‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 58 sur 514 · CHIMÈNE, ELVIBE, DON RODRIGUE · texte numérisé non relu

CHIMÈNE, ELVIBE, DON RODRIGUE

Eodrigue, en présentant son épée à Chimène, lui dit: N ) épargnez point mon sang, goûtez sans résistance La douceur de ma perte et de votre vengeance.

Ohimène. Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour4 tue Le père par le fer, la fille par la vue! Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir: Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!

D. Rodrigue. Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie De finir par tes mains ma déplorable vie; Car enfin n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action.

L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte Déshonorait mon père, et me couvrait de honte. Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur; J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur: Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père; Je le ferais encor, si j'avais à le faire.

1 Chef (du latin caput) est dit ici au sens propre pour tête. Aujourd'hui il ne s'emploie plus dans cette signification qu'en plaisantant

8 On dirait aujourd'hui: Je ne m'y oppose point.

8 Au 17* siècle le verbe croître était aussi bien verbe actif que verbe neutre, surtout en poésie. Racine a dit: Que ce nouvel honneur va croître son audace. Aujourd'hui, croître ne s'emploie plus que comme verbe neutre. * En prose on dirait: en un seul jour.

Ll OID (ACTE HT, SCÈNE IY). 11

Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi

Mi flamme1 assez longtemps n'ait combattu pour toi;

Juge de son pouvoir: dans une telle offense

Jii pu délibérer si j'en prendrais vengeance.1

Réduit à te déplaire, 011 souffrir un affront,3

J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop prompt;4

Je me sois accusé de trop de violence;

B ta beauté sans doute emportait la balance,

A moins que d'opposer à tes plus forts appas

Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas;

Qoe malgré cette part que j'avais en ton ûme,

Qm m'aima généreux me haïrait infâme;5

Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,

Tétait m'en rendre indigne et diffamer ton choix.

Jeté le dis encore; et quoique j'en soupire,

Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:6

Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter

Poar effacer ma honte, et pour te mériter;

Ï» quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,

rest maintenant à toi que je viens satisfaire:

C'est pour t'offirir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.

fr lait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois.

Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;

Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:

tanole avec courage au sang qu'il a perdu7

Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

Chmène. Ah! Bodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie; ft de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. fcsaia ce que l'honneur, après un tel outrage, «mandait à l'ardeur d'un généreux courage: U n'as fait le devoir que d'un homme de bien; «us aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. J» ftmeste valeur m'instruit par ta victoire; EOe a yengé ton père et soutenu ta gloire: «ne soin me regarde, et j'ai, pour m'afttiger, ** gloire à soutenir, et mon père à venger.

1 Lee mots flamme, feu et ardeur, très usités dans la tragédie et '•** la haute comédie du 17° siècle pour exprimer les sentiments du <*v, sont maintenant complètement usés et tombés dans le ridicule.

1 Variante: J'ai pu douter encore si j'en prendrais vengeance.

1 L'exactitude grammaticale veut: ou à souffrir.

4 Variante: J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt.

1 C'eeti-dire: Celle qui m'a aimé, parce que j'ai marché dans la voie fe rhomeor, me haïrait, si je devenais infâme. Généreux est ici employé feu le eens latin de generosus: noble, magnanime, honorable.

' Variante: Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire, 8ans cesse le penser et sans cesse le dire.

r<"* V* ï expire (pour jusqu'à ce que j'expire, aussi longtemps que je

**) a étt Wimé par l'Académie (v. page 14, note 2). 7 Pov: qu'il a fait perdre, dont il a eau

causé la perte.

Hélas! ton intérêt1 ici me désespère:

Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père,

Mon Ame aurait trouvé dans le bien de te voir

L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir;

Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes,2

Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.

Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû;

Et cet affreux devoir, dont Tordre m'assassine,

Me force à travailler moi-même à ta ruine.

Car enfin n'attends pas de mon affection

De lâches sentiments pour ta punition.8

De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,

Ma générosité4 doit répondre à la tienne:

Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

D. Eodbigue. Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne. Il demande ma tète, et je te l'abandonne; Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt; Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt. Attendre après mon crime une lente justice, C'est reculer ta gloire autant que mon supplice. Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup 6i beau.

