‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 66 sur 514 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

Ll VIEIL HORACE, VALÈEE, CAttLLE.

Valère. Envoyé par le roi pour consoler un père, Et pour lui témoigner ....

Le vieil Horace. N'en prenez aucun soin: C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin, Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie Ceux que vient de m'ôter une main ennemie. Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur; Il me suffit.

Valère. Mais l'autre est un rare bonheur; De tous les trois chez vous il doit tenir la place.

Le vieil Horace. Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace î1

Valère. Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.

Le vieil Horace. C'est à moi seul aussi de punir son forfait.

Valère. Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?

Le vieil Horace. Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite ?

Valère. La fuite est glorieuse en cette occasion.

Le vieil Horace. Vous redoublez ma honte et ma confusion. Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire, De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.

Valère. Quelle confusion, et quelle honte à vous D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire? A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?

Le vieil H. Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin Lorsque Albe sous ses lois range notre destin?

Valère. Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?

Le vieil Horace. Je sais que par sa fuite il a trahi l'État.

Valère. Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat; Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyait qu'en homme Qui savait ménager l'avantage de Borne.

Le vieil Horace. Quoi! Rome donc triomphe?

Valère. Apprenez, apprene La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.

Resté seul contre trois, mais en cette aventure Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun, d'eux,2 H 'sait bien se tirer d'un pas si dangereux;8

1 Variante: Eût-il fait avec lai périr le nom d'Horace I

2 Forte is integer fuit, ut universis solus nequaquam par, sic advei sus singuloB ferox. Tite-Live. I, 26. ' Variante; d'un pas si hasmrdetu

HORACB (ACTE IV, SCÈNE u). 29

Il fait pour mieux combattre, et cette prompte ruse Divise adroitement trois frères qu'elle abuse. Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé, Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; Leur ardeur vest égale à poursuivre sa fuite; Mais leurs coups inégaux1 'séparent leur poursuite.

Horace, les voyant l'un de l'autre écartés, Se retourne, et déjà les croit demi-domptés: Il attend le premier, et c'était votre gendre. L'autre, tout indigné, qu'il ait osé l'attendre, ûi Tain en l'attaquant fait paraître un grand cœur; Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur. Àlbe à son tour commence à craindre, un sort contraire; Hle crie au second qu'il secoure son frère: Il se hftte et s'épuise en efforts superflus; H trouve en les joignant que son frère n'est plus. Camille. Hélas!

Valèke. Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientôt la victoire d'Horace: Son courage sans force est un débile appui; Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.

Comme notre héros se voit près d'achever, C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:2 «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; Rome aura le dernier de mes trois adversaires, C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,"3 Dit-il, et tout d'un temps on le voit y voler. La victoire entre eux deux n'était pas incertaine, L'AIbain percé de coups ne se traînait qu'à peine, Et comme une victime aux marches de l'autel, Il semblait présenter sa gorge au coup mortel: Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, Et son trépas de Rome établit la puissance.

Le vieil Hobacb. O mon fils! Ô ma joie! Ô l'honneur de nos jours! O d'un État penchant4 l'inespéré secours! Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace! Appui de ton pays, et gloire de ta race! Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments? Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse?

Vilèrb. Vos caresses bientôt pourront se déployer: Le Roi dans un moment vous le va renvoyer5

1 heure coupe inégaux, c'est-à-dire Us coups qu'ils ent reçus, les Uueuree de l'un, qui étaient plus «graves que celles de l'autre.

2 Braver comme verbe neutre, voyez page 27, note 6.

8 »Duos, inquit, fratrum manions dedï, tertium in causaux belli hoiogce, ut Romanus Albano imperet, dabo.« Tite-Live. I, 25. 4 C'est-à-dire: État' penchant vers sa ruine, État chancelant. • Aujourd'hui on dirait: Le roi va vous le renvoyer.

Et remet à demain la pompe qu'il prépare

D'un sacrifice aux dieux pour un bonheur si rare;1

Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux

Par des chants de victoire et par de simples vœux.

C'est où le Eoi le mène, et tandis2 il m'envoie

Faire office vers vous de douleur et de » joie;

Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;

H y. viendra lui-môme, et peut-être aujourd'hui:

Il croit mal reconnaître une vertu si pure,

Si de sa propre bouche il ne vous en assure,

S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.

Le vieil Horace. De tels remerctments ont pour moi trop d'éclat. Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres Du service d'un fils, et du sang des deux autres.

Valère. Il ne sait ce que c'est8 d'honorer à demi; Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui platt de vous faire4 Au-dessous du mérite et du fils et du père. •Te vais lui témoigner quels nobles sentiments La vertu vous inspire en tous vos mouvements, Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.

Le vieil Horace. Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.

Le vieil Horace exhorte Camille à vaincre sa tristesse, à immoler son amour à la patrie et à bien recevoir son frère. Elle est très loin des dispositions dans lesquelles son père voudrait la voir, mais elle a soa héroïsme à elle, c'est celui de l'amour. Restée seule elle s'écrie: , Oui, je lui ferai voir par d'infaillibles marques, Qu'un véritable amour brave la main des Parques!

Si les hommes sentent comme des Romains, Camille a les sentiments d'une femme, elle est indignée qu'on ose lui demander de l'insensibilité: D me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le cœur. En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 8e plaindre est une honte, et soupirer un crime: Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.

On voit entrer en scène Horace suivi d'un soldat qui porte les trois épées des Curiaces. C'est une faible imitation du récit si simple et si touchant de Tite-Live: Princeps Horatius ibat trigemina spolia prae se gerens; oui soror virgo, quae dssponsa uni ex OuriaHis fuerat, obvia ante portant Capenam fuit; cognitoque saper kumeros frottis pmiudamento sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines et flebihter ne-mine sponsum mortuutn appeUat.

1 Variante: Et remet à demain le pompeux sacrifice

Que nous devons aux dieux pour un tel bénéfice.

2 Le vieux langage employait tandis sans que dans le sens de cependant, pendant ce temps. Du. reste Corneille est le dernier auteur où l'on trouve cette forme; on ne la rencontre plus dans Molière.

9 Ordinairement on dit: il ne sait ce que c'est que d'honorer à demi. * Variante: Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut faire.

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