ORESTE
O Dieux ! quoi ! ne m'avez -vous pas Vous-même , ici , tantôt ordonne' son trépas ?
Mais les circonstances ne servent pas seulement à prouver contre un criminel ou à le justifier, l'éloquence les emploie encore pour
rehausser l'éclat des grandes actions. Ellemême inspira Bossuet , lorsqu'il composa ce morceau admirable qui se trouve dans Y oraison funèbre du grand Condê :
Arrêtes ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroy ; et , pour éprouver sa vertu , la guerre va e'puiscr toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux ! Ce ne sont pas seulement des hommes à combattre , ce sont des montagnes inaccessibles ; ce sont des ravins et des précipices d'un côté ; c'est de l'autre un bois impe'ne'trable , dont le fond est un marais , et derrière , des ruisseaux , de prodigieux retranchemens : ce sont partout des forêts abattues , qui traversent des chemins affreux ; et au dedans c'est Merci avec ses braves Bavarois ; Merci qu'on ne vit jamais reculer dans les combats ; Merci , que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier , et à qui ils ont rendu ce grand témoignage , que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable , ni manqué de prévenir leurs desseins , comme s'il eût assisté à leurs conseils. Ici donc , durant huit jours , et à quatre attaques differentes , on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées , autant par la résistance des ennemis , que par l'effroyable disposition des lieux ; et le prince se vit quel- ^ue temps comme abandonné. Mais , comme un autre
Machabée, son bras ne l'abandonna pas , et son courage , irrité par tant de périls, vint a son secours. On ne Peut pas plutôt vu , pied à terre , forcer le premier ces inaccessibles, hauteurs , que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée ; ses meilleurs régimens sont défaits ; la nuit sauve le reste de son armée î mais que des pluies excessives s'y joignent cftcOre , afin que nous ayons à la fois , avec tout le courage et tout Fart , toute la nature à combat— tre. Quelqu'avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi , et dans quelqu'affrcuse montagne qu'il se retranche de nouveau , poussé de tous côtés , il faut qu'il laisse au duc d'Enghien , non-seulement son canon et son bagage; mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s'ébranle *. Philishourg est aux abois en dix jours , malgré l'hiver qui approche ; Philisbourg qui tint le Khin si long-temps captif sous nos lois , et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte : Worms , Spire , Maycnce, Landau , vingt autres places de nom ouvrent leurs portes. Merci ne peut les défendre , et ne parait plus devant son vainqueur. Ce n'est pas asse* : il faut qu'il tombe à ses pieds , digne victime de sa valeur ; Nordlingen verra sa chute.
On divise les lieux oratoires en lieux intérieurs et lieux extérieurs. Les lieux intérieurs sont ceux: que l'orateur trouve dans son sujet ; les lieux extérieurs , ceux qu'il va chercher
DE LITTÉRATURE. . jZ
hors de son sujet. Ainsi lWateur de la chaire, pour donner plus de poids à ses paroles, emprunte celles des prophètes et celles de Dieu même ; celui du barreau , pour porter la conyiction dans l'esprit des juges, s'appuie des ordonnances , des lois et des coutumes ; l'orateur de la tribune , pour s'assurer les suffrages de son auditoire , cite en quelle occasion tel peuple , dans le même danger où se i trouvent ses concitoyens, rendit la loi qu'il propose , prit le parti qu'il conseille ; et le . dissertateur, pour donner plus de force à ses raisons, cite les autorités qui peuvent les étayer. '
Dès que l'orateur a trouvé, à l'aide de Y invention, les moyens et les raisons propres au sujet qu'il veut traiter, il doit les disposer avec assez d'art , pour être à peu près sûr de l'impression qu'il se propose de faire sur l'esprit de ses auditeurs. Les différentes parties d'un discours doivent avoir un tel rapport, un tel accord entre elles, qu'elles ne forment qu'un tout , aussi bien lié que bien assorti. C'est le secret de la disposition , qui n'est autre chose que l'arrangement des parties d'un discours. Ces parties sont au nombre de quatre:
Yexorde, la narration, la confirmation et la pi* roraison.
