‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 489 sur 514 · H. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE · texte numérisé non relu

H. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE

Le héros de ce roman, Maxime, marquis de Champcey, est un jeune homme qui appartient à l'une des plus anciennes familles de la noblesse française. Son père, qui vient de mourir, lui a laissé plus de dettes quo de biens, à lui et à sa sœur Hélène, encore enfant et en pension au couvent. Comme Maxime, par respect pour la mémoire de son père, n'a pas voulu accepter la succession sous bénéfice d'inventaire, il se trouverait dans la plus complète misère, si sa mère, avant de mourir, n'avait fait À M. Laubépin, son notaire et son homme de confiance, un dépôt de bijoux précieux dont la valeur est estimée & cinquante mille francs. Pour empêcher que cette somme, l'unique ressource d'un jeune homme et d'une

rne fille élevés dans l'opulence, ne passe aux mains des créanciers de succession, le vieux notaire propose à Maxime un subterfuge légal qu'il croit permis dans ce cas extrême. Mais le jeune marquis s'écrie fièrement v Je suis trop heureux de pouvoir, à l'aide de cette somme inattendue, solder intégralement les dettes de mon père, et je vous prierai de les consacrer a cet emploi. — Le notaire lui fait observer qu'en ce cas il ne lui restera pour toute fortune que trois à quatre mille francs, et lui demande s'il a déjà avisé à quelques moyens d'assurer son existence et celle de sa sœur. Maxime répond que non; mais il déclare an vieillard qu'il est prêt à renoncer à son vain titre de noblesse et à accepter la première place venue qui lui permette de gagner honorablement sa vie. Le notaire lui offre ses bons offices pour lui en chercher une et le quitte, sans penser à lui demander s'il a des moyens d'existence pour les quelques jours qui s'écouleront avant qu'il recouvre son petit capital. O'est à cet endroit du récit que commence le court fragment que nous allons reproduire.

1 C'est-à-dire: qui aient atteint l'idéal (Horace: feriam sidéra vertice). Ne pas confondre avec heurter de front, qui veut dire: blesser ouvertement.

* Beethoven, né en 1770, à Bonn, mort en 1827; Mozart, né en 1756, à Salzbourg, mort en 1701.

734 OCTAVE PEUIUJST (1822-1890).

— Voilà donc la pauvreté, non plus cette pauvreté caché?. fière, poétique que mon imagination menait bravement à travers les grands bois, les déserts et les savanes, mais la positive misère, le besoin, la dépendance, l'humiliation, quelque chose de pis encore, la pauvreté amère du riche déchu, la pauvreté en habit noir, qui cache ses mains nues aux anciens amis qui passent) —

J'ai attendu en vain depuis cinq jours des nouvelles de

M. Laubépin. J'avoue que je comptais sérieusement sur l'intérêt qu'il avait paru me témoigner. Son expérience, ses connaissances pratiques, ses relations étendues lui donnaient les moyens de m'fttre utile. J'étais prêt à faire, sous sa direction, toutes les démarches nécessaires: mais, abandonné à moi-même, je ne sais absolument de quel côté tourner mes pas. Je le croyais un de ces hommes qui promettent peu et qui tiennent beaucoup. Je crains de m'etre mépris. Oe matin, je m'étais déterminé à me rendre chez lui, sous prétexte de lui remettre les pièces qu'il m'avait confiées et dont j'ai pu vérifier la triste exactitude. On m'a dit que le bonhomme était allé goûter les douceurs de la villégiature dans je ne sais quel château au fond de la Bretagne. H est encore absent pour deux ou trois jours. Oeci m'a véritablement consterné. Je n'éprouvais pas seulement le chagrin de rencontrer l'indiflirenoe et l'abandon où j'avais pensé tiHpver l'empressement d'une amitié dévouée; j'avais de plus l'amer- «Ht de m'en retourner comme j'étais venu, avec une bourse vide. Je comptais en effet prier M. Laubépin de m'avancer quelque argent sur les trois ou quatre mille francs qui doivent nous revenir après le paiement intégral de nos dettes, car j'ai eu beau vivre en anachorète depuis mon arrivée à Paris, la somme insignifiante que j'avais pu réserver pour mon voyage est complètement épuisée, et si complètement, qu'après avoir fait ce matin un véritable déjeuner de pasteur, castaneae molles et pressi copia Uictis,1 j'ai dû recourir, pour dîner ce soir, à une sorte d'escroquerie dont je veux consigner ici le souvenir mélancolique.

