‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 484 sur 514 · IH. LES EFFKONTES ET LE FILS DE GIBOYER · texte numérisé non relu

IH. LES EFFKONTES ET LE FILS DE GIBOYER

Le Fils de Giboyer est aux Effrontés ce que le Mariage de Figaro est au Barbier de Séville,* c'est-à-dire qu'Emile Augier est revenu, comme Beaumarchais, à un de ses types pour le développer. Ce type, c'est Giboyer.

Le sujet des Effrontés est l'histoire d'un faiseur d affaires, agioteur4 plutôt que banquier, qui marche à la fortune par toutes sortes de voies obliques, mais qui a grand soin de ne pas se brouiller ouvertement avec la justice. Cependant une affaire où il a fait un grand nombre de victimes conduit M. Vernouillet (c'est le nom du faiseur d'affaires) sur les bancs de la police correctionnelle.8 Mais il a trop bien évité tout ce que la loi défend positivement, pour pouvoir être condamné. Il est vrai que les débats judiciaires livrés- à une grande publicité ont révélé en lui un homme sans honneur, sans conscience, dont l'intérêt est le seul guide, qui ne rougit pas de s'enrichir aux dépens de ceux qui ont eu confiance en lui; mais comme finalement un acquittement constate sa probité légale, Vernouillet ne sort pas seulement triomphant de cette épreuve, il marche même dorénavant le front plus haut. S'il a perdu à tout jamais l'estime des gens délicats, il sait gagner, à force d'effronterie, la considération qu'impose à la foule la fortune jointe à l'audace. Il va plus loin, il achète un grand journal, la Conscience publique, il devient un des martres de l'opinion, et il règne par la terreur.

Vernouillet a pour principal rédacteur de son journal Giboyer, dont Augier a fait un type fort curieux, et qu'on peut appeler le Figaro du dix-neuvième siècle. Giboyer est le fils d'un concierge. Admis par protection au collège, ou plutôt vendu par son père à des maîtres de pension qui font de son intelligence et de ses succès une vivante réclame, il fait de brillantes études et remporte tous les prix. Mais, après avoir passé son baccalauréat,* il ne voit s'ouvrir devant lui qu'une de ces carrières obscures où l'on arrive, lentement et après un travail pénible, à une position modeste. Ses succès de collège ont paru promettre un avenir plus brillant à Giboyer; il veut rester indépendant et, tout jeune, sans fortune, sans relations, il se lance dans la carrière des lettres et se trouve bientôt dans une triste situation. U flotte entre l'abjectien et la misère et se venge par des sarcasmes amers de la société où il n'a pas su se faire une place. Il finit naturellement par s'enrôler sous le drapeau du socialisme, prétendant que l'égalité des temps modernes n'est qu'une misère de plus, tant que la société n'aura pas été organisée d'après ses utopies et radicalement transformée. Giboyer n'en est pas moins prêt à écrire pour ou contre toutes les causes, à combattre ou à servir de sa plume,

1 Date de la révolution de Février et de l'abolition de la pairie.

* D'après Vapereau, Année littéraire (1861 et 1862). » Voyez pages 437 et 428.

* Celui qui fait V agiotage, c'est-à-dire qui spécule à la Bourse sur les effets publics. 5 3u$tyoliaeigmd)t.

6 Le baccalauréat es lettres est en France le premier degré universitaire qu'on doit acquérir pour parvenir au grade de licencient au doctorat. Les jeunes gens qui ont subi l'examen du baccalauréat, qui ont été reçus bacheliers, peuvent seuls prendre des inscriptions dans une faculté.

722 EMILE AtTGIBB (1820-1889).

son unique gagne-pain, tons les intérêts, à louer ou à diffamer tout le monde par ordre et à tant la ligne.

Si Giboyer n'a qu'une part secondaire dans l'action des Effrontés, action que nous ne pouvons pas plus analyser ici que celle de la pièce qui en est la continuation, il devient le héros principal et l'Ame même de la seconde comédie qui porte le titre Le Fïls de Giboyer. (Test avant tout une satire politique, c'est presque la résurrection de la comédie aiïstophanesque, dans les limites, bien entendu, que les lois des États modernes en général, et la censure du second Empire an particulier, imposaient à une pareille tentative. Cette comédie, qui ne rot jouée à Paris que grâce à une haute protection, est dirigée contre les ennemis de ce qu'on appelle en France les principes de 1780, et fait jaillir contre le parti réactionnaire un feu nourri de traits satiriques et de sarcasmes impitoyables. Augier ne va pas, comme les auteurs de l'ancienne comédie grecque, jusqu'à donner aux acteurs le nom et le masque de ceux qu'il veut livrer à la risée publique; mais il en représente quelques-uns, soit par les actions, soit par le langage, avec une telle ressemblance, qu'à la première représentation de sa pièce certains noms propres circulaient dans toutes les parties de la salle du Théâtre-Français.

