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DEUXIÈME PARTIE

de LA VERSIFICATION.

L'art de la versification est dans toutes les langues celui de placer les mots d'après

des règles déterminées.

Dans la langue française, ces règles ont pour objet :

i°. Le nombre de syllabes qui doivent entrer dans un vers.

2°. La césure ou l'hémistiche qui doit en marquer le repos.

3°. La rime qui les termine.

4°. Les mots que les vers excluent,

5°. Les licences qu'un poëte peut se permettre. -

6°. La manière dont les vers doivent êtpe arrangés dans chaque sorte de poème. *

13& lï-ANUEL

Le rhyihme est le nombre, la mesure, la cadence d'an vers. C'csr une îoî indiquée par la nature pour charmer l'oreille.

En français , les; vers sont composés de douze, de dix, de huit, de sept, de six, de cinq , -de quatre , de trois et même de deux syllabes.

Veis de douze syllabes ou alexandrins.

l'a 3 45 6 789 10 m 12 La jeunesse ft¥ 5a flear Brifîc sur son vungc ,

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 rr H

Son menton sur son sein descend à double étage ,

r a 3 4^6 7 % 9 w 11 * ia

Et son corps ramassé dans sa courte grosseur ,

1 a 3 4 5 6 789 1011 la Fait gémir les coussins sous sa molie épaisseur.

BOILEAC.

On voit dans cet exemple que Te muet, * rencontrant une voyelle, n'offre qu'un son sourd , et ne compte point comme syllabe.

La jeunesse en molle épaisseur.

L'e muet ne compte pas non plus devant VA non aspiré.

Les vers appelés grands vers ou alexandrins, d'un poëme ancien intitulé Alexandre, où , dit-on, ils furent employés pouf la première Fois, sont particulièrement réservés au poëme, à la tragédie, à Tépître, etc.

Vers de dix syllabes.

Sur son visage habite la pâleur,

Et dans son seïn triomphe la douleur.

Ces vers ont beaucoup de charme çt d'aisance.

Vers de huit syllabes.

t » 3 4 5 6 7 8 Ne forçons pas notre talent ,

Nous ne ferions rien avec grâce.

La Fontaine.

Vers de si* syllabes.

1 a 3 456 A soi-raémt odieux , *

Le sot de tout s'irrite.

Vers de cinq èylloèes.

1 2 3 4^5 Dans ces près fleuris

Qu'arrose la Seine.

• Dkshouueaes.

Il8 MANUEL

Vers de quatre syllabes.

i a 3 4 Quand la perdrix

Voit ses petits.

La Fontaine.

Vers de trois syllabes.

Sarasin , Mon voisin.

Il y a quelques vers de cette mesure , mais ils ne sont soutenables que lorsque la pièce est courte, sans quoi le rapprochement des rimes devient monotone. Ces vers ne conviennent qu'aux sujets gais ou même burlesques.

On ne trouve des vers de deux syllabes , que dans les fables , les contes , les chansons. En voici deux exemples dans le Fabuliste inimitable.

Mais qu'en sort-il souvent ?

Du vent

1/homroi au trésor arrive et trouve son argent

i * Absent.

Digi

DE LITTÉRATURE. Iàg

Nous avons vu que IV muet , s'il se rencontre dans le cours du vers devant une voyelle ou un h non aspiré, ne compte point; mais s'il rencontre «ne consonne ou un h aspiré , il fait sa syllabe. Exemples :

Qu'elle... fausse... pudeur à feindre... vous oblige ? Dieu ?cut-il que Ton garde une... haine implacable ?

L'e muet ne compte point non plus à la ,~ rime , quand même il est suivi d'un s ou de nt.

Les momens sont trop chtrs, pour les perdre en parol-e*. Nos intérêts communs et mon cœur le demand-en/.

Mais dans le cours du vers , lorsqu'il est suivi de s et de nt, il compte pour une syllabe.

Les prêtre*.. . arrosai</il... l'autel et rassemblée. Que les médians apprenne/... aujourd'hui.

Rencontre des voyelles.

On doit éviter la rencontre des voyelles qui ne se mangent point dans la prononciation j c'est-à-dire qu'un mot qui finit par une voyelle autre que Ye muet, ne peut ja-

l3o MANUEL

mais se trouver devant une voyelle ou devant un h non aspiré. Ce que Boileau a si bien exprimé dans son Art poétique.