Moins on a déjeuné, plus on désire dîner. C'est un axiome dont j'ai senti aiyourd'hui toute la force bien avant que le soleil eût achevé son cours. Parmi les promeneurs que la douoeur du ciel avait attirés l'après-midi aux Tuileries, et qui regardaient se jouer les premiers sourires du printemps sur la face de marbre des sylvains,3 on remarquait un homme jeune encore et d'une tenue irréprochable, qui paraissait étudier avec une sollicitude extraordinaire le réveil de la nature. Non content de dévorer de l'œil la verdure nouvelle, il n'était point rare de voir ce personnage détacher furtivement de leurs tiges de jeunes pousses appétissantes, des feuilles à demi déroulées, et les porter à ses lèvres avec une curiosité de botaniste. J'ai pu m'assurer que cette ressource alimentaire, qui m'avait été indiquée par l'histoire des naufrages, était d'une valeur

1 Hic tamen hanc mecum poteras requiescere noctem Fronde super viridi. Sont nobig mitta poma, Castaneae molles et presai copia lactia. vnto. Bclog. I.

* Lies statues des famés, satyres, etc., dont le jardin des Tuileries est orné.

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fort médiocre. Toutefois j'ai enrichi mon expérience de quelques notions intéressantes; ainsi je sais désormais que le feuillage du marronnier est excessivement amer à la bouche, comme au, cœur; le rosier n'est pas mauvais, le tilleul est onctueux et assez agréable, le lilas poivré et malsain, je crois.

Tout en méditant sur ces découvertes, je me suis dirigé vers le couvent d'Hélène. En mettant le pied dans le parloir, que j'ai trouvé plein comme une ruche, je me suis senti plus assourdi qu'à l'ordinaire par les confidences tumultueuses des jeunes abeilles. Hélène est arrivée les cheveux en désordre, les joues enflammées, les yeux rouges et étincelants. Elle tenait à la main un morceau de pain de la longueur de son bras. Gomme elle m'embrassait d'un air préoccupé: — Eh bien! fillette, qu'est-ce qu'il y a donc? Tu as pleuré?

— Non, non, Maxime, ce n'est rien. — Qu'est-ce qu'il y a? Voyons . . .

Elle a baissé la voix: Ah! je suis bien malheureuse, va, mon pauvre Maxime! — Vraiment? conte:moi donc cela en mangeant ton pain.

— Oh! je ne vais certainement pas manger mon pain; je suis trop malheureuse pour manger. Tu sais bien, Lucie, Lucie Campbell, ma meilleure amie? eh bien! nous sommes brouillées mortellement.

— Oh! mon Dieu! . . . Mais sois tranquille, ma mignonne, vam vous raccommoderez, va. *™

— Oh! Maxime, c'est impossible, vois-tu. H y a eu des choses trop graves. Oe n'était rien d'abord; mais on s'échauffe et on perd la tête, tu sais. Figure-toi que nous jouions au volant, et Lucie s'est trompée en comptant les points; j'en avais six cent quatrevingts, et elle six cent quinze seulement, et elle a prétendu en avoir six cent soixante-quinze. C'était un peu trop fort, tu m'avoueras. J'ai soutenu mon chiffre, bien entendu; elle le sien. — Eh bien! mademoiselle, lui ai-je dit, consultons ces demoiselles; je m'en rapporte à elles. — Non, mademoiselle, m'a-t-elle répondu, je suis sûre de mon chiffre, et vous êtes une mauvaise joueuse. — Eh bien! vous, mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une menteuse! — C'est bien, mademoiselle, a-t-elle dit alors, moi, je vous méprise trop pour vous répondre! — Ma sœur Sainte-Félix1 est arrivée à ce moment-là heureusement, car je crois que j'allais la battre . . . Ainsi voilà ce qui s'est passé. Tu vois s'il est possible de nous raccommoder après cela. C'est impossible; ce serait une lâcheté. En attendant, je ne peux pas te dire ce que je souffre; je crois qu'il n'y a pas une personne sur la terre qui soit aussi malheureuse que moi.

