DES FIGURES GRAMMATICALES
De l'inversion ou hyperbate.
\1 inversion est la transposition d'un mot dans une autre place que celle qu'il aurait dans la construction simple. ^inversion est donc un écart , mais cet écart n'a rien de vicieux, et devient une grâce de style quand il ne nuit point à la clarté du discours ; et surtout quand il y ajoute , et qu il donne aux phrases plus d'éloquence, d'énergie ou d'harmonie.
Il y a plusieurs sortes d'inversion ; celle qui est plus sensible , celle qui l'est moins.
Inversion peu sensible dans Fléchier :
La valeur n'est cptune chose aveugle et impétueuse.
qui se trouble et se précipite , si elle n'est éclairée et conduite par la prudence.
Elle est plus sensible dans cette phrase.
Comment saura calmer ou émouvoir, selon ses desseins , dans une armée , tant de passions différentes , celui qui ne sera pas maître des siennes ?
On place très-bien après le verbe, le nom qui le régit , comme :
Tout ce oui lui promet Y amitié des Romains.
On peut placer avant le régissant , le nom régi par la préposition de , précédée d'un adjectif, d'un substantif ou d'un verbe.
Des fleuves les eaux ensanglantées. — C'est d'un homme véritablement éclairé que je vous parle. — De tous les bommes c 'est le plus digne de pitié. — D'une voix entrecoupée de sanglots , ils s'écrièrent.
Et de même quand il est précédé de la préposition lu
Sans doute, à ce discours il ne s'attendait pas.
On voit par ces exemples, que cette figure est commune à la poésie et à la prose; néanmoins elle est plus fréquente dans la
poésie. Mais il faut éviter qu'elle soit forcée, comme on en trouve des exemples dans nos plus grands poètes, Racine et Bpileau. Le premier a dit dans Mithridate :
, ou lassés ou soumis ,
Ma funeste amitié pèse à tous mes amis.
Lassés ou soumis, à la* tête d'une phrase , ne peut être une inversion admise, parce que les participes spnt séparés des substantifs qui les modifient , non-seulement par le sujet et le verbe , mais encore par la préposition à.
Voici la même faute dans Boileau :
Que George vive ici , puisque George y sait vivre, Qu'un million comptant par ses fourbes acquis , De clerc , jadis laquais , a fait comte ou marquis ;
Que Jacquin vive ici, dont 4'adressc funeste A causé plus de maux que la guerre pu la peste.
Dans la première phrase, le relatif que, qui amène la phrase incidente un million, se trouve séparé de son antécédent George , par we ici , puisque George y sait vivre; ce quj n'est pas permis dans notre langue. La même feute se trouve dans le second exemple.
i>E LITTÉRATURE. !»
BeVellypse.
\Jellypse est le retranchement d'un ou de plusieurs mots qui seraient nécessaires pour rendre la phrase pleine et entière. Pour que Yellypse soit bonne, il faut que l'esprit puisse aisément suppléer la valeur des mots qu'on a supprimés. Elle est vicieuse, quand elle donne lieu à quelque équivoque ou jette de l'obscurité dans le discours. Elle rend le style plus vif et plus concis, et lui donne plus de grâce, d'énergie , quand elle est sans défaut.
\Jellypse est comme X inversion, plus ou moins sensible. On la soupçonne à peine, dans cette phrase : puissiez-vous être lieureuxt Quoiqu'elle y soit réellement, puisque c'est comme si l'on disait : je souhaite que vous soyez heureux.
Elle est plus sensible dans la réponse à cette demande : Quand viendrez- vous ?
Demain. C'est comme si l'on disait : je viendrai demain. Autre exemple. Que vous a-t-il répondu? Rien; c'est-à-dire, il ne m'a pas répondu.
L'homme de génie tire un grand parti de
Y ellypse. Dans Nicomède de Corneille, quand Prusîas dit à Nicomède :
Et que dois-je être ?
Roi.
réplique Nicomède , et ce mot dit tout.
Telle ellypse qui serait vicieuse en prose, ne l'est pis en poésie , comme dans ce vers de Racine :
Je t'aimais inconstant ; <gu'eua*é-je fait fidèle 1
En prose on aurait dit :
Je V aimais, quoique tu me fusses inconstant; combien je t'eusse aimé davantage , si tu eusses été fidèle.