Vexorde est le début d'un discours.
Il est deux sortes d'exordes : le modéré et le véhément ; le sujet , le lieu , les conjone** tures décident le choix que l'orateur fait de l'un ou de l'autre.
Le grand Condé a terminé sa vie ; un tem~ pie sacré est ouvert ; des fidèle* y sont rassemblés ; un orateur paraît, c'est Bossuet, il parle. Le sujet, le lieu et la conjoncture n'exigent point un exorde véhément ; aussi l'jexorde de Bossuet est-il modéré,
An moment où j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon , prince dt Condé, je me sens également confondu et par lagran^ deur du sujet, et , s'il m'est permis de l'avouer, par rïnutillté du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du prince de Condé et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout ; le Français oui les vante n'apprend rien à l'étranger ; et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours pré? venu par vos pensées , j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ae pouvons rien , faibles créatures , pour la gloire des âmes extraordinaires : le sage a raison de dire que leurs seules actions peuvent le*
louer ; toute autre louange languit auprès des grands noms ; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé ».
Catîlîna conspire contre Rome , et il vient prendre place au sénat à l'instant où Cicéron se lève pour le dénoncer. Cicéron l'aperçoit et son indignation éclate dans cet exorde véhément : . .
Jusques à quand enfin, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Jusques à quand serons-nous le jouet de ta fureur? Quel sera le terme de cette audace effrénée ? Quoi ! ni la garde qui veille la nuit au mont Palatin , ni celle qui protège la sûreté de Rome , ni les craintes du peuple , ni le concours de tout ce qu'il y a de bons citoyens , ni les forces dont ce lieu est entoure , ni les regards ni la présence de ces sénateurs augustes , rien n'a pu t'intimider ! Tu ne vois pas que ta conjuration est découverte , que le sénat en connaît la trame , qu'il en tient déjà tous les fils ? Penses-tu que nous ignorions ce que tu fis la nuit dernière , ce que tu avais fait la nuit précédente, où tu t'es trouvé, les complices que tu as appelés près de toi , quelles résolutions tu as prises f O temps ! 6 mœurs ! le sénat tait tout , le consul voit tout , et ce traître respire ! Que dis— jo ! Il respire ! il vient au sénat , il y délibère et son œil marque la place où chacun de nous doit être frappé ».
A-t-on , par un exorde convenable au sur jet, fixé l'attention, l'intérêt de son auditoire; il faut se hâter de raconter le fait, d'exposer le sujet dont on veut l'occuper, La narration doit être claire et précise.
La narration, simple dans un plaidoyer t peut se parer de quelques ornemens dans une harangue ou dans une oraison funèbre. Bossuet , en louant k prince de Condé , a prouvé qu'une narration pouvait être écrite du style le plus vif et le plus pompeux.
À l'heure marquée, il fallut réveiller d'un pro* fond sonjm il cet autre Alexandre. Le voyez -voua comme il vole à la victoire ou à la mort ? Aussitôt
<ju'il eût porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presqu'en même temps pousser l'aîlc droite des ennemis , soutenir la nôtre ébranlc'e, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux , porter partout la teneur et c'tonncr de ses regards étiricelaiis ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de Parme'e d'Espagne, dont les gros bataillons serrés , semblables, r à autant de tours , mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches , demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute , et lançaient des feux de toutes parts. Mais il faut enfin céder, C'est en vain uu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche >
Bock précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés ; le prince l'a provenu : les bataillons enfonces demandent quartier. Mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assure , il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens , ceux-ci toujours en garde , craignent la surprise de quelque nouvelle attaque. Leur effroyable décharge met les nôtres en furie ; on ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat : mais ce grand prince, qui ne peut voir égorger ce s lions comme de timides brebis, calma les courages émus , et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors re'tonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers , lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur ! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince dont la victoire avait relevé la haute contenance , à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu'il eût volontiers sauvé la vie au brave comïe de Fontaines ! Mais il se trouva par terre parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince , qui lui fit perdre tant de ses vieux régi mens à la journée de Rocroy , en devait achever le reste dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le. genou , et dans le champ de bataille , il rend au Dieu des armée» la gloire qu'il lui envoyait. Là on célébra Rocroy délivré , les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte , la régence affermie, la France en repos , et un règne qui devait être si beau , commencé par un si
heureux pre'sage. L'armée commença l'action de grâces-, toute la France suivit ; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Enghicn. C'en serait assez pour illustrer une autre vîc que la sienne ; maïs pour lui , c'est le premier pas de sa course ».
