HORACE, CURIACE
Curiace. Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;1 c
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort! Je mets à faire pis,2 en l'état où nous sommes, Le sort, et les démons, et les dieux, et les hommes. Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux, L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.
Horace. Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière; Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur; Et comme.il voit en nous des âmes peu communes,8 Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.4
Combattre un ennemi pour le salut de tous, Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups, D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire: Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire; Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu'on briguerait en foule une si belle mort; Mais vouloir au public5 immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur,
1 En prose tournons faire la guerre. 2 C'est-à-dire: Je défie de fairepis.
• Variante: Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes.
4 L'emploi du mot fortuits, au pluriel sans épithète, est hardi et poétique. On ne dit guère aujourd'hui que bonnes fortunes, mauvaises fortunes, fortunes diverses, etc.
8 Au publie, c'est-à-dire: reipublieae, à l'État.
24 COBHHLLE (1«06-1«8*).
Et rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa rie, Une telle vertu n'appartenait qu'à nous; L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.
Cubiace. Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr. L'occasion est belle, il nous la faut chérir. Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare; Mais votre fermeté tient un peu du barbare: Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité.
A quelque prix qu'on mette une telle fumée, L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté1 pour suivre mon devoir; Notue longue amitié, l'amour, ni l'alliance, N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance, Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fiait,2 Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; J'ai le cœur aussi bon, mais enfin, je suis homme: Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Oe triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler: J'aime ce qu'il me donne, et je plains8 ce qu'il m'ôte: Et si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain.
1 Aujourd'hui: je ne me suis pas consulté pour, ou: je n ai pas hésité à.
2 Voltaire dit que autant que Borne vous a fait n'est pas français. Cependant l'emploi du mot faire (comme l'anglais to do), pris dans l'acception du verbe qui précède et qu'il faudrait répéter, est très fréquent dans la langue du 17« siècle. Les exemples abondent dans Molière.
Il l'appelle son frère, et l'aune dans son âme, Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme. (Tartufe, T, s.j H y a un certain air doucereux qui les altère, ainsi que le miel fait les mouches. (Qeorge* Dandm, n. 4.) Je risque plus du mien que tu ne
fais du tien. (SgonartlU, 5.)
La langue française actuelle n'a pas tout â fait renoncé à cet idiotisme; elle emploie encore faire à la place du verbe qui précède, mais en ce sens le verbe faire ne peut plus avoir de régime, p. e.
Oui, je sais . . . vous l'aimez plus que je ne fais moi-même.
AUGIEE ET BANDEAU, U Gmdrê de Jf. FHHêt, 2. 4.
8 C'est-à-dire je regrette.
HOBACE (ACTE H, SCÈNE m). 26
Horace. Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être; Et a tous m'égalez, faites-le mieux paraître.
La solide vertu dont je fais vanité1 y admet point de faiblesse, avec sa fermeté; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière2 Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand; il est au plus haut point; Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point: Contre qui que ce. soit que mon pays m'emploie, Taecepte aveuglément cette gloire avec joie; Cdle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui près de le servir, considère autre chose, 1 faire ce qu'il doit lâchement se disposer Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Borne a choisi mon bras, je n'examine rien: Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère; Et pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
Cciiace. Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue; Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue; Comme notre malheur elle est au plus haut point: Saofirez que je l'admire et ne l'imite point.
Horace. Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte ; Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux; Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.8 Je rais revoir la vôtre, et résoudre son ame A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,4 A tous aimer encor^ si je meurs par vos mains, Et prendre en son malheur des sentiments romains.
CamOle demande en vain à Curiace l'abandon d'un devoir rigoureux; <& l'émeut sans le séduire; en vain la généreuse Sabine réclame 1 honneur f être immolée la première, pour que sa mort rompe des liens de famille être les rivaux et les laisse sans déchirement au service de leur patrie: *3e ne saurait ébranler les résolutions prises en vue du devoir et de la rte et que le vieil Horace vient raffermir par sa présence et par ses pnta. A sa voix, les guerriers partent pour le combat.
Les femmes, demeurées seules dans la maison, se livrent à leur douleur. Te moment, la nouvelle que le combat est suspendu et que l'on a résolu
1 Faire vanité de q. ch. est une expression dont on trouve aussi des œapiet dans Molière: Ce style figuré dont on fait vanité. (Maanthrop*, I, 20
1 Inversion hardie pour : Et c'est entrer mal dons la carrière de l'honneur.
1 Voltaire lait remarquer que voici venir ne se dit plus. Il se disait îwtant très bien du temps de Corneille. Molière a dit: Mais le voici <mr (Étourdi, V, U) et Voici venir Ascagne (Dépit amoureux, V. S). fa le &t même encore aujourd'hui en vers. Voici venir la bannière des <taifi« d'AveneL scbibe, Dame blanche, III, 3. Cependant, en prose, a as finit plus que: voici ma sœur qui vient ou simplement: voici as mur, me» la bannière.
* On tirait en prose: et la décider à se souvenir, etc.
de consulter encore une fois les dieux, leur fait concevoir une fausse espérance. Elles sont bientôt détrompées. Le vieil Horace leur apporte la nouvelle que les entrailles des victimes ont confirmé les choix d'Albe et de Rome, que les Horaces et les Curiaces sont aux prises. L'anxiété s'empare de nouveau de leurs âmes. Alors accourt tout éperdue leur confidente Julie qui leur apprend ce qu'elle a vu du haut des murs.