ACTE I, SCÈNE n
Gaston. Es-tu à Paris pour longtemps?
Le duc. Pour un mois, pas plus. Tu sais comment j'ai arrange ma vie?
Gaston. Non, comment?
Le duc. Je ne t'ai pas dit? .... C'est très ingénieux: ayant de partir, j'ai placé chez un banquier les bribes1 de mon patrimoine, cent mille francs environ, dont le revenu doit me procurer tons les ans trente jours de mon ancienne existence; en sorte que j'ai soixante mille livres de rente pendant un mois de Tannée et six sous par jour pendant les onze autres.9 J'ai naturellement choisi le oarneval pour mes prodigalités; il a commencé hier, j'arrive aujourd'hui, et ma première visite est pour toL
Gaston. Merci! Ah çà! je n'entends pas que tu loges ailleurs que chez moi.
Le duc. Oh! je ne veux pas te donner d'embarras ....
Gaston. Tu ne m'en donneras auoun, il y a justement dans l'hôtel un petit pavillon, au fond du jardin.
Le duc Tiens, franchement, ce n'est pas toi que je crains de gêner, c'est moi. Tu comprends .... tu vis en famille . . . . t& femme, ton beau-père ....
Gaston. Ah! oui, tu te figures, parce que j'ai épousé. la fille d'un ancien marchand de drap, que ma maison est devenue le temple de l'ennui, que ma femme a apporté dans ses nippes une horde farouche de vertus bourgeoises, et qu'il ne reste plus qu'à écrire sur ma porte: Oi-gît Gaston, marquis de Presles! Détrompe-toi. je mène un train de prince, je fais courir,1 je joue un jeu d'enfer.4 j'achète des tableaux, j'ai le premier cuisinier de Paris, un drôle qui prétend descendre de Vatel,* et qui prend son art au grand sérieux: je tiens table ouverte (entre parenthèses, tu dîneras demain arec tous nos amis et tu verras comment je traite); bref, le mariage n'a rien supprimé de mes habitudes, rien .... que les créanciers.
Le duc. Ta femme, ton beau-père, te laissent ainsi la bride sur le cou?
Gaston. Parfaitement. Ma femme est une petite pensionnaire, assez jolie, un peu gauche, un peu timide, encore tout ébanbie' de sa métamorphose, et qui, j'en jurerais, passe son temps à regarder dans son miroir la marquise de Presles. Quant à H. Poirier, mon beau-père, il est digne de son nom. Modeste et nourrissant comme
1 Les bribes sont proprement les restes d'un repas; par extension et familièrement, ce mot se dit pour restes, débris, en général
2 Sa solde de sous-officier.
9 C'est-à-dire: Je fais courir des chevaux aux courses.
4 Jouer un jeu d'enfer, expression familière pour jouer très gros jeu
5 Vatel, célèbre maître d hôtel et chef de cuisine du duc de Gondé. Il se tua de désespoir pendant une fête que le duc donnait à Louis JJV (1071), se croyant déshonoré, parce qu'une partie des préparatifs qu'il avait ordonnés avait manqué son effet, la marée (le poisson de mer) n'étantpas arrivée à temps.
• Maubi, terme familier pour étonné, ébloui.