Gardez qu'une voyelle , à courir trop hate'e , Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

Cette rencontre, ce choc de deux voyelles se nomme hiatus.

Quoique l'affirmation oui commence et finisse par une voyelle t on peut la répéter dans les vers :

Oui } omi, de mes desseins je saurai vous instruire»

Eue se met également après un mot terminé par un è fermé t sans qu'il y ait d'hyatus.

Hé ! oui l c'est là ce qui m'afflige. 4

Comme les vers de douze syllabes, et même ceux de dix , feraient parleur longueur un effet désagréable sur l'oreille, et même souvent fatigueraient la voix, on a décidé de les partager en deux parties que l'on nomme Mmistkhe, par un repos que l'on nomme césure. Cette règle est admirablement indiquée dans ces deux vers de Boileau.

DE LITTÉRATURE. l3l

Que toujours dans vos vers, — le sens, coupant les mot* ,

repos.

On voit que dans les vers alexandrins Ct rjepos est placé après la sixième syllabe.

Dans les vers de dix, on le place après la quatrième.

L'esclave craint — le tyran qui l'outrage.

La césure doit toujours se trouver à la fin <]' un mot. On ne pourra rt écrire :

Que peuvent ton» les fai— blet humains devani Dieu ?

11 faut: "

Que peuvent devant Dieu— tous les faibles humains ?

11 n'est pas nécessaire/ que la césure soit toujours très marquée , cela nuirait souvent à la variété, «ans laquelle il n'y a point de charme pour l'oreille ; mais il faut toujours qu'il n'y ait pâs une liaison indispensable entre la syllabe qui termine le premier hémistiche et celle qui commence le second, comme dans ce vers si dur.

Dieu nous aime maigri— notre infidélité'. .

uigmz

l3a MANUEL

Au reste la délicatesse de l'oreille doit indiquer les bornas qu'il n'est pas permis de franchir.

De V enjambement.

Il ne faut pas commencer un sens dans un vers, pour le finir dans une partie du vers suivant. Néanmoins cette négligence est tolérée dans les fables et dans le style familier ; on en voit beaucoup d'exemples dans La Fontaine; elle y est même une beauté, parce qu'elle donne à son style plus de naturel , de grâce et d'abandon.

Il est encore permis de s'écarter de la route frayée, quand l'emjambement est d'un grand effet, comme dans ces vers de Delille.

L'univers ébranle s'épouvante. Le Dieu — De Rhodopc et d'Athos réduit la cime en feu.

Et dans un autre endroit ;

Soudain ce mont liquide élevé dans les aîrs — Retombe : un noir limon bouillonne au sein des mers.

Ces innovations ont besoin d'être mises

en œuvre par un grand talent.

DE LITTÉRATURE, l33 De la rime,

La rime, que les poêles grecs et latins évitaient, comme un défaut, est chez les mo- * dernes le plus bel ornement de la poésie. '

La rime est masculine ou féminine , d'où les vers sont appelés masculins ou féminins.

La rime est féminine, quand elle est terminée par Ye muet , comme dan? ces vers ;

lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'e'vertu* , #7 esprit à la trouver aisément s'habitue.

Elle est encore féminine , quand Ye muet est suivi d'un $, '

Orgueilleuse rivale , on t'aime , et tu murmure* l $ouflrirai- je à la foi* ta glpirp et te» inju tes ?

Elle est également féminine, quand Ye muet est suivi de nU

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmilion/ , Des traits d'esprit semés de temps en temps pétille/i/.

Dans ces vers , Te muet forme un son sourd que l'on entend à peine; c'est pourquoi cette dernière syllabe ne compte point.

La rime masculine est celle qui se termine de toute autre manière que les trois précédentes.

Ses ouvrages , tout pleins d'affreuses ventés , Eti ne client pourtant de sublimes beautés.

Rome ne manque pas de ge'ne'reux guerriers , Assez d'autres sans moï soutiendront vos lauriers.

Les rimes masculines ou féminines , se divisent en rime riche et en rime suffisante.

La rime riche est celle qui se termine par des mots dont 1res derniers sons se trouvent parfaitement semblables.