Un fait est-il raconté , il faut l'appuyer de preuves ; une question est-elle posée , il faut résoudre les difficultés qu'elle présente : c'est le fait de la confirmation, partie la plus essentielle du discours, puisque c est elle qui doit porter la conviction dans les esprits; Voltaire en fournît un exemple qu'on ne peut trop admirer. . .
Lusîgnan veut engager Zaïre à rentrer dans le sein de la religion chrétienne , qu'elle a quittée ; il a recours à toutes les images, à tous les tableaux qui peuvent porter dans son cœifr le repentir et l'émotion :
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe , au moins , songe au sang qui coule dans tes veines ; C'est le sang de vingt rois , tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros dc'fenseurs de ma loi ; C'est le sang de3 martyrs... O fille encor trop chère ! Connais-tu ton destin ? sais-tu quelle est ta mère ? Sais-tu bien qu'à l'instant où son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour y
Je la vis massacrer par la maîn forcenée ,
Par la maîn des brigands à qui tu t'es donne'e ?
Tes frères , ces martyrs égorgés à mes yeux ,
T'ouvrent leurs bras sanglans tendus du haut descîeux ;
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes ,
Pour toi , pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes ,
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois ,
En ces lieux où son sang te parle par ma voir.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres ,
Tout annonce lé Dieu qu'ont vengé tes ancêtres.
Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais.
C'est ici la montagne où , lavant nos forfaits ,
Il voulut expirer sous les coups de l'impie ;
Cest là que de sa tombe ÎI rappella sa vie :
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,
Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu f
Et tu n'y peux rester sans renier ton père t
Ton honneur qui te parle et ton Dieu qui t'éclairc.
Je te vois dans mes bras et pleurer et frémir;
Sur ton Iront pâlissant Dieu met le repentir;
Je vois la vérité dans ton cœur descendue \
Je retrouve ma fille , après l'avoir perdue \
Et je reprends ma gloire et ma félicité T
En dérobant mon sang à l'infidélité,
La réfutation est liée à la confirmation. Elle a pour objet de prévenir les objections qui pourraient être faites , ou de détruire celles qui l'auraient été.
Apres Yexorde, ]& narration et la confirme** tion, vient la péroraison, dernière partie du discours, et partie bien importante, puisque c'est là qu'on porte les derniers coups à l'auditoire ; puisqu'il s'agit , après l'avoir fortement ébranlé , de se rendre absolument maître de son opinion ou de sa volonté, de son esprit ou de son cœur.
