ACTE IV, SCÈNE UL
LE ROI D. FEBNAND, D. DIÈGUE, D. BODBIGUB, D. 8AHCHK.
Don Fernand. Généreux4 héritier d'une illustre famille, Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, Race de tant d'aïeux en valeur signalés,5 Que l'essai de la tienne a sitôt égalés, Four te récompenser ma force est trop petite; Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite. Le pays délivré d'un si rude ennemi, Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi, Et les Mores6 défaits avant qu'en ces alarmes J'eusse pu donner ordre à repousser7 leurs armes, Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi.8 Mais deux rois, tes captifs, feront ta récompense; Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence: Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur,9 Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.
1 L'expression poétique de mourante vie se trouve aussi dans La Fontaine. On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie. Fable*, tu, i.
2 Tant que est dit ici pour jusqu'à ce que. Cet emploi de tant que, très fréquent dans Corneille, a été blâmé par l'Académie. H est assez plaisant que la savante compagnie ait, dans ses Sentiments sur le Oid, employé elle-même la tournure qu'elle condamne. On y lit (page 62). nTant quû ait prouvé" pour: jusqu'à ce qu'il ait prouvé".
8 On dirait maintenant: Garde bien quon ne te voie. 4 C'est-À-dire noble, magnanime; voyez page 11, note 6. 6 En prose: signalés par leur valeur.
6 Corneille écrit Mores. Aujourd'hui on écrit Maures (du latin Mauri),
7 Pour: donner V ordre de repousser.
8 On dirait maintenant envers toi. Vers, qui ne désigne plus aujourd'hui que la direction, est l'unique forme de l'ancienne langue, et encore dans le 17* siècle cette forme pouvait s'employer partout où l'on se sert maintenant de envers, p. e.
La libéralité vers le pays natal, corneille, Oitma il i
Oui, c'est lui qui sans doute est criminel vers vous, moliekb, Amph. n 6.
Et m' acquitter vers vous de mes respects profonds. Racine. BajaMêtiu, s.
9 Oid, forme vulgaire, corruption de Seyid seigneur; du verbe sad.
le cn> (acte iy, scène m). 1&
Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède; Qu'A comble d'épouvante et Grenade et Tolède, Et qnil marque à tous ceux qui vivent sous mes lois, Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.
Don Bodbioue. Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.1 D'un si faible service elle fait trop de compte,8 Et me force à rougir devant un si grand roi De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.8 Je sais trop que je dois au bien de votre empire, Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire; Et quand je les perdrai pour un si digne objet, Je ferai seulement le devoir d'un sujet.
Doi Febhaito. Tous ceux que ce devoir à mon service engage* Ne s'en acquittent pas avec même courage; Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,4 EQe ne produit point de si rares succès. Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire Apprends-moi plus au long la véritable histoire.
Don Rodbigue. Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant». Qni jeta dans la ville un effroi si puissant, Cne troupe d'amis chez mon père assemblée Sollicita mon âme encor toute troublée .... ïtis, Sire, pardonnez à ma témérité, Si j'osai l'employer sans votre autorité: Le péril approchait; leur brigade était prête; ïe montrant à la cour, je hasardais ma tète; Et s'il fallait la perdre, il m'était bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous.
Doi Ferhahd. J'excuse ta chaleur à venger ton offense; Et l'État défendu me parle en ta défense; rJOB que dorénavant Chimène a beau parler, •Je ne l'écoute plus que pour la consoler. Ma poursuis.
Don Rodrigue. Sous moi donc cette troupe s'avance, Et porte sur le front une mâle assurance. Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort Noos nous vîmes trois mille en arrivant au port, bnt, i nous voir marcher avec un tel visage,5
1 Ma honte, c'est-à-dire ma pudeur, ma modestie.
1 Dn temps le Corneille les mots compte, compter s'écrivaient conte,. mitr.
1 Reçoi, croi, voi, au lieu de reçois, crois, vois, est l'ancienne orthopqte de la première personne. L'« finale, étrangère au latin, que muent aujourd'hui les premières personnes des verbes en ir, oir et re * été ajoutée assez tard dans la vieille langue et ne s'explique que par raakgie de la seconde personne qui avait cette s en latin. L'ortho- Pipbe primitive de la première personne a été conservée comme licence poétique.
4 L'expression ne va point dans l'excès, au lieu de ne va pas jusqu'à feacâ, %'est point portée à V excès a déjà été critiquée par Voltaire.