Chimène. Va, je suis ta partie,6 et non pas ton bourreau. Si tu m'offres ta tète, est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

D. Eodbigue. De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne. Ta générosité4 doit répondre à la mienne; Et pour venger un père emprunter d'autres bras, Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas: Ma main seule du mien a su venger l'offense, Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

Chmène. Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner? Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner!6 Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.

1 Ton intérêt, c'est-à-dire VinUrét que je te porte.

2 Charmes a ici le sens de force magique, talisman. Quand est dit pour si. Le sens de ces deux vers est: Une main si chère essuyant mes larmes aurait été pour moi un talisman contre la douleur.

8 Le sens est: N'attends pas que les sentiments que j'ai pour toi me rendent assez lâche pour ne pas demander ta punition.

4 C'est-à-dire ma grandeur d'âme, ma magnanimité, v. page 11, note 5.

6 Ta partie veut dire ta partie adverse, la partie qui plaide contre toi, qui demande ta condamnation.

8 Les grammairiens blâment cette phrase, parce que en se rapporte au mot aide qui n'est pas déterminé.

LE OH) (ACTE m, SCÈNE IV). 13

D. Rodrigue. Rigoureux point d'honneur ! hélas ! quoi que je fasse, Ne poomu-je à la fin obtenir cette grâce? An nom d'un père mort, ou de notre amitié, Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

Chuêre. Va, je ne te hais point.

D. Rodrigue. Tu le dois.

Chimenh. Je ne puis.

D. Rodrigue. Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, Que ne publieront point l'envie et l'imposture! Force-les au silence, et sans plus discourir, Store ta renommée en me faisant mourir.

Chmène. Elle éclate bien mieux en te laissant la vie; Et je Teux que la voix de la plus noire envie Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,1 Sachant que je t'adore, et que je te poursuis. Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême & qu'A faut que je perde, encore que je l'aime. Dus l'ombre de la nuit cache bien ton départ: Si ion te voit sortir, mon honneur court hasard.2 La génie occasion qu'aura la médisance, Cest de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence: Ne loi donne point lieu d'attaquer ma vertu.

Dos Rodrigue. Que je meure!

Chmène. Va-t'en.

Don Rodrigue, à quoi te résous-tu?

Cbuebee. Malgré des feux3 si beaux, qui troublent ma colère, Je ferai mon possible & bien venger mon père; Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

Dok Rodrigue, 0 miracle d'amour!

Chtmêne. 0 comble de misères!

D. Rodrigue. Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

Chuexb. Rodrigue, qui l'eût cru? ... .

Don Rodrigue. Chimène, qui l'eût dit?

ûmiESE. Que notre heur4 fût si proche et sitôt 6e perdît? v D. Rodrigue, Et que si près du port, contre toute apparence, Ci orage si prompt brisât notre espérance?

CmxtaiE. Ah! mortelles douleurs!

Don Rodrigue. Ah! regrets superflus!

1 Emtm (pr. <wt-*m) veut dire dans le style soutenu chagrin, malheur.

1 CTeit-à-chre: court des dangers. • Feux pour amour, voyez p. 11, n. 1.

^ Béer, vieux mot pour bonheur, qui commençait à n'être plus en «y à U fin du 17* siècle. Déjà 1680, le grammairien Richelet le «w „bag et peu usité.1* Néanmoins Corneille s'en est beaucoup servi, * Qfoe en 1682 il Ta laissé subsister dans un grand nombre de passages. U mot heur (qui dérive du latin augurium, en provençal augur, aûr) a ^ «plové, mais rarement, par Molière (p. e. École des Femmes, III, 2), H n ne » retrouve plus dans Racine. Aujourd'hui il ne se dit pins que **> k proverbe: U n'y a qu'heur et malheur en ce monde.

Chimsne. Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.

Don Rodrigue. Adieu: je Tais traîner une mourante vie,1 Tant que8 par ta poursuite elle me soit ravie.

Ohdcène. Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi De ne respirer pas un moment après toi. Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.8

Don Diègue rencontre enfin le fils qui Ta vengé et lui témoigne sa joie et sa tendresse. Mais on annonce une descente des Maures, qui menacent Séville, et don Diègue engage son fils à vaincre son désespoir pour aller combattre les ennemis de la Castille. Cette exhortation termine le troisième acte.

Les premières scènes du quatrième acte nous apprennent que Rodrigue a remporté une victoire complète sur les Maures qui croyaient surprendre Séville (v. page 2). Il vient lui-môme en faire le récit an roi.

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