C'est dans Bossuet encore quèl'on trouve l'une des péroraisons les plus touchantes qu'ait produites l'éloquence de la chaire. Il peint le grand Condé prêt à rendre le dernier soupir , dans la dévotion , dans la ferveur que la religion attendait de lui, et s'écrie :
Que se faisait— îi dans cette âme ? Quelle nouvelle lumière lui apparaissait? Quel soudain rayon perçait la nue, et faisait comme e'vanouir en ce moment , avec toutes les ignorances des sens, les ténèbres même , si je Tose dire, et les saintes obscurités de la foi? Que deviennent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté? Dans l'approcbe d'un si beau jour, et dès la première atteinte d'une si vive lumière, combien promptement disparaissent tous les fantômes du inonde! Que l'éclat de la plus belle victoire parait somr bre ! Qu'on en méprise la gloire, et qu'on veut de mal à ces faibles yeux qui s'y sont laissés éblouir! Venes peuple» , venei maintenant - } mai» vejaez plutôt , prince*
et seigneurs, et vous qui juge* la terre, et vous qui ouvres aux hommes les portes du ciel , et vous plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois , lumières de la France , mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage ; venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance , de tant de grandeur , de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts ; voilà et qu'ont pu faire la magnificence et la pieté' pour honorer un héros : des titres , des inscriptions , vaines marques de ce qui n'est plus ; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau , et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant : et rien ne manque enfin dans tous ces honneurs , que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine , pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides ; quel autre fut plus digne de vous commander ? mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête ? Pleurez donc ce grand capitaine , et dites en gémissant : voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés taut de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre. Son ombre eût pu encore gagner des batailles; et voilà que, dans son silence, son nom même nous anime ; et ensemble, il nous avertit que pour trouver
Si MANUEL
à la mort quelque reste de nos travaux , et ne pas arriver sans ressource à notre éternelle demeure , avec le roî de la terre , il faut encore servir le roi du cîel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom, plus que tous les autres ne feront jamais votre sang répandu ; et commencez à compter le temps de vos utiles services, du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant. . Et vous , ne vien— drez-vous pas à ce triste monument, vous dis-je , qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis ? Tous ensemble , en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus , environnez ce tombeau , versez des larmes avec des prières , et admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cber entretien ! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus! et que sa mort vous serve a la fois de consolation et d'exemple! Pour moi , s'il m'est permis après tous les autres, de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau , 6 prince , le digne sujet de nos louanges et de nos regrets , vous vivrez éternellement dans ma mémoire : votre image y sera tracée , non point avec cette audace qui promettait la victoire ; non, je ne veux rien voir de ce que la mort y efface : vous aurez dans cette image des traits immortels ; je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire commença à vous. apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à
DE littérature. 8$
Rocroy ; et, ravi d'un sî beau triomphe, je dirai en actions de grâces, ces belles paroles du bienheureux disciple : « La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier,. c'est notre foi.» Jouissez, prince, de cette victoire ; jourssez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agre'ez ces derniers efforts, d'une voix qui vous fut connue , vous mettrez fin a tous ces discours. 4 U l'eu de déplorer la mort des autres , grand prince , dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte. Heureux, si, averti par ces cheveux blancs , du compte que je dois rendre de mon administration, ju réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie , les restes d'une voix qui tombe , et d'une ardeur qui s Vteint.
Uirwention la plus heureuse , et la disposition la mieux ordonnée , ont encore besoin du secours de la diction, qui comprend le choix et l'arrangement des mots, soit en écrivant , soit en parlant.
Pour bien écrire et bien parler une langue, il faut le faire avec correction et clarté. Écrire avec correction , c'est ne point faire de fautes contre les règles de la grammaire ; écrire avec clarté, c'est s'exprimer d'une manière parfaitement intelligible ; et ce mérite est un des plus grands.
Le caractère et le goût d'un auteur constituent ce qu'on appelle le style.
Le style est la réunion des expressions et des tours que Ton emploie pour rendre ses pensées. La différence de ces expressions et de ces tours, commandée par celle des pensées, en établit une dans le style. De là cette division que les rhéteurs ont faite du style oratoire en trois styles particuliers; le simple , le tempéré et le sublime.
Le style i c'est tout l'homme , a dit Buffon.
* Du style simple.
Le style simple est celui qui n'emploie que des expressions familièrement usitées, mais qui ne soient point triviales ; il consiste à dire , sans affectation , ce qu'on a pensé de même : le morceau suivant, tiré de l'éloge de Fénélon , par Laharpe, en est un exemple.