— Certainement, mon enfant, il est difficile d'imaginer un malheur plus accablant que le tien; mais, pour te dire ma façon de penser, tu te l'es un peu attiré, car dans cette querelle, c'est de ta bouche qu'est sortie la parole la plus blessante. Voyons, estelle dans le parloir, ta Lucie?

— Oui, la voilà là-bas dans le coin. — Et elle m'a montré d'un signe de tète digne et discret une petite fille très blonde, qui

1 Une des sous-maîtresses du pensionnat. Ces sous-maîtresses étant religieuses sont appelées ma sœur par les élèves.

avait également les joues enflammées et les yeux ronges, et qui .paraissait en train de faire à une vieille dame très attentive 1*> récit du. drame que la sœur Sainte-Félix avait si heureusement interrompu. Tout en parlant avec un feu digne du sujet, VP* Lucie lançait de temps à autre un regard furtâf sur Hélène et sur moi

— Eh bien! ma chère enfant, ai-je dit, as-tu confiance en moi? — Oui, j'ai beaucoup de confiance en toi, Maxime. — En oe cas. voici ce que tu vas faire; tu vas t'en aller tout doucement te placer derrière la chaise de MUe Lucie; tu vas lui prendre la tète comme ceci, en traître, tu vas l'embrasser sur les deux joues comme cela, de force, et puis tu vas voir ce qu'elle va faire à son tour.

Hélène a paru hésiter quelques secondes: puis elle est partie à grands pas, est tombée comme la foudre sur M?u Campbell, «t lui a causé néanmoins la plus douce surprise: les deux jeunes infortunées, réunies enfin pour jamais, ont confondu leurs larmes dans un groupe attendrissant, pendant que la vieille et respectable MB* Campbell se mouchait avec un bruit de cornemuse.

Hélène est revenue me trouver toute radieuse. — Eh bienl ma chérie, lui ai-je dit, j'espère que maintenant tu vas manger ton pain?

— Oh! vraiment non, Maxime; j'ai été trop émue, vois-tu, et puis il faut te dire qu'il est arrivé aujourd'hui une élève, une nouvelle, qui nous a donné un régal de meringues, d'éclairs et de chocolat à la crème, de sorte que je n'ai pas faim du tout. Je suis mémo très embarrassée, parce que dans mon trouble j'ai oublié tout à l'heure de remettre mon pain au panier, comme on doit le faire quand on n'a pas faim au goûter, et j'ai peur d'être punie; mais, en passant dans la cour, je vais tâcher de jeter mon pain dans le soupirail de la cave sans qu'on s'en aperçoive.

— Comment! petite sœur,1 ai-je repris en rougissant légèrement, tu vas perdre ce gros morceau de pain-là? — Ah! je sais que ce n'est pas bien, car il y a peut-être des pauvres qui seraient bien heureux de l'avoir, n'est-ce pas, Maxime? — Il y en a certainement, ma chère enfant. — Mais comment veux-tu que je fasse? les pauvres n'entrent pas ici. — Voyons, Hélène, confie-moi ce pain, et je le donnerai en ton nom au premier pauvre que je rencontrerai, veux-tu? — Je crois bien! — L'heure de la retraite a sonné: j'ai rompu le pain en deux morceaux que j'ai fait disparaître honteusement dans les poches de mon paletot. — Cher Maxime! a repris l'enfant, à bientôt, n'est-ce pas? Tu me diras si tu as rencontré un pauvre, si tu lui as donné mon pain, et s'il l'a trouvé bon.

Oui, Hélène, j'ai rencontré un pauvre, et je lui ai donné ton pain, qu'il a emporté comme «une proie dans sa mansarde solitaire, et il l'a trouvé bon; mais c'était un pauvre sans courage, car il a pleuré en dévorant l'aumône de tes petites mains bien-aimées. Je te dirai tout cela, Hélène, car il est bon que tu saches qu'il y a sur la terre des souffrances plus sérieuses que tes souffrances d'enfant; je te dirai tout, excepté le nom du pauvre.

