‹ Manuel de littératureChapitre 4 sur 39 · DES VICES DE CONSTRUCTION · texte numérisé non relu

DES VICES DE CONSTRUCTION

II y a deux vices opposés à la bonne construction, les disconvenances grammaticales, et les amphibologies .

fl« disconvenances

11 y a disconvenance grammaticale dans le discours, quand les mots qui composent les divers membres d'une phrase ou d'une période, ne conviennent pas entre eux, soit parce qu'ils sont construits contre l'analogie, ou parce qu'ils rassemblent des idées disparates , entre lesquelles l'esprit aperçoit de

Les disconvenances grammaticales sont fréquentes ; on en trouve dans les meilleurs écrivains : nous indiquerons les plus frappantes.

Il y ^ disconvenance entre les membres d'une même période , sous le régime d'un même verbe, quand le premier étant négatif, on sous-entend à l'affirmatif ce même verbe dans le second , comme dans cet exemple :

Notre réputation ne dépend pas des louanges qu'on

nous donne , mais des actions louables que nous faisons.

Il fallait, pour éviter la disconoenance , répéter le verbe dépend après mais ; ou , pour éviter la répétition qui fait languir le discours, notre réputation dépend non des louanges qu'on nous donne , mais des actions louables que nous faisons.

11 y a encore disconoenance dans une phrase,, quand le premier des deux membres étant à laffirmatif , le second se trouve au négatif, comme dans ces vers de Boileau, qui fait souvent cette faute :

Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer, Ni qu'un mot ddjà mis osât s'y remontrer.

Il fallait la conjonction et Boileau pensait à tort que le sens négatif de ce vers exigeait la négative ni : ce même auteur, si admirable , a manqué encore à l'exactitude qu'on admire en lui , quand , voulant marquer une opposition entière , il a dit :

La mesure est toujours trop longue ou trop petite.

II fallait : trop grande ou trop petite, ou trop longue ou trop courte.

DE LITTÉRATURE. i3

Une discowenance non moins choquante est lorsqu'un mot qui doit se rapporter à un seul objet , est pris dans deux sens différens , en sorte qu'il exprime deux rapports ; ce qui jest contre les règles d'une bonne construction. En voici un exemple dans Molière :

pt lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer

A refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer ,

.Qu'est-ce que cetteinstancea dû vous faire entendre?

Que l'intérêt qu'à vous on s'avise de prendre ,

JEt i'ennui qu'on aurait que le nœud qu'on rësoud

Vînt partager au moins un cœur que l'on veut tout,

Dans ces vers , le premier on se rapporte à Orgon, les deux suivans à Elmire 9 le quatrième à Orgon , le cinquième à Elmire. Ce choc de rapports qui se croisent, ne peut être admis dans une langue dont la clarté doit être le caractère principal.

Une disconwnance fréquence est celle de $ous-entendre à la fin d'une phrase l'adjectif relatif au verbe exprimé au commencement.

Cette histoire achèvera de désabuser ceux qui me'rî-

*4 MANUEii

On sous-entend désabusés dans le dernier membre de cette phrase. Désabuser étant dans le premier membre, il faudrait : ceux ,qui méritent d'être désabusés.

Il y a disconvenance quand on a employé un participe au féminin et qu'on le sous-entend au masculin , comme dans ce vers de Racine:

Sa réponse est dictée ainsi que son silence.

Il y a disconvenant dans ces phrases :

Qu'ai-je fait , pour venir insulter à mon malheur ?

On sent qu'il faudrait : pour que vous veniez, etc.

On en ressentit autant de joie que d'une victoire complette dans d'autres tenu.

Il fallait : on en ressentit autant de joie que dans un autre tems on en aurait ressenti d'une

victoire complette.

Il regarde votre malheur comme une punition dû* peu de complaisance, que vous avei eue pour lui dans le tems qu 'il vous pria , etc.

JLe prétérit indéfini ne peut se construire

DE LITTÉRATURE. l5

Avec le prétérit défini ; il fallait : que vous eûtes.

La faute opposée se trouve dans ce vers de Racine :

Le flot qui Y apporta recule épouvanté*.

Il fallait : qui V avait apporté.

Pour éviter ces disconvenances , il faut biea connaître l'emploi et l'usage des temps. Ces difficultés de la langue française seront insurmontables à qui n'en étudiera pas toutes les règles et n'en saisira pas bien le génie.

ï)es amphibologies,

Il y à amphibologie quand une phrase est énoncée de manière à ce qu'elfe soit suscep-r tible de deux sens différens ; on doit éviter ce défaut. M. de Rivarpl a dit : Ce qui n'est pas clair n 9 est pas français;

Il y a amphibologie par le mauvais em?

ploi des temps dés verbes :

Qu'ai-je fait , pour venir accabler en ces lieux XJn héros sur qui seul j'ai pu tourner mes yeux ?