Il est certain que cette ellypse est hardie , mais on ne peut se méprendre sur le vrai sens qu'elle présente. Ce vers esi plein de force ; la prose indiquée est lourde et traînante.
La différence de X ellypse en vers ou en prose est grande, et nous allons opposer lune à l'autre, employées par deux grands auteurs.
La Bruyère a dit :
Ï)E LITTÉK AtURE. f
Si f épouse lier m a s , une femme avare , n*r te rainera point; si une joueuse, elle pourra m'en-^ tichir\ si une savante, elle saura m' instruire; si une prude , elle ne sera point emportée ; si une emportée , elle exercera ma patience; sî une coquette , elle voudra me plaire.
Ces cllypses sont claires; pourtant elles étonnent , parce que l'usage ne les autorise pas en prose où elles ont quelque chose de choquant, et par suite de désagréable, tandis qu'elles plaisent en poésie , comme dans ces vers de Delille :
te sol le pins ingrat connaîtra la beauté.
Est-il nu? ^uc des bois parent sa nudité :
Couvert ? portez la hache en ces forêts profondes : Humide ? en lacs pompeux , c^i rivières fec ondes Changez cette onde impure ; et, par d'heureux travaux, Corrigez a la fois l'air, la terre et les eaux : ; Aride enfin ; cherchez, sondez, fouillez, encore ; L'eau , lente a se trahir, peut-être est près d'éclore.
Qui pourrait blâmer ces ellypses? Sans doute on blâmera Veau près d'éclore. Mais ce n'est point là le but de cette leçon.
Nous n'avons pas besoin de prévenir que Yellypse d'un mot régissant est mauvaise, toutes les fois que rien n'annonce ou n'in-
8 "manuel
clique le mot. Telle est cette ellypsc dans Molière :
Eh bien ! tous le pouvez , et prendre votre teras.
Il fallait nécessairement: vous devez prendre, ou vous pouvez prendre, etc.
Du pléonasme.
Le pléonasme est le contraire de Yelfypse.
C'est en général une surabondance d'expres- «ion ; il est beauté ou vice r selon la manière dont il est employé.
Il est beauté , quand il donne plus d'énergie au discours, et qu il marque, d'une façon plus forte, le sentiment intérieur.
11 est vice, quand il n'offre qu'une répétition de la même pensée. Le pléonasme est donc une espèce de luxe de la langue dans cette phrase: s'il ne veut pas vous le dire, je vous le dirai 9 moi. 1/ lui appartient bien, à lui, de parler ainsi.
Et dans ce vers de Racine :
Et que m'a fait , à moi, cette Troie où je cour»?
Et dans ces vers de Molière :
Je l'aï vu, dis-jc , vu , de mes propres yeux vu , Ce qui s'appelle vu.
Ces pléonasmes sont admis ; mais le gerât rejette ceux qui n'offrent qu'une répétition inutile, comme dans ces phrases : Engagemens réciproques de part et d'autre ; Tempête orageuse; S y entr y animer les uns les autres, etc.
La syllepse ou synthèse.
La syllepse a lieu toutes les fois qu'on fait figurer un mot plus avec l idée qu'on a qu'avec le mot auquel il se rapporte ; on en fait souvent usage dans le style oratoire.
Ce passage , tiré des derniers écrivains du Port - Royal , éclaircira la définition par l'exemple :
Moïse eut recours au Seigneur, et lui dît : Que ferai-je à ce peuple ? Bientôt ils me lapideront.
Je'thro dit à Moïse : Réservez-vous pour apprendre au peuple les ordonnances et les lois de Dieu , et les instruire de ce qu'ils doivent apprendre.
Le substantif peuple est là pour les Israélites, et c'est avec ce mot que les pronoms s'accordent.
tO MANÛEÏr Antre exemple tiré de Racine, dans Athalie i
Entre le peuplt et vous vous prendrez Dieu pour juge, Tous souvenant , mon fils , que cache' sous k liu , Comme eux, vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.
Les grands orateurs ne négligent pas cette figure ; on en trouve une foule ^exemples dans Bossuet.
Quand le peuple hébreu entra dans la (erre pro~ mise } tout y célébrait leurs ancêtres*
Dans Fénélon :
C'est un sage législateur gui, a y dut donné h sa nation des lois propres à les rendre bons et heureux , leur fit jurer qu'ils ne violeraient jamais une de ses lots pendant son absence.