‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 56 sur 514 · LE COMTE, DON RODRIGUE · texte numérisé non relu

LE COMTE, DON RODRIGUE

Don Rodrigue. A moi, Comte, deux mots.

Le comte. Parle.

Don Rodrigue. Ote-moi d'un doute.

Connais-tu bien don Diègue?

Le comte. Oui.

Don Rodrigue. Parlons bas; écoute.

Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,5 La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? Le comte. Peut-être.

Don Rodrigue. Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?

Le comte. Que m'importe?

Don Rodrigue. A quatre pas d'ici je te le fais savoir.6 Le comte. Jeune présomptueux!

Don Rodrigue. Parle sans t'émouvoir.

Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées7 La valeur n'attend point le nombre des années.

1 Variante: Je l'ai vu tout sanglant au milieu des batailles, Se faire un beau rempart de mille funérailles. D. Rodrigue. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus. D. Diègue. Donc pour te dire encor quelque chose de plus . . . Funérailles est dit ici pour des guerriers qui, morts sur le champ de bataille, n'ont d'autre pompe funèbre que la gloire de leur chute.

* Expression inusitée. On dirait aujourd'hui: dans lesquels le destin me plonge, ou me jette.

8 Variante: Je m en vais les pleurer. 4 Voyez page 3, note 4.

5 „La même vertu pour la vertu même1', est une locution vieillie aujourd'hui, mais fort usitée au dix-septième siècle non-seulement dans la poésie, mais aussi dans la prose.

6 Le présent je fais cour le futur je ferai donne & la réponse de Rodrigue une grande énergie. D semble que la chose soit déjà faite.

7 Pour: chez (dans) les ftmes bien nées.

le cn> (acte n, scène n). 7

Le comte. Te mesurer à moil1 qui t'a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais tu les armes à la main?

D. Rodrigue. Mes pareils à deux fois ne se font point connaître» Et pour leur coup d'essai veulent des coups de maître.

Li oomtb. Sais-tu bien qui je -suis?

Don Rodbigue. Oui; tout autre que moi An seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi. Lis palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur. A qui venge son père il n'est rien impossible. Ton bras est invaincu,1 mais non pas invincible.

Le comte. Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens» Partes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens; Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille Mon àme avec plaisir te destinait ma fille. Je sais ta passion, et suis ravi de voir Qm tous ses mouvements cèdent à ton devoir, Qirïls n'ont point affaibli cette ardeur magnanime, Qae ta haute vertu répond à mon estime, Et que, voulant pour gendre un cavalier3 parfait, le ne me trompais point au choix que j'avais fait; Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse; Jadfloîre ton courage, et je plains ta jeunesse. Se cherche point à faire un coup d'essai fatal; Dispense ma valeur d'un combat inégal; Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire: A Tamcre sans péril, on triomphe sans gloire. Oh te croirait toiyours abattu sans effort; Et j'aurais seulement le regret de ta mort.

Do* Rodrigue. D'une indigne pitié ton audace est suivie: W m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?

Li comte. Retire-toi d'ici.

Don Rodrigue. Marchons sans discourir.

Ls comte. Es-tu si las de vivre?

Don Rodrigue. As-tu peur de mourir?

Le comte. Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère Qai survit un moment à l'honneur de son père.

Les deux adversaires sortent l'épée à la main, et bientôt on apprend la mort du comte.

1 Variante: Mais f attaquer à moi! — En prose on dit s'attaquer à ^ nais h mesurer avec qn.

1 hmakieu est souvent employé par les anciens auteurs, entre autres Pc le poète Ronsard (1524—1565). On le trouve quatre fois dans Cor- *ffl& Ce mot, quoique formé régulièrement et même nécessaire, n'a '*?oduit pas fait fortune: on n'oserait guère l'employer aq'ourd'hui.

1 Variante: Et que, voulant pour gendre un chevalier parfait. . 0» ae se servirait plus maintenant dans la tragédie du mot cavar **• 9& signifie aujourd'hui: 1) un homme à cheval et plus spéciale- *** ta soldat servant à cheval; 2) l'Homme qui danse avec une dame

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