ACTE II, SCÈNE IV
Cxjtakdre. Parbleu! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé,* Xadame, a bien paru ridicule achevé.8 -Va-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières, D'un charitable avis lui prêter les lumières?
CcuMta. Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort;4 Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord;
1 Ferme est un des adjectifs qui s'emploient encore aujourd'hui et 'mê la même forme comme adverbes.
1 Am levé du roi, c'est-à-dire à l'instant où le roi reçoit dans sa taifare après s'être levé. Autrefois on écrivait le levé (comme aussi le *«é, le déjeuné); aiyourd'hui on écrit le lever.
1 Aujourd'hui et en prose on dirait: Il a paru d'un ridicule achevé.
* BmrbouiOer veut aire, au sens propre: salir f souiller tacher. Il *l*rbomBe s'employait autrefois au figuré et signifiait: Il fait beau- **pdetort à ea réputation.
Et lorsqu'on le revoit après un peu d'absence, On le retrouve encor plus plein d'extravagance.
Acàste. Parbleu! s'il faut parler de gens extravagants, Je viens d'en essuyer un des plus fatigants: Damon, le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.1
Célmène. C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours L'art de ne vous rien dire avec de grands discours; Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte,2 Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute.
Éliante (à Philtnte). Ce début n'est pas mal; et contre le prochain La conversation prend un assez bon train.
Cutandbe. Tfrnante encor, madame, est un bon caractère.
Célimâne. C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère. Qui vous jette, en passant, un coup d'œil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde; A force de façons, il assomme le monde; Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l'entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien; De la moindre vétille8 il fait une merveille, Et jusques* au bonjour, il dit tout à l'oreille.
ÀCÀ8TE. Et Géralde, madame?
Célmène. 0 l'ennuyeux conteur!
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur; Dans le brillant commerce il se môle sans cesse, Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse: La qualité l'entête;5 et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux,6 d'équipage, et de chiens; Il tutoie, en parlant, ceux du plus haut étage, Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.
Clitàndbe. On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien.7
Célimène. Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien! Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre: Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire, Et la stérilité de son expression Fait mourir à tous coups la conversation. En vain, pour attaquer son stupide silence, De tous les lieux communs vous prenez l'assistance: Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt. Cependant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore épouvantable;
1 C'est-à-dire: hors de ma chaise à porteurs; v. page 65, note 8
2 Ne voir goutte veut dire ne rien voir (du latin ne guttam quddem) 8 Vétille est un mot du langage familier qui veut dire bagateUe% cho»
de nulle importance. (Du latin vetUia.)
* Jusques, pour jusque, s'emploie en poésie et dans le style soutenu 6 Qualité employé absolument dans le sens de bonne qualité, haut\
qualité. La qualité Ventile signifie: Il n'a d'estime que pour les gens d<
haute condition et n'a qu'eux en tête.
8 Pour: sur des chevaux, etc. 7 Voyez page 67, note 5.
LE MISANTHROPE (ACTE n, SCÈNE IY). 77
Et Ton demande l'heure, et Ton bâille vingt fois, Qu'elle grouille1 aussi peu qu'une pièce de bois.
Acaste. Que vous semble d'Adraste?
Géluânb. Ah! quel orgueil extrême!
Test un homme gonflé de l'amour de soi-même. Son mérite jamais n'est content de la cour: Contre elle il fait métier de pester chaque jour, Et Ton ne donne emploi, charge, ni bénéfice,8 Qu'à* tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.
Cutaudhx. Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui X% plus honnêtes gens,4 que dites-vous de lui?
Celuêke. Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, Et que c'est à sa table à qui Ton rend visite.5
Eluutb. H prend soin d'y servir des mets fort délicats.
CiuxÈKB. Oui; mais je voudrais bien qu'il ne s'y servit pas: Cest un fort méchant plat que sa sotte personne, Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.
Phiubte. On fait assez de cas de son oncle Damis: Qu'en dites-vous, madame?
Célmène. Il est de mes amis.
Phuste. Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage.
Célméne. Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage;6 0 est guindé sans cesse; et, dans tous ses propos, On Toit qu'il se travaille à dire de bons mots.7 Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, Rira ne touche son goût, tant 0 est difficile; H veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, Çae c'est être savant que trouver à redire, W n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, û se met au-dessus de tous les autres gens; Agi conversations même il trouve à reprendre: r* sent propos trop bas pour y daigner descendre; Et les deux bras croisés, du haut de son esprit
3 regarde en pitié tout ce que chacun dit.
1 Grouiller, vieux mot qui veut dire se remuer, branler. Elle grouille **" P* qu'une pièce de bois signifie: Elle reste là immobile comme ta morceau de bois. Dans le Bourgeois gentilhomme, Mœe Jourdain, intysée de se voir traiter de vieille femme, s'écrie: Est-ce que M1119 Jour- ^«t décrépite, et la tête lui grouiIU-M\e déjà? J Bénéfice peut signifier ici privilège, avantage accordé par le prince.
4 «ea dignité ecclésiastique accompagnée d'un revenu.
1 Ou abréviation pour: sans que.
4 Du temps de Molière honnête homme, honnêtes gens se disait *"** dsns le sens de homme de bonne compagnie, gens comme il faut. ÏJh dît aujourd'hui: C'est à sa table que l'on rend visite. Boileau ***"» la même tournure que Molière dans le vers suivant:
C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler. (Satire ix.) n En prose on dirait: ce dont j'enrage.
' On dirait aujourd'hui: des bons mots, car on considère bon mot *"to testât un seul mot par le sens.
78 VOUÈBE (lttt-ltTO)-
A caste. Dieu me damne! voilà son portrait véritable.
Clitandbe (à Célimène). Pour bien peindre les gens vous êtes
admirable.
Alcbste. Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour: Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on1 ne vous voie, en hftte, aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.
Cijtàndbe. Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous blesse, Il faut que le reproche à madame s'adresse.
Alceste. Non, morbleu! c'est à vous; et vos ris2 complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie; Et son cœur à railler trouverait moins d'appas, S'il avait observé qu'on ne l'applaudît pas. C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre3 Des vices où l'on voit les humains se répandre.4
Phdjnte. Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?
Célimène. Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise? A la commune voix veut-on qu'il se réduise, Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux? Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire; Il prend toujours en main l'opinion contraire. Et penserait paraître un homme du commun, Si Ton voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un. L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes, Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes; Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui. (On rit)
Alceste. Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire, Et vous pouvez pousser contre moi la satire.6
Philinte. Mais il est véritable6 aussi que votre esprit Se gendarme7 toujours contre tout ce qu'on dit,
1 V. p. 77, n. 3. * Ris, substantif masculin synonyme de le rire s'emploie surtout dans le style soutenu et dans les vers.
3 On ne dit plus se prendre, on dirait aujourd'hui: s'en prendre c quelqu'un d'une chose, pour dire: la lui attribuer, l'en rendre responsable
4 On dit en prose: S'abandonner à un vice.
5 Pousser la satire contre quelqu'un est une expression originale d< Molière, et dite par analogie au terme d'escrime pousser une botte à qn« qui s'emploie aussi au figuré. On dit aussi: pousser trop loin la raillerie
6 II est véritable, on dirait aujourd'hui: Il est vrai.
7 Se gendarmer, verbe pronominal formé du substantif gendarme se dit familièrement dans le sens de s'emporter mal k propos pour mu cause légère.
Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport
H faut que notre honneur se gendarme si fort? (Tartufe iv> 3,