LES PRÉCIEUSES RIDICULES (SCÈNE II
renommée accuse juste en contant ce que vous Taies; et vous allez frire pic, repic et capot1 tout ce qu'il y a de galant dans Paris.
Madelo*. Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de eee louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donna* de notre sérieux dans le doua de votre flatterie.
Caxhos. Ma chère, il faudrait faire donner des sièges.
Madelok. Holà, Almanzorl
ÂuunoB. Madame!
MiDBW)K. Yite,voiturez-nous ici les commodités de la conversation.
MâflciRfT.ï,K. Mais au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi? (Almanzor sort.)
Cathos. Que craignez-vous?
M4HCAWTJ.K, Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de w franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine dtêtre de fort «nom* garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme <fc Turc à More.2 Gomment diable? d'abord qu'on les approche, à u mettent sur leur garde meurtrièref Ah! par ma foi, je m'en défie, et je m'en vais gagner au pied,8 ou je veux caution bourgeoise^ qs'Us ne me feront point de mal.
Madblon. Ma chère, c'est le caractère enjoué.
Cathob. Je vois bien que c'est un Amilcarfi
Madelon. Ne craignez rien: nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir en assurance sur leur prutfhomie.6
Cathos. Mais de grâce, monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure; contentez ** veu C envie qu'il a de voue embrasser.
Màbta«i¥j.« Eh bien, mesdames, que dites-vous de Paris?
Mamlon. Hélas! qu'en pourrions-nous dire? Il faudrait être F antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.
îfAorAMT.» Pour moi, je tiens que, hors de Paris, il n'y a point <fc salut pour les honnêtes gens.7
Cathos. C'est une vérité incontestable.
Mâflf.AP^j,» h y fût un peu crotté; mais nous avons la chaise.8
Madelon. H est vrai que la chaise est un retranchement merfillnuc contre les insultes de la boue et du mauvais temps.
UkfuïAmxM Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit *st des vôtres?
Hadelok. Hélas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous
1 Tenues dn jeu de piquet qui signifient battre complètement.
2 Traiter de Turc à More (Maure) signifie: traiter sans aucune pitié, 'Muse les Turcs en Afrique traitaient les Maures leurs sujets.
1 Gagner au pied, archaïsme qui signifiait: s'enfuir.
4 Caution bourgeoise signifiait du temps de Molière: caution d'un ****9eoiê et habitant de la ville, c'est-à-dire caution valable.
1 AmUcar dans le roman de Clélie (v. p. 64, n. 1) est un Carthaginois -Humeur galante et enjouée.
* fmaChomU, archaïsme pour probité, sagesse acquise par une longue ipérieaee. 7 Voyez page 77, note 3.
* CeeVirdire: la chaise à porteurs qui, du temps de Louis XIV, replaçait à Paris le fiacre et la voiture de remise.
C Plate, Mmmd i* iÀttiratwt fronçait*. 10e éd. 5
66 HOUÈRE (1628-1673).
sommes en passe de l'être,1 et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs du RecueUdespièces choisies*
Cathos. Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.
Mabcabille. C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne : ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.
Madelon. Eh ! mon Dieu, nous vous serons obligées dé la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces messieurs-là, si Ton veut être du beau monde. Ce sont ceux8 qui donnent le branle à la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque jour les pétâtes nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé: »Un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité; monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse.*4 C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies;6 et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.
Cathos. En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain6 qui se fait chaque jour; et pour moi, j'aurais toutes les hontes du monde, s'il fallait qu'on vint à me demander si j'aurais vu quelque chose de nouveau que je n'aurais pas vu.
Mascabille. Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas7 des premiers tout ce qui se fiait ; mais ne vous mettez pas en peine: je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m9 en escrime un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles8 de Paris, deux cents
1 Être en posée veut dire: être sur le point de réussir. Fasse s'appelle proprement au jeu de mail ou de billard une porte ou un arc de fer, par où la bille doit passer.
2 Publication périodique, à laquelle collaboraient surtout les habitués de l'hôtel de Rambouillet: Voiture, Benserade, Chapelain, etc.
8 Variante: eux. 4 On dit aujourd'hui: mettre sous presse, sans article. 6 On dirait aujourd'hui: en société.
6 Quatrain, pièce de quatre vers; tercet, pièce de trois vers.
7 Aujourd'hui on dit plus volontiers: de ne pas avoir.
9 On dirait aujourd'hui dans les salons. La ruelle est proprement la place qui reste entre le mur et le lit Du temps de Molière, il était d'usage de recevoir dans la chambre à coucher; la société se réunissait autour d'une sorte de lit paré où était assise la dame de la maison.
LES FRÊCŒtfSES BIDICULES (SCÈNE tx). 67
chansons, autant de sonnets,1 quatre cents épigrammes et plus de aille madrigaux,2 sans compter les énigmes et les portraits.3
Madsloh. Je tous avoue que je suis furieusement pour les portraits: je ne vois rien de si galant que cela.
Mascamllb. Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.
Cathos. Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.
Mascasillb. Gela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce patin, que je vous donnerai à deviner.
Midelon. Lesmadrigauxsontagréables, quand ils sontbien tournés.
¥abcaot.lr. C'est mon talent particulier; et je travaille à mettre ♦* madrigaux toute l'histoire romaine.4
Hadelon. Ah! certes, cela sera du dernier beau * J'en retiens 21 exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.
MificuoLLB. Je vous en promets à chacune un,. et des mieux pies. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seulec*nt pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent.
Madeloh. Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.
Miscabuxi. Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die6 -n impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que / fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus.
Cathos. L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.
M*jyAtn.ni. Écoutez donc.
