DU CONTE
Le conte a , de même que la met amorphose, des traits de ressemblance avec la fable. Le conteur, en effet, invente et raconte comme le fabuliste ; comme lui il fait agir et parler des personnages ; comme lui se met en scène, et mêle des réflexions à son récit ; comme lui enfin , à l'aide de la fiction , il éveille la curiosité, amuse l'esprit, intéresse le cœur , et donne uneleçon utile, parfois sévère , sous l'apparence d'un simple badinage. v
Le conte suivant renferme une excellente morale, et la présente sous des formes très
Sésostrls.
Vous le savez , chaque homme a son génie
Pour l'éclairer et pour guider ses pas
Dans les sentiers de cette courte vie.
A nos regards il ne se montre pas ,
Mais en secret il nous tient compagnie.
On sait aussi qu'ils étaient autrefois
Plus familiers que dans l'âge où nous sommes ;
Ils conversaient , vivaient avec les hommes
En bons amis , surtout avec les rois.
Près de Merophis, sur la rive féconde Qu'en tous les temps , sous des palmiers fleuris , Le Dieu du Nil embellit de son onde 9 Un soir , au frais , le jeune Sésostris
promenait loin de ses favoris , Avec son ange, et lui disait : « Mon maître , Me voilà roi ; j'ai dans le fond du cœur Un vrai désir de mériter de l'être :
Comment m'y prendre? » Alors son directeur Dit : a. Avançons vers ce grand labyrinthe Dont Osiris fonda la belle enceinte ; Vous l'apprendrez. » Docile 4 ses avis , Le prince y vole ; il voit dans le parvis Deux déités d'espèce différente.
L'une paraît une beauté touchante , Au doux sourire , aux regards enchanteurs f Languissammcnt. couchée entre des fleurs, D'Amours badins , de Grâces entourée ,
Et de plaisir encor toute enivrée.
Loin , derrière elle , étaient trois assistans ,
Secs , décharnés , pales et chaneelans.
Le roi demande à son guide fidèle
Quelle est la nymphe et si tendre et si belle ,
Et que font là ces trois vilaines gens ? *
Son compagnon lui répondit : « Mon prince
Ignorez—vous quelle est cette beauté ?
A votre cour , à la ville , en province,
Chacun l'adore , et c'est la Volupté.
Ces trois vilains , qui vous font tant de peine ,
Marchent souvent après leur souveraine ;
C'est le Dégoût , l'Ennui, le Repentir,
Spectres hideux , vieux enfans du Plaisir. »
L'Egyptien fut affligé d'entendre De ce propos la triste vérité.
« Ami , dit-il , daignes aussi réapprendre Quelle est plus loin cette autre déité Qui me paraît moins facile et moins tendre f Mais dont l'air noble et la sérénité Me plaît assez. Je vois , à son côté , Un sceptre d'or, une sphère, une épée, Une balance ; elle tient dans sa main Des manuscrits dont elle est occupée ; Tout l'ornement qui pare son beau sein Est une égide : un temple magnifique S'ouvre à sa voix, tout brillant de clarté; Sur le fronton de l'auguste portique Je lis ces mots : A V Immortalité.
DE LITTÉRATURE. l5g
Y puis-je entrer ?» « L'entreprise est pénible , Repartit l'ange : on a souvent tenté P'y parvenir , maïs on s'est rebute.
Cette beauté' , qui vous semble inflexible , Peut quelquefois se laisser enflammer.
La Volupté , plus douce et plus sensible, A plus d'attraits ; l'autre sait mieux aimer. 11 faut , pour plaire à la fière immortelle Un esprit juste, un cœur pur et fidèle ; C'est la Sagesse ; et ce brillant séjour Qu'on vient d'ouvrir est celui de la Gloire ; Le bien qu'on fait y vit dans la mémoire ; Votre beau nom doit y paraître un jour.
Décidez-vous entre ces deux dëesses ; y ous ne pouvez les servir à h fois. »»
J,e jeune roi lui dit ; /? J'ai faij mon choix ; fie <juc j'ai vu doit régler mes tendresses, D'autres voudront les aimer Joutes 4enx ; L'une un moment pourrait nie rendre heureux ; L'autre par moi peut rendre heureux )c inonde» ft Sur la première, avec un air galant, Il arrêta ses regards . en uassant .
Mais il donna son cqsur à la seconde»
Voltaire.
DE L'ÉGLOGUE ET DE i/lDYLLÇ.
Les anciens comprenaient sous le nom do poésie pastorale, ou bucolique , les poëmes.
l6o MÀtfUEL
que nous appelons églogue et idylle ; ils n'en Élisaient pas, comme nous, deux espèces différentes. Nous prétendons que Yèglogue doit avoir la forme dramatique r tandis que Yidylle peut l'avoir ou ne l'avoir pas , et se borner à exprimer des sentimens. Cette distinction ne paraît pas suffisante, du moins quant à Yidylle ; et il serait convenable de la marquer en termes plus précis ; d'appeler Jglogue le poëme qui présenterait une action , et d'appeler idylle le poëme qui n'aurait point d'action , et n'exprimerait que des sentimens. *
Ainsi, par exemple, le troisième poëme bucolique de Virgile , intitulé Valèmon, contenant un défi entre deux bergers, serait une êglogue, et le poëme de madame Deshoulières, intitulé les, Moutons 9 lequel offre uni s contraste de la vie douce et tranquille de ces animaux, avec notre vie pénible et agitée, et n'exprime que des sentimens, serait une . idylle.
Nous allons donner un exemple de l'uue et de l'autre.
La Piété Filiale.* Eglogue.
Au déclin d'un beau jour , Lycoris et Sélime , t
Ayant rassemblé leur troupeau ,
Se reposaient sur le coteau f .
Dont le soleil dorait la cime ;
Ils s'occupaient de Pbilémon , Car ces jeunes enfans , modèles de tendresse, N'avaient d'autres plaisirs que d'en parler sans cesse. « Si nous sommes heureux, j'en sais bien la raison ,
Disait Lycoris à son frère ;
Les Dieux protègent notre père ;
Il le mérite , il est si bon ! »
SÉLIME.
N'en doutez pas , ma sœur , sa vertu leur est chère. Un soir, sous le berceau voisin de sa chaumière, Il dormait d'un sommeil aussi doux que son cœur.
Sur son front j'imprimai ma bouche ; Et soudain (soit amour , et soit que son bonheur Se fasse ressentir à tout ce qui le touche), Des larmes de plaisir coulèrent de mes yeux.
Ce bon père , disais-je, à quel point il nous aime! Il a veillé pour nous , et dans son sommeil même,
Il sait encor nous rendre heureux !