‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 461 sur 514 · LE MOINE, PHILIPPE-AUGUSTE, AGNÈS, GUILLÀUME-DB8-BAHBE8, BARONS · texte numérisé non relu

LE MOINE, PHILIPPE-AUGUSTE, AGNÈS, GUILLÀUME-DB8-BAHBE8, BARONS

Philippe. Bh bien, quel sujet vous amène, Sire moine?

Le moine. Je viens au sujet dé la Reine.

Philippe. Alors expliquez-vous, moine; car la voici.

Le moine. Je ne vois pas la Reine; — elle n'est pas ici.

Philippe. Comment?

le moine. Souvenez-vous, ô roi Philippe-Auguste, De celle qui languit dans un exil injuste. La reine, votre épouse à qui Dieu vous a joint, C'est madame Ingelberge; ailleurs il n'en est point.

Philippe. Ah! tu viens de sa parti — Eh quoi? Que me veutreDe? Tout est dit. Je suis las de sa plainte étemelle.

— Qu'elle parte! qu'elle aille, en ses glaciers du nord, Retrouver, loin de moi, l'hiver dont elle sort! Qu'elle parte! et je mets, sur la nef1 qui l'emmène, Une dot qui vaut plus que le plus beau domaine. Mais qu'elle parte! — Va! son nom m'est odieux.

Agnès. 0 Philippe, sois-lui miséricordieux. Laisse les mots amers pour la pitié meilleure. Après t'avoir perdu, je comprends qu'elle pleure; Elle est bien malheureuse. — Il faut, par la douceur, Tempérer des refus qui lui percent le cœur.

(Philippe fait signe au moine de evrtir.)

Le moine. Seigneur, vous ignorez mon sacré caractère.

— Vous voyez devant vous un légat du Saint-Père, Philippe. Un légat du Saint-Père!

Agnès. Un légat!

Les barons. Un légat!

Le moine (tf avançant vers Philippe).

Roi, vous avez péché par un double attentat. Il vous a plu d'abord de choisir Ingelberge; Vous avez à l'autel conduit la jeune vierge; Vous avez devant Dieu fait serment, à genoux, De la prendre pour femme et garder avec vous;

1 La ne/"(navis), le navire. En prose on ne dit plus que la nefd'tmc ègU*.

AGNÈS DE MÉKANIE (ACTB I, SCÈNE IV). 691

Et cependant, trois mois s'étaient passés à peine, Vons ne la traitiez pins en épouse ni reine; Et de brusques dégoûts, injustement conçus, Effaçaient vos serments, que le ciel a reçus. Vous avez, alléguant un prétexte sans force, Au secours du parjure appelé le divorce 1 Et, chose déplorable à dire! il s'est trouvé Des prélats complaisants qui tous ont approuvé!

— Sire, ce que Dieu joint ne doit plus se dissoudre. Le divorce est impie, et rien ne peut l'absoudre. Vous fûtes criminel, quand vous avez banni

Celle à qui pour jamais vous vous étiez uni,

Et votre hymen nouveau, sire, est un nouveau crime

Qui, par la fausse épouse, exclut la légitime.

En vain vous vous couvrez d'un arrêt du clergé;

L'arrêt n'existe pas. — Eome n'a pas jugé.

Philippe. Borne n'a pas jugé! Pourquoi donc son silence A-t-fl pendant cinq ans accepté la sentence? Pourquoi n'a-t-on rien dit, quand j'allais m' engager? Qu'est-ce qu'on attendait alors pour me juger? Quel est ce jeu? d'où vient cette atroce folie D'attaquer maintenant l'union accomplie?

Le moinb. Sire, c'était du temps du pape Oélestin,1 Vénérable vieillard, mais pontife incertain; D'une main, où tremblait sa foudre moribonde, D n'osait affronter un des puissants du monde.

— Ce pontife n'est plus, et, depuis quelques mois, Le saint-siège appartient au pape Innocent trois. Or, le pape nouveau, gardien du mariage,

Ne supportera pas que personne l'outrage, Et ne s'occupera d'amis ni d'ennemis, Pour défendre les droits qui lui forent commis. Il ne sait pas non plus laquelle, au fond de l'âme, Dlngelberge ou d'Agnès est la plus digne femme; Mais il n'est pas besoin d'un plus ample examen; Ingelberge, à ses yeux, représente l'hymen. Devant cet intérêt, tout sentiment s'efface. L'épouse est toujours plus que celle qui la chasse, Et grâces, ni beauté, ni vertus même, rien Ne peut donner un droit qui soit égal au sien.

(A Agnès.) Madame, cette place est la place d'une autre, N'usurpez plus, madame, un rang qui n'est pas vôtre.

(A Philippe.) Sire, renvoyez-la! le temps est arrivé.

Brisez le cœur, pourvu que l'hymen soit sauvé. C'est un sublime effort que le Saint-Père exige; Mais vous devez savoir que la couronne oblige; Et le pape voudrait vous en laisser l'honneur, Plutôt que de sévir, s'il le fallait, seigneur.

i Oélestin m, pape de 1101 à 1198.

Page 1