‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 485 sur 514 · ACTE m, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE I

VimgATTTT.T.yr Que diriez-vous, monsieur Anatole Giboyer, mon secrétaire et ami, si vous appreniez tout à coup que j'ai refusé les présents d'Artaxerce?1

Giboyxb. Je dirais qu'Artaxerce est un pingre.9

VEBHOinLLBT. Il ne faisait pourtant pas mal les choses; cent vingt mille francs sont un joli denier.

Gibotkb. La subvention du journal?

Vmwouillit. Elle-même, mon bon. J'ai écrit au ministre que le journal ne la recevrait plus. Comment trouves-tu ça?

Giboyer. Tu te railles de ma crédulité.

Vkbnouillet. Non, sur l'honneur.

Giboyxb. Alors quel est ton but?

Vhwotjujjbt. De n'être aux gages de personne, de ne relever que de ma conscience, de marcher dans ma force et dans ma liberté! Que cherches-tu sous les meubles?

Giboyeb. Le naïf pour qui tu poses.8

Vkbnouillet. C'est toi-même, mon bon ami.

Giboyxb. Ah! tu t'exerces? je suis le mannequin? Va ton train.

Viknouillbt. Tâche donc de te prendre au sérieux, mon cher. Tu n'es plus un bohème,4 du moment que je t'attache à ma fortune.

Giboybb. Eh bien, sérieusement, est-ce que tu vas passer à l'opposition?

i Allusion au désintéressement du célèbre médecin Hippocrate. Il renoussa les propositions d'Artaxerce-Longue-Main (4Ô6— 424), qui voulait, à prix d'or, l'enlever à la Grèce. 2 Expression populaire pour avare.

i Fuser signifie, comme verbe neutre, prendre une certaine attitude pour servir de modèle à un peintre ou à un statuaire. Au figuré, U sknffie: prendre une attitude étudiée, pour produire de 1 effet.

* En France on appelle Bohèmes ou Bohémiens les bandes vagabondes de Zingaris, parce qu'on croyait à tort qu'ils venaient^ de la Bohème, ¥tà bohème, devenu nom appellatif, "^fu**^*™ vagabond, d'un déclassé ou d'un homme de mœurs déréglées (v. p. 7B4, n. à).

Vsrâouillet. Parbleu! C'est TA B 0 du métier.

Giboyeb. Et tes abonnés?

VfeBNOuimsT. Ils ne s'apercevront seulement pas du changement de front. Je ferai tout juste assez d'opposition pour que le pouvoir compte avec moi, au lieu de compter sur moi.

Giboïeb. Et tes actionnaires?

Vebnouillet. Est-ce que ça les regarde? J'ai conservé la direction absolue de l'entreprise; pourvu qu'ils touchent leurs dividendes, ils n'ont rien à dire. D'ailleurs, je me suis réservé le droit de racheter leurs actions et je les rachèterai toutes.

Giboyeb. Quand tu les auras fait baisser.

Vebnouillbt. Non, dès que j'aurai triplé mes fonds à la Bourse, ce qui ne sera pas long, étant à la source des renseignements.

Giboïeb. Étant toi-même la source des renseignements. — Dire que je ne peux pas grappiller à ta suite, faute d'un petit capital!

Vebnouillbt. Il ne tiendra qu'à toi de t'en faire un.

Giboïeb. Sur mes économies?

Vernouillet. Et sur tes frais de voitures. Tu m'en comptes quarante-huit heures par jour.

Giboyeb. Le temps me paraît si long, loin de toi!

Vebnouillrt. Tu m'attendris. J'augmente ta position: outre ta place de secrétaire de la rédaction, je te donne la chronique des salons .... quatre sous la ligne.

Giboyeb. O mon bienfaiteur! 0 homme au petit manteau bleu!1 Je ferai l'article des modes?

Vebnouillbt. Oui, et tu signeras comtesse de FolleviUe.

Giboyeb. Bon, je m'habillerai dans les maisons recommandées-

Vebnouillet. Tu pourras aussi faire quelques incursions dans le monde des théâtres .... A propos, je pense à me marier.

Giboyeb (plaintif). Oh! pourquoi?

Vebnouillbt. Je veux avoir un salon.

Giboyeb. As-tu un parti en vue?

Vebnouillbt. Oui.

Giboyeb. Quels sont les appointements?

Vebnouillet. Cinq cent mille francs, et un beau-père bien posé.

Giboyeb. La demoiselle a donc des engelures?

Vebnouillet. Elle est charmante, je l'ai vue.

Giboyeb. Alors elle n'est pas pour ton nez. ^ Vebnouillet. C'est ce que nous verrons. La presse est un merveilleux instrument dont on ne soupçonne pas encore toute la puissance. Jusqu'ici, il n'y a eu que des racleurs3 de journal; place à Paganini!4

1 C'est le surnom que le peuple de Paris avait donné à un fameux philanthrope, qui, pendant une disette, distribuait de la soupe aux pauvre*

3 C'est-à-dire: je commanderai mes habits dans ces maisons. 8 Rackur, mauvais joueur de violon.

4 JPàganini (1784—1840), célèbre violoniste et compositeur italien- Il fut attaché à la cour d'ÉHsa Baciocchi, sœur de Napoléon I et dirigea à Lucques l'orchestre de cette princesse jusqu'en 1818. Il parcourut ensuite les principales villes de l'Europe, excitant partout l'enthousiasme Enrichi par son talent, cet artiste laissa une fortune colossale.

