‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 490 sur 514 · L'EAU-DE-VIE ENLEVÉE AUX COSAQUES · texte numérisé non relu

L'EAU-DE-VIE ENLEVÉE AUX COSAQUES

Vers les quatre heures, j'entendis quelqu'un monter notre escaiiei C'était un pas lourd, le pas d'un homme qui cherche son chemi en tâtonnant dans l'ombre.

Zeffen et Sorlé se trouvaient dans la cuisine et préparaient 1 souper. Les femmes ont toujours quelque chose à se raconter entr elles qu'on ne doit pas entendre. J'écoute donc, et puis j'ouvre ei disant: «Qui est là?" — «N'est-ce pas ici que demeure M. Moïse, mai chand d'eau-de-vie ?tf me demande un homme en blouse et large feutre son fouet pendu à l'épaule; enfin une grosse figure de roulier.1 Ei entendant cela, je devins tout pale, et je répondis: „Oui, je m'appelli Moïse. Que voulez-vous?14 Il entre alors et tire de dessons sa blousi un gros portefeuille en cuir. Je le regardais tout tremblant. «Tenez dit-il, en me remettant deux papiers: ma facture et ma lettre d< voiture, voilai C'est pour vous les douze pipes2 de trois-six3 d( Pézenas?" — „Oui, où sont-elles?" — „Sur la côte de Mittelbronn, il vingt minutes d'ici, répondit-il tranquillement. Des Cosaques ont arrêté mes voitures, il a fallu dételer. Je me suis dépêché de venii en ville, par une poterne4 sous le pont."

Comme il parlait, les jambes me manquèrent; je tombai dans mon fauteuil sans pouvoir répondre un mot. «Vous allez me payer le port, dit cet homme, et reconnaître la livraison." Alors je criai d'une voix désolée: „Sorlél Sorlé!" Et ma femme accourut avec Zeffen. Le voiturier leur expliqua tout; moi je n'entendais plus rien, je n'avais plus que la force de crier: ^Maintenant tout est perdu! .... Maintenant il faut payer sans avoir la marchandise!" Ma femme disait: «Nous voulons bien payer, monsieur, mais la lettre porte que les douze pipes seront rendues en ville." A la fin le voiturier répondit: «Je sors de chez le juge de paix. Avant de me présenter chez vous, j'ai voulu connaître mon droit; il m'a dit que tout est à votre charge,

1 Boulier, c'est-à-dire voiturier par terre, qui transporte des marchandises sur des chariots. On disait envoyer des marchandées par roulage ordinaire ou accéléré, comme on dit depuis l'établissement des chemins de fer: envoyer par petite vitesse, ou par grande vitesse»

1 On appelle pipes les futailles (tonneaux) employées pour les alcools esprit-de-vin, eau-de-vie, etc.

* Troix-six est un terme de commerce pour désigner l'esprit-de-vin à 36 degrés.

4 Poterne signifie une fausse porte, une galerie souterraine, ménagée dans une place forte pour faire des sorties, et qui conduit dans le fossé de la place.

il blocus. 789

même mes chevaux et mes voitures, entendez-vous? J'ai dételé mes chevaux et je me suis sauvé, c'est autant de moins sur votre compte. Voulez-vous régler, oui, ou non?" Nous étions comme morts d'épouvante, quand le sergent1 survint. D avait entendu crier, et demanda: w Qu'est-ce que c'est, père Moïse? Qu'avez-vous? Qu'est-ce que oet homme vous veut?" Sorlé, qui ne perdait jamais la tète, lui raconta tout, clairement et vite; il comprit aussitôt et s'écria: „Douze pipes de trois-six, ça fait vingt-quatre pipes de cognac. Quelle chance pour la garnison! quelle chance!"

„Oui, répondis-je, mais elles ne peuvent plus entrer, les portes de la ville sont fermées, et les Cosaques entourent les voitures. * — „Plus entrer! cria le sergent en levant les épaules, allons donc! Est-ce que vous prenez le gouverneur pour une bête? Est-ce qu'il ira refuser vingt-quatre pipes de bonne eau-de-vie, quand la garnison en manque? Est-ce qu'il va laisser cette aubaine aux Cosaques? . . » Madame Sorlé, payez le port hardiment, et vous, père Moïse, mettez votre capote et suivez-moi chez le gouverneur, avec la lettre dans votre poche. En route! Ne perdons pas une minute. Si les Cosaques ont le temps de mettre le nez dans vos tonneaux, vous y trouverez un fameux déficit, je vous en réponds. tf En entendant cela, je m'écriai: „ Sergent, vous me sauvez la vie!14 Et je me dépêchai de mettre ma capote. Sorlé me demanda: wFaut-il payer Je port?44 — „Oui! paye!" lui répondis-je en descendant, car il était clair que le roulier pourrait nous forcer.