Son humeur était égale , sa politesse affectueuse et simple , sa conversation féconde et animée. Une gaîté douce tempérait en lui la dignité de son ministère, et le zèle de. la religion n'eut jamais chea lui ni sécheresse , ni amertume. Sa table était ouverte , pendant la guerre, à tous les officiers ennemis ou nationaux , que sa réputation attirait en foule à Cambrai. Il trouvait encore des niomens à leur donner, au milieu des devoirs et
des fatigues de Pépiscopat. Son sommeil était court , ses repas d'une extrême frugalité , ses mœurs d'une pureté irréprochable. Il ne connaissait ni le jeu , ni l'ennui ; son seul délassement était la promenade , encore trouvait-il le secret de la faire rentrer dans ses exercices de bienfaisance. S 'il rencontrait des paysans, il se plaisait à les entretenir, On le voyait assis sur l'herbe, au milieu $ eux , comme autrefois Saint-Louis sous le chêne de Vincenncs. Il entrait même dans leurs cabanes, et recevait avec plaisir tout ce que lui offrait leur simplicité hospitalière. Sans doute , ceux qu'il honora de semblables visites , racontèrent plus d'une fois à la génération qu'ils virent naître , que leur toit rustique avait reçu Fénélon.
Du style tempéré.
Le style tempéré, que Ton peut appeler style mixte, parce qu'il participe du style
entre l'un et l'autre. Plus orné que le premier, et ne s' élevant pas à la hauteur du second , c'est celui que Télocution emploie le plus habituellement, parce qu'il frappe eC attache davantage que le style simple, et ne fatigue pas à la longue, comme fatiguerait infailliblement un style qui viserait constamment au sublime.
Voici un exemple de ce style , tiré d'un ouvrage de J.-J» Rousseau. Il peint ainsi le lever du soleil :
*On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au devant de lui. L'incendie augmente f l'orient parait tout en flammes ; à leur éclat, on attend l'astre long-temps avant qu'il se montre j à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un e'clair , et remplit aussitôt tout T espace; le voile des ténèbres s'efface et tombe *, l'homme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui réclaire , les premiers rayons qui la dorent , la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée , qui réfléchit à l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent , et saluent de concert le père de la vie : en ce moment pas un seul ne se tait. Leur gazouillement , faible encore , est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée ; il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets , porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. Il y a là une de rai -heure d'enchantement auquel nul homme ne résiste : un spectacle si beau, si grand, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid.
Du style sublime.
Le style sublime est celui qui réunit la
pompe des expressions, la noblesse des tours , la rapidité et la variété imprévue des mouvemens à l'élévation des idées , à l'éclat des images , à la profondeur des pensées , à la hardiesse des métaphores.
Le style sublime brille éminemment dans les psaumes ; témoin cette belle traduction de J.-B. Rousseau.
Qu'aux accens de ma voix la terre se réveille !
Rois , soyez attentifs ; peuples , ouvrez l'oreille :
Que l'univers se taise et m'écoute parler.
Mes chants vont seconder les accords de ma lyre :
L'esprit saint me pénètre ; il m'échauffe et m'inspire
Les grandes vérités ^ue je vais révéler.
(l'homme en sa propre force a rois sa confiance, lyre de ses grandeurs et de son opuleuce f L'éclat de sa fortune enfle sa vanité'.
Mais 9 o moment terrible ! ô jour épouvantable ! Où la Mon saisira ce fortune coupable , Tout chargé des liens de sou iniquité.
Que deviendront alors, répondez, grands du monde/
Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde
Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson ?
Su jets, ami 5, par en s , tout deviendra stérile ;
Et dans ce jour fatal , l'homme à 1 l'homme inutile f
Ne jpaîra point à Dieu Je orix de sa rançon.
88 MANUEt
Vous avei vu tomber les plus illustres têtes ,
Et vous pourries encore , insensés que vous êtes , Ignorer le tribut que Ton doit à la mort !
Non, non ; tout doit franchir ce terrible passage: Le riche et l'indigent , l'imprudent et le sage , Sujets à même loi , subissent môme sort.
D'avides étrangers , transporte's d'alle'grcsse 9
Engloutissent de'jà toute cette richesse ,
Ces terres , ces palais de vos noms anoblis.
Et que vous reste-t-il en ces momens suprêmes ?
Un se'pulcre funèbre , où vos noms , où vous-mêmes
Dans rétcrnellc nuit serez ensevelis.