Maïs dès tpi'on veut tenter cette noble c-arrière , Pe'gase s'effarouche et retourne en arrière.

La rime suffisante est celle qui suffit pour flatter agréablement Toreille.

Vous n'avez devant vous qu'une jewne pôn -cesse

A qui j'avais pour moi vante votre ten-dresse.

Dans les, vers terminés par <?, es, ces, et er , il est indispensable que la syUabeiiiiate'

les mêmes lettres d'appui dans les deux vecs. Exemples :

Cette tète où jadis éclatait la beau-te', N'est qu'un objet hideux à l'œil epouvan-te'.

f Mais la roche obstî -née

S'échappait , et soudain vers l'abîme entraî-n^.

Nos soldats presque nus , dans l'ombre intimi-</« , I*cs rangs de toutes parts mal pris et mal g&r-dés.

Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoison Un cœur déjà glace' par le froid des an-nees,

Un grfnie ! Ah l^rand Dieu ! puisqu'il faut ra'expli-y«*r, £'il en paraissait un que l'on pût rcmar-çw^r.

Cette condition n'est de rigueur absolu© qwe pour les *eutei *ylW>es £n*les de ces

Opepdpnt M la >deraière syllabe de la .terminaison en tr % forme une diphthongue, on suit cette règle, ou Ton s'en écarte, daps les vers suivant ?

>, lui répond un philosophe al-/#Vr f Et ne vous vantez plus de votre obscur xné-Mer.

Tant mieux ! dit un rêveur , soi-disant fm an -cier , Qui gouverne IVtat du haut de son gre-rr^r.

l36 "MANUEL

On ne doit pas faire rimer deux composés du même mot. Espoir avec desespoir , malheureux avec heurèux, etc.

Il faut éviter une similitude de sons entre les deux hémistiches d'un vers, comme dans celui-ci :

Aux S aura aïs es îu-turs préparer des tot-tures.

Comme aussi dans ces autres vers où Boileau a également . manqué à la perfection qui le caractérise.

Un fiacre , me couvrant d'un de'luge de boue t Contre le mur voisin m'écrase de sa roue ; Et , voulant me sauver , des porteurs inhumains De leurs maudits bâtons me donnent dans les reins.

On peut trouver la rime riche dans des mots semblables , mais qui ont des acceptions différentes , ou dans des dérivés dont le sens

point de rapport.

Toutefois , Acomat , ne vous éloignes pas ; Peut-être on vous fera revenir sur vos pas.

Racine.

Des mots que la poésie rejette.

La poésie rejette les mots prosaïques ou

bas; elle proscrit, autant que possible, les conjonctions , qui lui ôtent l'expression et la rapidité.

Quand Ye muet final est précédé d'une voyelle , comme dans aim«? , fim* , roue , etc. , • ces mots ne peuvent entrer dans un vers qu'avec le secours d'une élision.

La conjonction et, ayant le son de IV fermé, ne doit se trouver dans un vers, qu'avant un mot qui commence par une consonne.

Des licences poétiques.

Ces licences sont en petit nombre. Elle»

consistent seulement dans quelques hardiesses de tours ou d'expressions , à supprimer Ys final , dans quelques premières personnes des verbes des conjugaisons en oir r en ire, en re; et dans l'adverbe encore, dont on peut supprimer Ye , et l'écrire encor, soit à la rime, soit dans le cours du vers.

En les blâmant enfin , j'ai dît ce que j'en croi, Et tel qui me reprend en pense autant que moi.

BOILEAU

l38 MANUEL

Vous ne répondez point ? Perfide , je le voi , Tu comptes les moraens que tu perds avec moi.

Racine.

Un brouillon, une bète, un brusque , un étourdi: Que suîs-je?un cent fois plus encor que je ne di

. f Molière.

On dit en vers :

Les mortels, les humains, pour le» hommes;

Forfaits, pour crimes;

Coursier , pour cheval;

Glaive , pour èpée ; '

Penser, pour pensée ;

Les ondes t pour les *ana; ;

Flanc, pour ;

Antique , pour Jsftfefl ; • U Eternel , pour Z)j*u; Hymen ou hy menée, pour mariage; Espoir, au lieu espérance; Jadis , au lieu de autrefois; Soudain , pour aussitôt; ' Alors que , pour lorsque; Cependant que , pour pendant que; Naguère ou naguères, pour i7 n'7 û jhw long-temps;

Prospère , pour heureux; Devant que , pour avant que;

DE LITTÉRATURE. l3g

'Avant que , avant de , pouf avant que de ; On peut supprimer Ys du nom de quelques villes , comme Londre, Athène, Thêbe, etc.