Je descendis donc, l'esprit plein de trouble. Tout ce que je me rappelle de ce moment, c'est que le sergent marchait devant moi dans la neige, qu'il dit ensuite quelques mots au sapeur de planton à l'hôtel du gouverneur, et que nous montâmes le grand escalier à rampe de marbre.

En haut, sur la galerie entourée d'une balustrade, le sergent me dit: „Du calme, père Moïse. Sortez votre lettre et laissez-moi parler." En même temps, il frappait doucement contre une porte. „Entrezl" dit quelqu'un. Nous entrâmes. Le colonel Moulin, un gros homme en robe de chambre et petite calotte de soie, Aimait sa pipe en face d'un bon feu. Il était tout rouge, et avait sur le marbre de la cheminée, à côté de la pendule et des vases de fleurs, un carafon de rhum et un verre à côté. „ Qu'est-ce que c'est?14 ditil, en se retournant — „Mon colonel, voici ce qui se passe, répondit le sergent; douze pipes d'esprit-de-vin sont arrêtées sur la côte de Mittelbronn, les Cosaques les entourent" . . . „Des Cosaques! s'écria le gouverneur, ils ont déjà franchi nos lignes?" — „Oui, dit le sergent, c'est un hourra de Cosaques. Ils tiennent les douze pipes de trois-six, que ce patriote avait fait venir de Pézenas pour soutenir la garnison.14 — „ Quelques bandits, fit le gouverneur, des pillards!41 — „ Voici la lettre,*4 répondit le sergent en me la prenant de la main.

Le colonel jeta les yeux dessus et dit d'un ton brusque: „Sergent, vous allez prendre vingt-cinq hommes de votre compagnie. Vous irez au pas de course délivrer les voitures, et vous mettrez les chevaux du village en réquisition pour les amener en ville.*4 Et

1 Le sergent Troubert qui logeait chez le juif Moïse.

740 BRGKXANN (18»- MBATUAN (18*6-1890).

comme nous voulions sortir: «Attendes, fit-il en allant à son bureau écrire quatre mots, voici l'ordrel"

Une fois dans l'escalier, le sergent me dit: „Pire Moïse, courez ches le tonnelier, on aura peut-être besoin de lui et de ses garçons. Je connais les Cosaques; leur première idée aura été de décharger les pièces, pour être plus sûrs de les garder. Qu'on apporte les cordes et les échelles. Moi, je vais à la caserne réunir mes hommes.*

Alors je courus comme un cerf1 à la maison. J'étais indigné contre les Cosaques, et j'entrai prendre mon fusil et mettre ma giberne.3 J'aurais été capable de me battre contre une armée, je ne voyais plus clair. Sorlé et Zeffen me demandaient: «Qu'est-ce que c'est? Où vas-tu?" Je leur répondis: „Vous saurez oela plus tard!" Et je repartis chez Schweyer. U avait deux grands pistolets d'arçon, qu'il passa bien vite dans la ceinture de son tablier, avec la hache; ses deux garçons, Nickel et Fiants, prirent l'échelle et les cordes, et nous courûmes à la porte de France.

Le sergent ne s'y trouvait pas encore: mais deux minutes après il descendait la rue du Rempart en courant, avec une trentaine de vétérans à la file, le fusil sur l'épaule. L'officier de garde à la poterne n'eut qu'à voir l'ordre pour nous laisser sortir, et quelques instants après nous étions dans les fossés de la place, derrière l'hôpital, où le sergent fit ranger ses hommes, en leur disant: „ C'est du oognac, . . . vingt-quatre pipes de cognac! Ainsi, camarades, attention! La garnison est privée d'eau-de-vie, ceux qui n'aiment pas l'eau-de-vie n'ont qu'à se mettre derrière." Mais tous voulaient combattre au premier rang, ils riaient d'avance.