Le style sublime éclate encore dans ce
court récit du voyageur Pinto. t
Nous aperçûmes, à la lueur des éclairs, un autré vaisseau qui , comme nous , luttait contre la tempête. Tout-à-coup, dans l'obscurité , nous entendîmes un cri épouvantable , et puis nous n'entendîmes plus rien que le bruit des vents et des flots.
Voilà, en effet, du style vraiment ^sublime. Les mots sont choisis, placés et combinés avec beaucoup d art. Le narrateur avait déjà commandé l'attention et l'intérêt, en disait t : Nous aperçûmes, à la lueur des éclairs f
un autre vaisseau gui , comme nous , lutluit contre la tempête. Il lés commande encore plus impérieusement, lorsqu'il s'écrie : Toutà-coup, dans V obscurité..., La scène change, le feu des éclairs s'est éteint, l'obscurité règne, et c'est un danger de plus pour le vaisseau.
Nous entendîmes un cri épouvantable. Quel heureux choix de mots ! Si le narrateur, au lieu du parfait défini (nous entendîmes) emploie l'indicatif présent (nous entendons) l'image a tout perdu sous le rapport de l'expression ; un cri épouvantable..*. Comme ce mot épouvantable , composé de syllabes longues et sonores, succédant à ce mot bref m', s'allie bien avec nous entendîmes. L'écrivaia n'est pas moins heureux en achevant sa phrase. Et puis nous n'entendîmes plus rien que le bruit des vents et des flots. Il ne répète nous n'entendîmes que pour y associer deux mots aussi courts que significatifs v plu$ rïen , lesquels , se trouvent admirablement opposés à ces autres mots, un cri épouvantable ; et il termine par des monosyllabes qui peignent très-bien l'état de la mer au moment où il la décrit , que le bruit des vents et des
flots. I! est encore une beauté d un genre* particulier à remarcjuer , c'est que le narrateur ne dit pas que le vaisseau s'abîme , mais le fait entendre et le dit mieux , en quelque sorte, par la description effrayante qu'il a faite , par l'image terrible qu il a présentée dans ces mois: Nous entendîmes un cri épouvantable , et puis nous n'entendîmes plus rien que le bruit des vents et des flots.
Il est une distinction justement établie entre le style sublime et le sublime.
Le sublime est un trait extraordinaire y inattendu, qui frappe, saisit, émeut, transporte l'aine ou l'esprit, quoiqu'il ne se montre revêtu que de l'expression la plus simple»
Le sublime naît des pensées , des seritimems et des images.
La pensée est sublime lorsqu'elle est forte y profonde, hardie, neuve, imprévue, et qu'elle fait sur l esprit une vive impression. Telle est celle de Bossuet , lorsqu'il dit , en parlant de l'idolâtrie : Tout était Dieu, excepté Dieu même.
11 est impossible , en moins de mots , en mots plus simples, de donner de l'idolâtrie
une idée plus juste , plus grande et aussi sublime.
Le sentiment est sublime , lorsqu'émané d'une âme grande , forte et généreuse , ouverte à la vertu , ferme dans le danger , supérieure aux revers comme aux succès, ilélectrise, émeut, ébranle , touche ou attendrit Time à laquelle il se communique. Corneille en offre plusieurs exemples.
Dans la quatrième scène du premier acte de Médée , cette princesse parlant à sa confidente, l'assure qu'elle saura bien triompher de ses ennemis; qu'elle espère même en être bientôt vengée. Sa confidente lui dit :
Perdez l'aveugle espoir dont vous êtes se'duîte , Pour voir en quel c'tat le sort vous a réduite. Votre pays vous haït , votre époux est sans foi : Contre tant d'ennemis que vous restc-t-il ?
Médée répond :
Moi;
Moi , dis-je ; et c'est assez.
Voilà l'exaltation du courage et de la fer i me té , voilà 1 âme supérieure aux revers..
9 2 MANUEt
Dans la sixième scène du troisième acte des Horacesj une femme qui avait assisté ai»
combat des trois Horaces contre les trois Curiaces , mais n'en avait point vu la fin , vient annoncer au vieil Horace que deux de ses fils ont été tués et que le troisième , se voyant hors d état de résister contre trois , a pris la fuite. ;Le père s'indigne de la lâcheté de son fils. Une sœur du jeune Horace dit à son
Que vouliez- vous qu'il fit contre trois ?