Madilon. Nous y sommes de toutes nœ oreilles.
Majscawlle. Oh, oh! je riy prenais pas garde:
Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde, Votre œu en tapinois me dérobe mon cœur. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur!
Cathos. Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant.
Mascarille. Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent ?ht le pédant.
Madeloh. Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.
Mascabillb. Avez-vous remarqué ce commencement, oh, oh! Voilà qui est extraordinaire: oh, oh! Comme un homme qui s'avise '"« d'nn coup: oh, oh! La surprise, oh, oh!
Madeloh. Oui, je trouve ce oh, oh! admirable. .
Mascawlle. Il semble que cela ne soit rien.
1 Sonnet (de l'italien sonetto, diminutif du latin sonus), petit poème '- U T«n partagés en deux quatrains sur deux rimes, et en deux tercets. Lîéée qd termine le sonnet doit avoir quelque chose de piquant, de H-ré et de gracieux. 2 Compliments en vers.
1 Ken entendu portraits écrits en prose ou en vers.
4 On a dit par erreur que ce trait d'une histoire en madrigaux était •> alloâon an poète Benserade, qui mit en rondeaux (petites pièces de «ton* Ters) les Métamorphoses d'Ovide; car l'ouvrage de Benserade ne pnt qu'en 1676, et la comédie des Précieuses est de 1659.
1 C'est du dernier beau, c'est de la dernière beauté, perfection, etc., étions créées par les précieuses et qui sont restées en usage.
4 Le sabjonetif que je die, au lieu de que je dise, était fort usité dans •/Tarière moitié du 17* siècle; nôn-seulement en vers, mais aussi en prose. 1 -** «a tempff de Molière qu'il commence à vieillir: le poète le tourne " rôcifc dans les Femmes savantes; voyez p. 120 et 121 de ce Manuel.
Càthos. Ah! mon Dieu, que dites-vous? Oe sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.
Madelon. Sans doute; et j'aimerais mieux avoir fait ce oh, oh! qu'un poème épique.
Mascabille. Tudieu! vous avez le goût bon.
Madelon. Eh! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.
Mascabille. Mais n'admirez-vous pas aussi je n'y prenais pas garde? je n'y prenais pas garde, je ne m'apercevais pas de cela: façon de parler naturelle: je n'y prenais pas garde. Tandis que sans songer à mal, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton; je vous regarde, c'est-à-dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple; votre œil en tapinois . . . Que vous semble de ce mot tajnnoisf n'est-il pas bien choisi?
Cathos. Tout à fait bien.
Masoabille. Tapinois, en cachette: il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris: tapinois.
Madelon. Il ne se peut rien de mieux.
Mascabille. Me dérobe mon cceur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleurl Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter?
Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur!
Madelon. U faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.
Mascabille. Je veux vous dire l'air que j'ai foit dessus.
Càthos. Vous avez appris la musique?
Mascakille. Moi? Point du tout.
Cathos. Et comment donc cela se peut-il?
Mascabille. Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.
Madelon. Assurément, ma chère.
Mascabille. Écoutez si vous trouverez l'air à votre goût. Hem, hem, la, la, la? la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix, mais il n'importe, c'est à la cavalière. (M chante.)
Oh, oh! je n'y prenais pas garde, etc. .Cathos. Ah! que voilà un air qui est passionné! Est-ce qu'on n'en meurt point?
Madelon. Il y a de la chromatique1 là-dedans.
Mascabille. Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant? Au voleur, au voleur, au voleur! Et puis, comme si l'on criait bien fort, au, au, au, au, au, voleur! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée, au voleur!
Madelon. C'est là savoir le fin des choses, fe grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasmée de l'air et des paroles.
Cathos. Je n'ai encore rien vu de cette force-là.
Mascabille. Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.
1 II y a de la chromatique (aujourd'hui on dit: du chromatique) dans cette musique signifie : cette musique monte ou descend en demi-tons. Chromatique vient du grec /?*>,"«, couleur; le nom vient de ce que les demi-tons sont en musique analogues à ce que la gradation des couleurs est en peinture.
LE MSANTHBOPE. 69
Mideloh. La nature vous a traité en vraie mire passionnée, »t tous en êtes l'enfant gâté.
UknfikYniM A quoi donc passez-vous le temps?
Cithos. A rien du tout.
Madeloh. Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de dittrtissements.
Mascibillk. Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez; aussi bien, on en doit jouer une nouvelle qTie je serai bien aise que nous voyions ensemble.
Kidelon. Cela n'est pas de refus.
IfâscAitnjiR. Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, ?and nous serons là; car je me suis engagé de1 faire valoir la pièce, ?t l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ki qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et2 leur donner fe la réputation; et je vous laisse à penser si, quand nous disons <<wlque chose, le parterre ose nous contredire I Pour moi, j'y suis fat exact; et, quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours: >Voilà qui est beau!* devant que9 les chandelles soient allumées.
Madelon. Ne m'en parlez point: c'est un admirable Heu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.
La conversation est en bon train, lorsqu'on annonce le vicpmte de Jo- &et, c'est-à-dire l'autre laquais habillé en seigneur. Il est encore plus "itrsvagant que son camarade; les deux demoiselles sont au comble de la ;oie de posséder deux beaux esprits à la mode. Elles permettent que Mas- '-«De et Jodelet fassent venir des musiciens et leur donnent un petit bal Jcprorjsé. Au milieu du divertissement entrent les deux prétendants ■tfondaha, chacun un bâton à la main. Mascarille, se sentant battre, crie à son uttre: ,JJn, vous ne m'aviez pas dit que les coups en seraient aussi." Le -yuère est éclairci, et la pièce finit par la confusion des deux précieuses.