Dans les Effrontés, Giboyer n'est, comme Figaro dans le Barbier de SéviUe, qu'un instrument au service de passions et d'intrigues indifférentes pour lui. Dans la seconde comédie, qui porte son nom, il a, comme Figaro dans le second drame de Beaumarchais, son intérêt propre, et son œuvre à lui, qu'il faut à tout prix accomplir. Comme Figaro, Giboyer est le plébéien supérieur à sa condition par l'intelligence, mais abaissé par le malheur des circonstances et par sa propre faute. Seulement Figaro porte son abaissement avec gaieté, Giboyer avec cynisme; l'ironie de l'un est étâncelante de bon sens, celle de l'autre est amère et menaçante.

Giboyer, dont l'abjection avait été un instant dorée par la prospérité de son maître Vernouillet, est retombé, après la chute de ce dernier, d'abîme en abîme. Pour vivre, Ù. a exercé, dans les basses régions de la société, une foule de ces professions inconnues à ceux qui ne voient que la surface. Après avoir écrit des pamphlets qui lui ont fait beaucoup d'ennemis, il se voit réduit à tenir un bureau de placement. Lorsque le marquis d'Auberive, un des chefs du parti légitimiste, lui demande s'il a enfin une position sérieuse, Giboyer répond: Extrêmement sérieuse: employé dans les pompes funèbres pendant le jour; le soir, contrôleur au théâtre des Célestins, et, dédaignant de s'étendre sur ce contraste si philosophique, il ajoute: Je suis ordonnateur; c'est moi qui dis aux invités, avec un sourire agréable: „ Messieurs, quand H vous fera plaisirs Giboyer ne fait que passer à Paris, il est appelé en Amérique par des capitalistes pour prendre la direction d'un nouveau journal dont la couleur politique lui importe peu. Mais le marquis le retient pour remplacer le journaliste batailleur que le parti légitimiste vient de perdre. Giboyer, le démocrate socialiste, accepte la rédaction en chef d'une feuille cléricale et devient le champion du parti réactionnaire.

Cette désertion des idées qui lui restent chères, cette infamie de vendre sa plume au plus offrant sont atténuées cette fois pour Giboyer par une circonstance qui lui manquait dans la première pièce. Ses anciennes bassesses n'avaient que l'excuse: Il faut bien que je vive, à laquelle un ministre de l'ancien régime répondit jadis: Je n'en vois pas la nécessité. Son nouvel abaissement a pour principale cause le devoir d'élever un fils auquel il a caché son origine pour ne pas lui imposer un nom souillé. 11 lui fait donner l'éducation la plus brillante et la plus complète. Il a voulu, lui, le martyr de l'instruction, que cet enfant réunit, dans la supériorité de l'instruction, une belle intelligence au cœur le plus pur. 9U a léché la boue sur le chemin de son enfant" C'est pour accomplir cette tâche

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qu'il accepte tons les métiers et reçoit de l'or même d'une main ennemie pour servir contre sa propre cause.

Gomme nous ne pouvons entrer dans l'analyse de l'action, il est inutile de faire connaître les antres personnages de la pièce. Nous nous bornons à dire qu'au dénoûment l'amour de Maximilien, fils de Giboyer, triomphe d'un riche rival et qu'il épouse la fille d'un millionnaire dont il n'était que l'humble secrétaire. Giboyer dit au commencement de la pièce: Ii faut plus d'une génération à une famille de portiers pour faire brèche dans la société! Tous les assauts se ressemblent; les premiers assaillants restent dans le fossé et font fascine de leurs corps aux suivants: fêtais la génération sacrifiée. A la fin de la pièce, il a au moins la satisfaction de voir que son sacrifice a profité à son fils, que Maximilien, qui a deviné le secret de sa naissance, réclame hautement et même aux dépens de son bonheur, le droit de s'appeler son fils, et que tous ceux qui connaissent son dévouement et son abnégation presque surhumaine le regardent comme réhabilité.

Nous ne reproduisons qu'une seule scène des Effrontés. Le théâtre représente le magnifique cabinet de travail de Vernomllet, qui est étendu sur une causeuse, Gibover est dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée.

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