‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 67 sur 514 · CAMILLE, HORACE · texte numérisé non relu

CAMILLE, HORACE

Horace. Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États; Voi? ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur1 de ma victoire.

Camille. Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois. Horace. Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: Qçand la perte est vengée on n'a plus rien perdu.

Camille. Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,2 •Je cesserai pour eux de paraître affligée, Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée: Mais qui me vengera de celle d'un amant, Pour me faire oublier sa perte en un moment? Horace.. Que dis-tu, malheureuse?

Camille. 0 mon cher Curiace!

Horace. O d'une indigne sœur insupportable audace!3 I>*un ennemi public dont je reviens vainqueur Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! Ta bouche la demande, et ton cœur la respire! <*ûs moins ta passion, règle mieux tes désirs, Ne me fais pins rougir d'entendre tes soupirs; Tes flammes désormais doivent être étouffées; Raams-les de ton âme, et songe à mes trophées: vfaHs soient dorénavant ton unique entretien.

Camille. Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien; Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon &me, Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme:4 la joie et mes douleurs dépendaient de son sort; Je l'adorais vivant, et je le pleure mort. X? cherche plus ta sœur où tu l'avais laissée; Tn ne revois en moi qu'une amante offensée, Qn comme une furie attachée à tes pas, Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang,5 qui me défends les larmes, $a veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que jusques au ciel élevant tes exploits, Voi-mème je le tue une seconde fois!

Puassent tant de malheurs accompagner ta vie, i^ue tu tombes au point de me porter envie; Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté <>tte gloire si chère à ta brutalité!

1 Voyez page 13, note 4 2 On dirait aujourd'hui; répandu.

» Vmntmte: /'insupportable audace! * Voyez page 11, note 1.

* Variante; Tigre affamé de sang.

82 GOBHULLE (MOft-1684).

Hobace. O oiel! qui vit jamais une pareille rage! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Borne.

Camille. Borne, Tunique objet de mon ressentiment! Borne, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Borne qui t'a vu naître, et que ton cœur adore! Borne enfin que je hais parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés!

Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts1 et les mers! Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles! Et de ses propres mains déchire ses entrailles! Que le courroux du ciel allumé par mes vœux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,* Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Bomain à son dernier soupir, Moi seule en être cause et mourir de plaisir!

Horace, mettant la main à Vépèe et poursuivant sa soeur qui s'enfuit. C'est trop, ma patience à la raison fait place; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.*

Camille, blessée deiinère le tliëâtre. Ah! traître!

Horace. Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain!4

Le père d'Horace juge en véritable Romain le forfait de son fils (V, I). Je ne plains point Camille: elle était criminelle; Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle: Moi, d'avoir mis au jour8 un cœur si peu romain! Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main. Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; Mais tu pouvais, mon fils, t'en épargner la honte: Son crime, quoique énorme et digne du trépas, Était mieux impuni que puni par ton bras. Mais voici le roi lui-même qui vient dans la maison du vieil Horace pour

1 En prose mont ne se dit guère qu'avec un nom propre (mont Sinaï, mont Cenis) et dans certaines locutions, p. e. par delà les monts, par monts et par vaux, promettre à qn. monts et merveilles.

2 Variante: Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre. Vaugelas dit en 1647 (Remarques) que le mot foudre est masculin

ou féminin, comme on veut. Ménage dit en 1672 (Observations) qu'au figuré foudre est toujours masculin, au sens propre le plus souvent féminin. C est la distinction que Corneille fait, sinon toujours, du moins assez souvent. Aujourd'hui la règle de Ménage est adoptée par tous les grammairiens.

3 Variante: Va dedans les enfers joindre ton Curiace.

4 „Abi hinc cum immaturo amore ad sponsum, oblîta fratrum mortuorum vivique, oblîta patriae. Sic eat quaecunque Romana lugebit hostem.a Liv. I, 26. 5 V. p. 21. n. 4.

HORACE (ACTE Y, SCÈNE m). 33

a consoler. Valère qui a annoncé la victoire d'Horace, demande que son crime ne reste pas impuni. Horace ne se défend pas, il met sa vie à la discrétion du roi, comme il l'a déjà mise à celle de son père. Mais le rââ Horace prend la parole pour défendre la vie de Tunique enfant que cette funeste journée lui a laissé. Nous reproduisons de son discours (Y, 3) les vers suivants:

Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,

Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre,

L*abandonnerez-vous à l'infâme couteau

Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?

Romains, souflrires-vous qu'on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,

Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom

D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?

Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit de ses exploits?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Cunaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire;

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,

Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,

Qui veut d'un si bon sanç souiller un si beau jour.

Âlbe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.

Après avoir entendu leurs discours, le roi prononce la sentence: Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime: Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux Etats. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie: Sans lui j'obéirais où je donne la loi,

Et je serais sujet où je suis deux fois roi.

Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime: Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; Sa1 chaleur généreuse3 a produit ton forfait; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet

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