LES EFFRONTÉS (ACTE in, SCÈNE i). 725

Un domestique apporte des lettres sur un plat d'argent et sort.

Vernouillet (décachetant). Encore des lettres 1 C'est fatigant! (A Oiboyer qui tire une pipe de sa poche.) Une pipe! veux-tu cacher cela!

Giboter. C'est ma fille; je ne la quitte jamais.

Vernouillet. On ne fume plus ici.

Giboter. Je vais lui faire faire un tour au Palais-Royal.

Vernouillet (ouvrant une lettre). Un autographe du ministre, en réponse à ma lettre d'hier.

Giboter. Du ministre?

Vernouillet. Écoute ça: (lAsant.) ^Monsieur, la connaissance „des hommes ne m'a pas laissé une grande estime pour l'humanité. „ Je n'en suis que plus heureux quand je rencontre un caractère. Vous „en êtes un, Monsieur; votre lettre m'a inspiré un vif désir de vous ^connaître. Voulez-vous me faire l'honneur de venir dîner demain „au ministère? — Agréez, etc." — Comment la trouves-tu?

Giboter. Elle serait invraisemblable si elle n'était pas vraie.

Vernouillet. Il y a des moments où ma puissance m'épouvante, ma parole d'honneur! Je finirai par n'oser plus froncer le sourcil, de peur d'ébranler l'Olympe .... Ah, Oiboyer, quelle admirable chose que la presse! Que de bien elle peut faire!

Giboter. Ne m'en parle pas, ça fait frémir. Iras-tu à ce dîner?

Vernouillet. Parbleu! et j'espère bien trouver la croix1 sous ma serviette.

Giboter. Ah! Monsieur tient à voir briller sur sa devanture2 ' l'insigne de l'honneur?

Vernouillet. Dans un an je veux être estampillé de tous les ordres de l'Europe. (Ouvrant une autre lettre.) De mon agent de change .... Diable! hausse d'un franc! C'est demain la liquidation, et j'ai vendu cent mille. Je suis dans de beaux draps!3

Giboter. Pourquoi cette hausse?

Vernouillet. La visite de l'empereur de Russie à la reine d'Angleterre est démentie.

Giboter. Ah! oui, par le Courrier de^Paris.

Vernouillet. Belle autorité! Faut-il que ces boursiers soient jobards!4

Giboter. Le Courrier est en général bien informé.

Vernouillet. J'ai cent raisons de croire qu'il l'est mal aujourd'hui.

Giboter. Tu en as même cent mille.

Vernouillet. Cours aux bureaux du journal: fais-moi une correspondance de Saint-Pétersbourg: 4e tzar est parti. Nous rectifierons après la liquidation, s'il y a lieu.

Giboter. H est toujours beau de confesser une erreur.

1 La croix de la Légion d'Jumneur.

1 Devanture, proprement le nom de la boiserie vitrée d'une boutique ou Ton étale les marchandises, ici comiquement employé pour la boutonnière ornée du ruban d'une décoration.

9 C'est-à-dire: Je suis dans une situation très critique.

* Jobard, mot du langage familier, se dit d'un homme niais, crédule, qui se laisse tromper facilement (@impeï).

OCTAVE FEUILLET naquit en 1822 à Saint-Lô, en Normandie, où son père était secrétaire générai de la préfecture. H fit ses humanités au collège Louis-le-Grand, k Paris. Octave Feuillet se fit remarquer, dès 1848, par une série de nouvelles, de comédies et de comédies-proverbes qu'il publia dans différents journaux et revues, surtout dans la Revus des Deux Mondes. Imitateur, dans la première période de son activité littéraire, d'Alfred de Musset,1 dont il reproduisait la grâce recherchée sans tomber dans les mêmes excès, Octave Feuillet se fit peu à peu un genre à part.

H arriva sur la scène littéraire au moment où la grande latte entre les romantiaues et les classiques était terminée, mais où le romantisme* reflétait encore une partie de l'éclat dont il avait brillé. Son talent subit nécessairement l'influence de l'époque qui le vit éclore. Le romantisme expirant enseigna à Octave Feuillet l'élégance, l'amour des formes curieuses et originales, le dédain des formes vulgaires et communes; mais il le conduisit souvent aussi à l'oubli de la simplicité et du naturel et lui donna un style maniéré. Ces qualités et ces défaute des romantiques, il se les assimila; mais, après avoir rejeté tout ce que sa nature saine ne pouvait supporter, après s'être défait des excentricités paradoxales de la littérature romantique, il transporta, au moins pendant quelque temps, toute la poésie d'une littérature d'imagination dans la vie calme et morale, et employa son remarquable talent à lutter pour ce qui est éternellement vrai et beau. Les plus remarquables des pièces et comédies-proverbes d'Octave Feuillet sont: le Village, la Fée, le Cheveu blanc (1856), Dalila, drame en trois actes (1857), Montioye (1863), la Belle au Bois dormant, drame en cinq actes (1865), h Cas de Conscience (1867), Julie (1869), P Acrobate (1873), le Sphinx (1874), un Roman Parisien (1882).

Parmi ses romans, nous citons la Petite Comtesse (1856), U Roman a^un jeune homme pauvre (1868), qu'il porta plus tard sur le théâtre, Histoire de SylnUe (1862), Monsieur de Camors et Julia de Trécœur (1871), dont il fit plus tard le drame le Sphinx.

En 1862, Octave Feuillet fut élu membre de l'Académie française en remplacement de Scribe. Il est mort en 1890.

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