1 Variante: en si bon équipaae. Le mot équipage avait été critiqué ï« l'Académie, qui disait qu'il fallait en si bon ordre.
Les plus épouvantés reprenaient de courage!1
J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors* furent trouvés;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d'impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part8 d'une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée aide à mon stratagème;
Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous
L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles; L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort Les Mores et la mer montent jusques au port. On les laisse passer, tout leur paraît tranquille; Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits, Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris. Ils abordent sans peur, ils -ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors, et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent; Ils paraissent armés, les Mores se confondent, L'épouvante les prend à demi descendus; Avant que de combattre, ils s'estiment perdus. Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre; Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,4 Avant qu'aucun résiste, ou reprenne son rang. Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient; Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient: La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.5 Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges,0
1 Variante: reprenaient Je courage, et: reprenaient du courage.
2 Aujourd'hui on dirait alors. Déjà le grammairien Vaugelas dit dans ses Remarques sur la langue française que lors doit être suivi de que, s'il n'est précédé de l'une des deux particules dès ou pour. Mais Corneille ne se conforme guère à cette règle.
8 On dirait aujourd'hui: une bonne partie d'une si belle nuit.
4 Courir pour couler. On dit: le sang court (coule) dans les veines.
5 Vertu est dit ici dans le sens latin de virtus pour courage, bravoure.
6 Aifange, transcrit de l'espagnol alfanje, pris par Corneille dans le sens de cimeterre, c'est-à-dire de sabre à lame très large et recourbée à son extrémité. Les comédiens du Théâtre-Français, pour éviter le mot alfançe, ont adopté la variante suivante, qui se lit dans toutes les éditions antérieures à ceÛe de 1664:
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées, Des plus braves soldats les trames sont coupées
pour: la trame de la vie des soldats est coupée. Dans l'édition de 1604
Corneille donna la leçon de notre texte.
li cm (acti iv, scène m). 17
De notre sang au leur font d'horribles mélanges; Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port Sont des champs de carnage où triomphe la mort. 0 combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, On chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait, Xe pouvait discerner où le sort inclinait! J'allais de tous côtés encourager les nôtres, Faire avancer les uns, et soutenir les autres, Ranger ceux qui venaient, les pousser & leur tour, Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.1 Mais enfin sa clarté montre notre avantage: Le More voit sa perte, et perd soudain courage; Et voyant un renfort qui nous vient secourir, L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.8 Es gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles, Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables, % Font retraite en tumulte, et sans considérer Si leurs rois avec eux peuvent se retirer. Ponr souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte.8 Le flox les apporta; le reflux les remporte,4 Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,5 Et quelque peu des leurs tous percés de nos coups, Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.6 A se rendre moi-même en vain je les convie: Le cimeterre an poing ils ne m'écoutent pas; Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, Et que seuls désormais en vain ils se défendent, & demandent le chef: je me nomme, ils se rendent. J* tous les envoyai tous deux en môme temps; Et le combat cessa faute de combattants.7
Ce récit terminé, on vient annoncer au roi que Chimène se présente prçr implorer de nouveau sa justice contre le meurtrier de son père. Le ri i recours à une ruse afin de s'assurer de l'amour de Chimène pour Sodrine. Il ordonne au Cid de s'éloigner et dit aux assistants avant rentrée de Chimène:
On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais Wprouver. *
Montrez un œil plus triste.
1 Le sens est: Je n'ai pu savoir qu'au point du jour ou le sort vdmait. Le pronom le est un peu loin de son antécédent.
2 La grammaire peut blâmer cette construction, puisque le participe rçmrf est ici rapporté k ardeur, et que c'est le More qui voit arriver fe renfort: mais le sens de la phrase est parfaitement clair.
1 For. Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. * Var. Les emporte.
1 Cependant que, fréquent dans la prose du 14* et du 15« siècle était déjà un archaïsme du temps de Corneille. On ne le trouve plus Çie dans les poètes du 17* siècle.
Cependant que mon front au Caucase pareil, la fontaine ***** h 9».
Cependant que chacun, après cette tempête.
Songe à cacher aux yeux la honte de sa tète. Molière, rÉUmdi, r, u* Ea prose on disait, et on dit aujourd'hui pendant que, tandis que.
1 En prose on dit: vendre chèrement sa vie.
7 Ce vers est devenu proverbe.
C Plota, Menu* Ai littérature françoiu. 10e éd. * 2