Nous montâmes donc l'escalier, et l'on se remit en ordre dans les chemins couverts.9 Il pouvait être cinq heures. En regardant sur la pente des glacis, on voyait la grande prairie de l'Eiohmatt et plus haut les collines de Mittelbronn, couvertes de neige. Le ciel était plein de nuages, et la nuit venait. Il faisait très froid. „En route!44 dit le sergent. Et nous gagnâmes la chaussée. — Les vétérans, sur deux files, oouraient à droite et à gauche, le dos rond, le fusil en bandoulière, ils avaient de la neige jusqu'aux genoux. Schweyer, ses deux garçons et moi, nous marchions derrière.

Au bout d'un quart d'heure, les vétérans, qui galopaient toujours, étaient déjà loin; nous entendions encore sauter leurs gibernes, mais bientôt ce bruit se perdit dans l'éloignement, et puis nous entendîmes le chien des Troie-Maisons aboyer à sa chaîne. Le grand silence de la nuit nous donnait à réfléchir. Sans l'idée de mes eaux-de-vie, j'aurais repris la route de Phalsbourg, heureusement cette idée me dominait, et je disais: „Déptohons-nous, Schweyer, dépêchons-nous!" — „Dépêchons-nous! criait-il en colère, tu peux bien te dépêcher toi, pour rattraper ton esprit-de-vin; mais nous, est-ce que cela nous regarde? est-ce que notre place est sur

1 Prononcez: cère.

* Moïse prend ses armes de garde national. C'était à son corps défendant qu'on l'avait fait entrer dans la garde bourgeoise de Phalsboug.

8 On appelle, dans une forteresse, cheminé couverte les chemins qui longent le rempart et qui sont masqués par le glacis, car le glacis las couvre, c'est-à-dire les protège contre le feu de l'ennemi

la grande route? est-ce que nous sommes des bandits, pour risquer notre existence?" Aussitôt je compris qu'il voulait se sauver, et j'en fus indigné. «Prends garde, Schweyer, lui dis-je, prends garde! Si tu t'en vas avec tes garçons, on dira que vous avez trahi les eaux-de-vie de la ville. C'est encore pire que le drapeau, surtout pour des tonneliers." — „Que le diable t'emporte 1 fit-il, jamais nous n'aurions dû venir.14

Il continua pourtant de monter la côte avec moi Nickel et Frantz nous suivaient sans se presser. Comme nous arrivions sur le plateau, nous vîmes quelques lumières au village. Tout se taisait et semblait paisible, tandis que les deux premières maisons fourmillaient de monde.

La porte du bouchon1 de la Grappe, ouverte au large, laissait briller le feu de sa cuisine du fond de l'allée jusque sur la route, où stationnaient mes deux voitures. Ce fourmillement venait des Cosaques qui se gobergeaient chez Heitz, ayant attaché leurs chevaux sous le hangar. Us avaient forcé la mère Heitz de leur cuire une soupe au poivre, et nous les voyions très bien, à deux ou trois cents pas, monter et descendre l'escalier de meunier en dehors, avec des brocs3 et des cruches qu'ils se passaient de l'un à l'autre.

L'idée me vint qu'ils buvaient mon eau-de-vie, car derrière la première voiture pendait une lanterne, et ces gueux revenaient tous de là, le coude en l'air. Ma foreur en fut si grande que, sans faire attention au danger, je me mis à courir pour arrêter le pillage Par bonheur, les vétérans avaient de l'avance sur moi, sans cela les Cosaques m'auraient massacré. Je n'étais pas encore à moitié chemin, que toute notre troupe sortait d'entre les haies de la chaussée, en courant comme une bande de loups, et criant: „A la baïonnette I"

Tu n'as jamais vu de confusion pareille, Fritz. En une seconde les Cosaques étaient à cheval et les vétérans au milieu d'eux; la façade du bouchon, avec son treillis, son pigeonnier et son petit jardin entouré de palissades, était éclairée par les coups de fusil et de pistolet. Les deux filles Heitz aux fenêtres, les bras levés, poussaient des cris qu'on devait entendre dans tout Mittelbronn. A chaque instant, au milieu de la confusion, quelque chose culbutait sur la route, et puis les chevaux partaient à travers champs, comme des cerfs, la tête allongée, la crinière et la queue tourbillonnantes. Les gens du village accouraient, le père Heitz se glissait dans le grenier à foin, en grimpant l'échelle, et moi j'arrivais, sans respiration, comme un véritable fou.