Zéphùr s'écrit indifféremment zéphyr ou téphire, pour exprimer les vents ; mais si Zéphire est un nom propre, il faut absolument l'orthographier Zéphire.

On écrit jusque oujusques; mêmes ou même , adverbe ; guère ou guères; gr âce à ou grâces à.

Ne se supprime dans les phrases négatives.

Le verbe qui devrait être au pluriel, se met quelquefois au singulier. Exemples :

Appellei-vous régne r lui céder ma couronne , Quand )t sang et le peuple à la fois me la donne?

Racine.

Que via foi , mon honneur , mon amour y consente.

Racin*. .

De V arrangement des vers entre eux.

Dans cet arrangement il faut avoir égard au nombre des syllabes de chaque vers , et à la manière dont les rimes sont disposées; quant "au nombre des syllabes , il est fixe dans certains genres ? libre dans d'autres.

l4o MANUEL

Dans les grandes pièces de poésie , le vers alexandrin est le seul employé. Dans les poésies lyriques, et dans tout autre genre de vers , la mesure dépend du goût du poè'te.

Dans les grands vers, les rimes masculines et féminines doivent se succéder deux à deux y comme dans cet exemple.

Ce Dieu , maître absolu de la terre et des cicux , N'est point tel que Terreur le figure à vos yeux. L'Eternel est son nom , le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage j Juge tous les mortels avec d'égales lois ; Et , du haut de son trône , interroge les rois.

Racine.

On appelle encore ces rimes , rimes plates.

Pour ne pas lasser l'oreille par les mêmes sons, il faut éviter dans les rimes plates, que les deux vers masculins riment avec les deux vers masculins dont ils ne seraient séparés que par les deux rimes féminines, comme dans ces vers de la Henriade : ( Voltaire fait souvent cette faute. )

Soudain Potier se lève et demande audience ; Chacun à son aspect garde un morne silence.

Dans ce temps malheureux par le crime mlecté % Potier fut toujours juste et pourtant respecté ;

DE LITTÉRATURE. l£l

Souvent on l'avait vu par sa roàlc éloquence 9 De leurs cmporteraens réprimer la licence, t Et , conservant sur eux sa vieille autor/fc' , Leur montrer la justice avec impun/te'.

Il faut encore éviter de donner la même consonnance aux rimes masculines et féminines qui se suivent, comme dans ces vers également tirés de la Henriade.

On voit -à chaque instant des abymes ouverts, De noirs torrens de souffre e'pandus dans les airs ; Des bataillons entiers par ce nouveau tonnerre Emportés , déebirés , engloutis sous la terre,

Les vers à rimes croisées, sont ceux où un vers féminin est suivi d'un ou de deux vers masculins, ou un masculin suivi d'un ou de deux vers féminins.

Faune d'un sourire

Approuve le choix ; Le jaloux satyre Fuit au fond des bois :

Et Pan, <jui soupire, Brise son hautbois.

Rousseau.

Les vers mêlés sont ceux où l'on ne met pas de suite plus de deux vers masculins ou

ifa MANUEL

féminins, et qu'on fait suivre d'u vers féminin ou masculin , mais de deux rimes différentes, comme dans celte strophe de l'ode à la Fortune.

Fortune , dont la maîn couronne Les forfaits les plus înouîs v , Du faux éclat qui t'environne Serons nous toujours éblouis ?

Jusqucs a quand , trompeuse idole.

D'un culte honteux et firîvoîe Honorerons-nous tes autels ?

Verra-t-on toujours tes caprices Consacrés par les sacrifices Et par l'hommage des mortels ?

ROUSSEÀXJ.

Les vers libres sont de toutes mesures; ils dépendent absolument de l'idée du poëte. Ces vers sont réservés au conte, à la fable, aux opéras , aux cantates , aux pièces badines, etc. *

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