1 Voyez page 621, note 2.

ERCKMANN-CH4TRIAN.

EMILE EBCKMANN, né à Phalsbourg (Pfalzburg) en Lorraine, en 1822, est le fils d'un libraire. Il fit des études assez irrégulières au collège de aa ville natale, et vint à Paris en 1842, pour commencer l'étude du droit, qu'A interrompit plusieurs fois, et qu'il finit par abandonner pour les lettres. En 1847 il se lia avec M. Chatrian.

ALEXANDRE CHATRIAN, né en 1836 au hameau de Soldatenthal, en Lorraine, appartient à une famille de commerçants. Après avoir fait quelques classes au collège de Phalsbourg, il fût envoyé en Belgique pour entrer dans le commerce, mais, tourmenté par le goût des travaux littéraires, il rentra, malgré sa famille, comme maître d'étude au collège de Phalsbourg. C'est là qu'à se lia avec M. Erckmann.

Les deux amis travaillèrent dès lors ensemble avec une telle unité de composition et de style que longtemps le public ne se douta pas que le double nom &%Érckmann-Chatrian, dont ils signèrent tous leurs livres, désignait deux écrivains différents. Du reste le début des jeunes auteurs ftit obscur et pénible. Ce ne fut qu'en 1859 qu'ils commencèrent à être connus comme romanciers. Depuis ce temps une série d'ouvrages consacrés à la mise en scène des gloires et des revers militaires de la Révolution et de l'Empire et écrits d'une manière tout à fait originale ont rendu leurs noms extrêmement populaires. Parmi ceux de leurs ouvrages qui ont eu un grand et légitime succès, nous citons Madame Thérèse ou le Volontaire de 1792 (1868), Histoire cFun conscrit de 1813 (1864), Waterloo (1865), le Blocus, épisode de la fin de TEmpire (1867). dont nous reproduisons un fragment et Y Histoire du Plébiscite (1872) ? MM. Erckmann-Chatrian ont aussi abordé le théâtre. En 1869 ils ont donné le Juif polonais, représenté avec un grand succès au théâtre de Cluny. En 1876 et 1877 ils ont obtenu, malgré les efforts d'une cabale bonapartiste, un succès plus grand encore avec F Ami Fritz, pièce tirée d'un roman qui porte le même nom. Après avoir dure* plus de quarante ans la collaboration des deux écrivains cessa en 1889 à la suite d'une querelle littéraire. M. Chatrian est mort en 1890.

Ce livre a l'attrait d'une narration historique et d'un roman à la fois. Les auteurs mettent le récit du siège de Phalsbourg, en 1814, dans la bouche du vieux juif Moise, qui le fait à son ami Fritz. yJe demeurais alors, dit Moïse, dans la petite maison qui fait le coin à droite de la halle: j'avais mon commerce de fer à la livre, en bas sous la voûte, et je restais au-dessus avec ma femme Sorlé (Sarah) et mon petit Sâfd.a Pendant le siège, sa fille mariée Zeffen vient encore habiter avec eux. Lorsque les

1 D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains. 1 Tous ces ouvrages ont paru à Paris, chez l'éditeur Hetzel. * Blocus (prononcez: ïiUhkuce). investissement complet d'une place. C Flafc, Manuel de Littérature française. 10« éd. 47

786 BBCKMANN (1852- )-CHATRIAN (18«-1890).

armées des alliés entrent en France, et que Ton entrevoit à Phalsbourç

Srobabilité d'un siège, le père Moïse conçoit l'idée d'une bonne spéculatio lâchant qu'une garnison assiégée a toujours grand besoin d'eau-de-vie, écrit à Pézenas, en Languedoc, et fait une commande considérable d'espri de-vin. „Nous y mettrons de l'eau nous-mêmes, dit-iL De cette façc le port coûtera moins que si nous faisions venir de l'ean-de-vie: ca ajoute-t-il judicieusement, on n'a pas besoin de parer le transport c reau, puisque nous en avons ici.11 Mais les semâmes se passent, h Cosaaues se montrent déjà aux environs de la ville, et la marchanda n'arrive pas. Le père Moïse est dans des inquiétudes mortelles.

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