‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 60 sur 514 · LE ROI, D. DIÈGUE, D. SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE · texte numérisé non relu

LE ROI, D. DIÈGUE, D. SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE

D. Fernand. Enfin soyez contente.

Chimène, le succès répond à votre attente: Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,1 Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus: Eendez grâces au ciel, qui tous en a vengée, (à don Diègue) Voyez comme déjà sa couleur est changée.

D. Dièoue. Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait. Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet. Sa douleur a trahi les secrets de son âme, Et ne vous permet plus de .douter de sa flamme.

Chimène. Quoi! Rodrigue est donc mort?

D. Fernand. Non, non, il voit le jour. Et te conserve encore un immuable amour: Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse.

Chimène. Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse: Un excès de plaisir nous rend tous2 languissants, Et quand il surprend l'âme, il accable les sens,

D. Fernand. Tu veux qu'en ta faveur nous croyions l'impossible? Chimène, ta douleur a paru trop visible.

Chimène. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur: Un juste déplaisir à ce point m'a réduite. Son trépas dérobait sa tête à ma poursuite; S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays, Ma vengeance est perdue, et mes desseins trahis: Une si belle fin m'est trop injurieuse. Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, Non pas dans un éclat qui rélève si haut, Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud; Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. Mourir pour le pays n'est pas un triste sort; "

C'est s'immortaliser par une belle mort.

J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime; Elle assure l'État, et me rend ma victime, Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, . Le chef,8 au lieu de fleurs, couronné de lauriers; Et pour dire en un mot ce que j'en considère, Digne d'être immolée aux mânes de mon père ....

Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! Rodrigue de ma part n'a rien â redouter: Que pourraient contre lui des larmes qu'on méprise! Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise; Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis; Il triomphe de moi comme des ennemis.

Dans leur sang répandu la justice étouffée

1 On dit aujourd'hui: avoir le dessus sur. * Pour: tout v. p. 9, n. 4. 8 Chef (du latin caput), dans le sens de tête; voyez page 10, note 1.

LE CD) (ACTE IY, SCÈNE y). 19

Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée: Xoas en croissons la pompe,1 et le mépris des lois . Noos fait suivre son char au milieu de deux rois.

D. Fer9A5d. Ma fille, ces transports ont trop de violence. '£uad on rend la justice, on met tout en balance: 'Jo a tué ton père, il était l'agresseur; Et la même équité2 m'ordonne la douceur. Avant que d'accuser ce que j'en fais paraître, . Consulte bien ton cœur: Rodrigue en est le maître, Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, * Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

Chdôhs. Pour moi, mon ennemi! l'objet de ma colère! L'uteor de mes malheurs! l'assassin de mon père! De ma juste poursuite on fait si peu de cas ^a'on me croit obliger en ne m'écoutant pas! ^ Puisque vous refosez la justice à mes larmes, ra, permettez-moi de recourir aux armes; Cet par là seulement qu'il a su m'outrager, Et c'est aussi par là que je me dois venger. A tous yos cavaliers3 je demande sa tète: H qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête; Qalls le combattent, Sire; et le combat fini, J épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni. Sous Totre autorité soufrez qu'on le publie.

D. Febhand. Cette vieille coutume en ces lieux établie, îws couleur4 de punir un injuste attentat, ks meilleurs combattants affaiblit un État; Souvent de cet abus le succès déplorable Opprime l'innocent et soutient le coupable. J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux tar l'exposer aux coups d'un sort capricieux; Et quoi qu'ait pu commettre un cœur si magnanime, 1*8 Mores en fuyant ont emporté son crime.

D. Ditoui. Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois Qft tu toute la cour observer tant de fois! Çk croira votre peuple, et que dira l'envie

5 sous votre défense il ménage sa vie,

Et s'en fait un prétexte à ne paraître pas

Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?

J* pareilles faveurs terniraient trop sa gloire :

QûU goûte sans rougir les fruits de sa victoire.

U Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:

G h fait en brave homme,6 et le doit maintenir.6

D. Fhbukd. Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse; ï*è d'un guerrier vaincu mille prendraient la place,

6 le prix que Chimène au vainqueur a promis

1 OoUrt, verbe transitif; v. page 10, note 3.

2 La même équité pour ï équité même; v. page 6, note 5. 1 Forante; A tous vos chevaliers; v. page 7, note 3.

* Soi» couleur, c'est-à-dire sous prétexte.

1 Pour: homme brave. * Variante: soutenir.

30 001NHLLB (1606-1684).

De tous mes cavaliers ferait ses ennemis. L'opposer seul à tous serait trop d'injustice; Il suffit qu'une fois il entre dans la lice.

Choisis qui tu voudras, Ohimène, et choisis bien; Mais après ce combat ne demande plus rien.

D. Diègub. N'excusez point par là ceux que son bras étonne: Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne. Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, Quel courage assez vain s'oserait prendre à lui?1 Qui se hasarderait 'contre un tel adversaire? Qui serait ce vaillant, ou bien ce téméraire?

D. Sanche. Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assafllaiit ; Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant, (à Uhdmène) Accordez cette grâce à l'ardeur3 qui me presse, Madame:8 vous savez quelle est votre promesse.

D. Febnand. Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?

Ohikbne. Sire, je l'ai promis.

D. Febnand. Soyez prêt à demain.

D. Diègub. Non, Sire, il ne faut pas différer davantage: On est toujours trop prêt quand on a du courage.

D. Febnand. Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant! '

D. Diègub. Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.

D. Febnand. Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasso. Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, Pour témoigner à tous qu'à regret je permets Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, De moi ni de ma cour il n'aura la présence, (à Don Arias) Vous seul des combattants jugerez la vaillance: Ayez soin que tous deux fassent* en gens de cœur, Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.5 Qui qu'il soit,6 même prix est acquis à sa peine! Je le veux de ma main présenter à Ohimène, Et que pour récompense il reçoive sa foi!

Ohdeènb. Quoi! Sire, mlmposer une si dure loi!

D. Febnand. Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte. Gesse de murmurer contre un arrêt si doux: Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.

Avant le combat, Rodrigue vient de nouveau offrir sa tète à Chimène ; il veut mourir de sa main, mais elle le renvoie à don Sanche et lui commande de sortir vainqueur du combat Bientôt après, don Sanche apporte une épée aux pieds de Chimène. A cette vue, croyant son amant mort, elle éclate en imprécations contre le meurtrier.

1 Pour: oserait se mesurer avec lai. 2 Ardeur pour amour: v. p. 1 1, n. 1 .

8 L'emploi du mot madame dans la tragédie n'a rien de choquant pour une oreille française. Il faut se rappeler que ce mot vient du latin domina, et que Ton dit en français madame en parlant à une princesse ou à ane reine. Dans notre passage et dans d'autres analogues on ne le traduira pas.

* Faire est ici verbe neutre, comme agir; v. page 27, note 6.

5 On dirait aujourd'hui et amenez-moi; v. page 3, note 4.

« Variante: Quel qu'il soit.

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