Us vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit court que vous détestez la Charte.1

Le mabquis. Savez-vous bien, monsieur, que c'est une infamie? .... Moi, l'ennemi des libertés publiques! .... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour détester la Charte? Je ne la connais pas.

1 La loi fondamentale qui, après la restauration des Bourbons, établit en France le régime constitutionnel s'appelait la Charte constitutionnelle ou simplement Ta Charte (bie Jfarte). Elle fat octroyée par le roi Louis XVIII, le 4 juin 1814.

680 SANDSAU (1811-1888).

Destoubnelles. Enfin je ne veux pas vous effrayer .... Mais si une seconde révolution éclatait ....

Le mabquis. Parlez-vous sérieusement? .... une seconde révolution! ....

Destoubnelles. H onsieur le marquis, nous sommes sur un volcan.1

Le mabquis. Un volcan?

Destoubnelles. Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente?

Le mabquis. Que dites-vous? .... Hélène! ....

Destoubnelles. Le nom seul de monsieur de Yaubert suffira pour attirer la foudre.

Le mabquis. Ma fille .... Ah! plutôt que de la voir exposée

Destoubnelles. Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de vieillir près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des révolutions.

Le mabquis (à part). H parle bien.

Destoubnelles. Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un jeune héros, qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et qui héritera, si vous le voulez bien. de votre titre: Le marquis de Stamply-la-Seiglièrel cela sonne-t-il si mal à l'oreille?

Le mabquis. Stamply-la-Seiglière .... J'aimerais mieux la Seiglière-Stamply .... Enfin .... on verrait. Vous me connaissez, Destourn elles; il n'est pas de sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille .... Mais comment la décider?

Destoubnelles (souriant). Croyez-moi, vous y réussirez.

Le mabquis. Hein? qui peut vous faire croire? ....

Destoubnelles. Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui.

Le mabquis. Parbleu! .... Je voudrais bien voir .... Mais. Destournelles .... nous oublions .... Et la baronne?

Destoubnelles. Madame de Yaubert?

Le mabquis. Mes engagements sont tels ....

Destoubnelles. Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en tenir sur le désintéressement de cette noble dame.

Le mabquis. Qu'entends-je! .... Quel trait de lumière .... (La porte de droite s'ouvre, la baronne s'arrête inquiète en voyant Destournelles.)

Destoubnelles. La voici .... Faut-il que je me retire?

Le mabquis. Grand Dieu! .... me laisser seul avec elle . . . •

Destoubnelles (à part). C'est juste. Pauvre marquis! .... Il n'est pas de force.

1 Mot devenu célèbre et prononcé réellement par M. de Salvandv. Il tut dit au duc d'Orléans (qui régna sous le nom de Louis-Ikiïippe Ier de 1880 à 1848), au milieu de la fête donnée par ce prince au roi de Naples.

§eu de temps avant la révolution de Juillet (1890). Voici ce que M. de lalvandy dit textuellement: nCest une fête napolitaine, monseigneur, nous dansons sur un volcan." C'est donc par anticipation que Bandeau, qui a écrit sa pièce en 1851, fait prononcer ce mot par Destournelles en 1817.

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