Le vieil Horace s écrie ;
Qu'il mourût.
Voilà l'exaltation du courage et du patriotisme ; voila 1 âme grande et forte , le Romain généreux, qui est moins affecté de la perte de deux de ses fils que du déshonneur dont se couvre le troisième , et qui préférerait de le. savoir mort en brave pour son pays, à le savoir vivant et souillé d'une lâcheté.
Les sentimens sublimes qui ont inspiré le poëte dans les deux exemples précédens , sont
la grandeur , la fermeté et le courage. Ils élèvent l ame , mais ne l'attendrissent point ; les exemples suivans vont à la 'fois l'élever et l'attendrir.
Auguste a découvert que Cinna conspire contre lui; il la convaincu de son crime; il peut se venger , ordonner de sa vie, et il lui dit:
Soyons amis , Cinna , c'est moî qui t'en convie.
Voilà l'exaltation de la générosité , de la magnanimité.
Une femme avait perdu son fils unique ; un prjtre cherchait à lui faire trouver dans le ciel les consolations qui n'existaient plus pour elle sur la terre ; il lui citait Abraham prêt à immoler son fils lorsque Dieu le lui eut ordonné. « Ah! s'écria cette femme, Dieu n'aurait jamais exigé ce sacrifice d'une mère.
Le mot de cette femme est sublime , parce qu'il donne la plus haute idée possible de la tendresse maternelle.
Une image est sublime lorsqu'elle pré-
j4- MANUEL
sente soudain à nos yeux un objet grand , :
extraordinaire, qui excite en nous une sensation forte , vive et profonde.
Les psaumes sont remplis d'images sublimes , telles que celles-ci :
La mer vit la puissance de l'Eternel , et elle s'enfoit:
L'Éternel jette ses regards , et les nations sont dissipées.
Il parle , les venu accourent f les flots de la mer
s'élèvent.
Mais quelle image sublime que celle renfermée dans cette ligne tirée de l'écriture !
« Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. »
Voilà le cahos dissipé ; une nuit éternelle ne couvre plus le monde ; le jour l'éclairé ; et ce grand changement s'est opéré par un seul mot , et un seul mot présente l'idée de ce grand changement.
11 est bon d'ajouter à ces divers exemples celui que présentent les vers suivans de Racine , d'autant que l'on y remarque la diffé-
rence qui a été indiquée entre le style sublime et le sublime.
J'ai vu l'impie adoré sur la terre ; Pareil au cèdre , il cachait dans les cieux Son front audacieux.
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre ;
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus ; Je n'ai fait que passer , il n'était déjà plus, s
La comparaison , les images , les expressions, renfermées dans les cinq premier»
t vers, étant nobles, grandes, imposantes, forment bien certainement ce que Ton appelle le style sublime. J'ai vu l'impie adoré sur la terre. Adore ! 11 n'est point d'expression plus forte dans la langue , pour rendre la manière dont 1 impie était traité. Ce n'était pas seulement des déférences , des honneurs , des hommages , c'était un culte. Pareil au cèdre. Voilà la comparaison prise dans ce qui peut donner la plus haute idée de son élévation.
J7 cachait dans les deux son front audacieux. Une grande image complète cette comparaison. // semblait à son gré gouverner le tonnerre. Expressions heureuses qui , déjà , marqueraient le pouvoir de l'impie , et sur lesquelles
le poëte renchérit encore par l'image qui vient ensuite , foulait aux pieds ses ennemis vaincus. Eh bien ! cette belle comparaison , ces grandes images , ces expressions heureuses et choisies disparaissent , en quelque sorte ? devant ce vers composé des mots les plus simples et les plus communs , mais présentant une image sublime : ce colosse de grandeur et de puissance renversé , anéanti en un seul instant.
Je n'ai fait que passer , îl nVtaît déjà plus.
DE LITTERATURE. QJ