Je n'étais plus qu'à cinquante pas, quand un Cosaque, qui s'échappait ventre à terre, se retourna près de moi, furieux, la lance en l'air, en criant: „Hourra!tt Je n'eus que le temps de me baisser, et je sentis le vent de la lance qui me passait le long des reins. Voilà ce que j'ai senti de pire dans ma vie, Fritz; oui, j'ai

1 Bouchon, proprement ce qui sert à boucher une bouteille, se dît aussi de tout signe attaché à une maison pour faire connaître qu'on y vend du vin. De là vient qn'on dit bouchon, par extension, dn cabaret même.

* Un broc (prononcez bro) est nne espèce de grande cruche de bois ou d'étain dont on se sert en France pour transporter du vin, de l'eau etc.

749 EBGS3CÂNN (1892- KHATRIÀN (18*6 -1800).

senti le froid de la mort, ce frémissement de la chair, dont le prophète a dit: „J'ai frémi dans mon àme, et les poils de mon corps se sont hérissés."

Mais ce qui montre l'esprit de sagesse et de prudence que le Seigneur a mis dans ses créatures, lorsqu'il les réserve pour un grand âge, c'est qu'aussitôt après, malgré le tremblement de mes genoux, j'allai m'asseoir sous la première voiture, où les coups de lance ne pouvaient plus m 'atteindre, et que, de là, je vis les vétérans achever l'extermination des vauriens qui s'étaient retirés dans la cour, et dont pas un n'échappa.

Cinq ou six étaient en tas devant la porte, et trois autres, les jambes écartées, étendus sur la grande route. Oela ne prit pas seulement dix minutes; puis tout redevint obscur, et j'entendis le sergent crier: „ Cessez le feu!u

Heitz, redescendu de son grenier, venait d'allumer une lanterne: le sergent me vit sous la voiture, et s'écria: „Vous êtes blessé, père Moïse?" — «Non, lui répondis-je, mais un Cosaque a voulu me piquer avec sa lance, et je me suis mis à l'abri." Alors il rit tout haut et me donna la main pour m'aider à me relever, en disant: „Père Moïse, vous m'avez fait peur. Essuyez-vous le dos, on pourrait croire que vous n'êtes pas brave." Je riais aussi, pensant: «Que les autres croient ce qu'ils veulent! Le principal, c'est de vivre en bonne santé, le plus longtemps possible."

Nous n'avions qu'un blessé, le caporal Duhem, un vieux qui se bandait lui-môme la jambe, et voulait marcher. Il avait un coup de lance dans le mollet droit. On le fit monter sur la première voiture, et Lehnel, la grande fille de Heitz, vint lui verser une goutte de kirschwasser, ce qui lui rendit aussitôt sa force et même sa bonne humeur. Il criait: ,,0'est la quinzième! J'en ai pour huit jours d'hôpital; mais laissez-moi la bouteille pour les compresses. *

Mois, je me réjouissais de voir mes douze pipes sur les voitures, car Schweyer et ses deux garçons s'étaient sauvés, et nous aurions eu de la peine à les recharger sans eux. J'allai tout de suite toquer1 sur la bonde de la dernière tonne, pour reconnaître ce qui manquait. Ces gueux de Cosaques avaient déjà bu près d'une demi mesure d'esprit; le père Heitz me dit que plusieurs d'entre eux n'y mettaient presque pas d'eau. Il faut que des êtres pareils aient un gosier de fer-blanc; les plus vieux ivrognes chez nous ne supporteraient pas un verre de trois-six sans tomber à la renverse.

Enfin tout était gagné, il ne fallait plus que retourner en ville. Quand je pense à cela, il me semble encore y être: — les gros chevaux gris-pommelés de Heitz sortent de l'écurie à la file; le sergent, près de la porte sombre, crie, la lanterne en l'air: „ Allons, vivement ... la canaille pourrait revenir!" Sur la route, en face de l'auberge, les vétérans entourent les voitures; plus loin, à droite, les paysans, accourus avec des fourches et des pioches, regardent les Cosaques étendus dans la neige; et moi, debout, au haut de l'escalier, je chante dans mon cœur les louanges de l'Éternel, en songeant à la joie de Sorlé, de Zeffen, et du petit Sftfel, lorsqu'ils me verront revenir avec notre bien.

1 JFrapper Çtiop fat).

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