Au lieu de pour venir, il fallait : pour que tous veniez.

l6 M AN UEL

De même encore dans ces vers de Racine :

Par un indigne obstacle il n'est point retenu ; Et , fixant de ses vœux l'inconstance fatale , Phèdre, depuis long-tcms, ne craint plus de rivale»

Fixant paraît d'abord se rapporter à Thésée ; ce n'est qu'au troisième vers que l'on voit qu'il se rapporte à Phèdre. A la vérité , le doute ne dure qn\ra instant , mais la faute m'en existe pas moins. « La poésie, dit l'abbé » d'Olivet , ne connaît aucune sorte de » beauté en faveur de laquelle il puisse être » permis de donner la plus légère atteinte » à la clarté du discours ».

On aurait dit en prose : Et Phèdre, depuis long-tems , fixant l'inconstance de ses vœux, ne craint plus de rivale.

Mes soins , en apparence , épargnant ses douleurs t De son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs. }

Racine.

En mourant fait amphibologie ; car il est impossible -de démêler si c'est à Clodius ou à son fils qu'il se rapporte.

Nous ne donnerons pas d'autre exemple de ce genre d'amphibologie.

Il y a souvent amphibologie lorsque les prépositions, avec leur régime, expriment une circonstan^**. qui n'est pas rapprochée , autant qu'il est possible , du mot dont elles expriment cette circonstance. Exemple :

Les maîtres qui grondent toujours ceux qui les servent , avec emportement , sont les plus mal servis.

On ne sait si les valets servent avec emportement , ou si les maîtres grondent avec emportement.

Il y a amphibologie par les conjonctions

mal placées.

La première action de l'homme fut de se révolter contre son créateur, et d'employer tous les avantages qu'il en avait reçus, pour l'offenser.

Il semblerait que l'homme avait reçu des avantagés pour offenser Dieu.

La conjonction Coffre souvent de l'amphibologie. Exemple:

Pour réussir il employait l'artifice ; et l'adresse çu'il mettait en usage te faisait réussir à beaucoup de choses.

La conjonction et , joignant artifice à adresse ?

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ces deux 'mots semblent être le régime du verbe précédent , quoiqu'il n'y ait que le premier qui le soit , et que le second soit le sujet de Vautre phrase.

Autre exemple :

Se i pion doit être leur modèle ; Tite-Live a remarqué que lorsçu 'il alfa assiéger Carthage.

On ne sait qui alla assiéger Carthage , de Scipion ou de Tite-Live. ,

César voulut premièrement surpasser Pompée ; les grandes richesses de Crassus lui persuadèrent qu'il pouvait partager la gloire de ces deux grands hommes.

Il et lui sont amphibologiques, ou font équivoque , parce que , par la construction , ils paraissent se rapporter à César , tandis qu'ils se rapportent à Crassus.

L'équivoque du pronom le a fourni à Molière cette épigramme :

Messieurs , nous avions annonce* le Tartuffe ; M. le premier Président défend qu'on le joue.

Les pronoms possessifs n'offrent pas moins une source d'amphibologie :

Digitiz

DE tlTTÉRATURE. ig Vaîere alla chez Léandrt ; il y trouva son fils.

Est-ce le fils de Léandre ou celui de Valère?

Madame de Sévigné a fait un heureux emploi de l'amphibologie , en parlant de ma- ; dame de Lude:

Elle a été plongée dans la mer^ la mer Va vue toute nue , et sa fierté s* en est augmentée ! j'entends ia fierté de la mer ) car pour la belle , elle en était fort humiliée.

La clarté, si essentielle dans le discours,' exige souvent que Ton change des phrases qui n'ont rien d'irrégulier dans leur construction , comme : Je regarde votre amitié comme le plus grand des avantages que vous puissiez me faire.

La malice.peut entendre un sens que celui qui parle est bien éloigné d'avoir en vue.

Quant aLXXxcalemfjourgSy qui ne portent que sur les équivoques de notre langue, c'est un jeu de l'esprit, ou plutôt l'abus de l'esprit.

Des gallicismes.

Il y a dans toutes les langues des idiotismes , ou locutions et constructions particu-

lières. On les nomme héllénismes chez les Grecs, latinismes chez les Latins , anglicismes en Angleterre , gallicismes en France , etc.

Le gallicisme est tellement particulier à la langue française , que son expression ne se retrouve dans aucune autre langue.

Cette particularité d'expression peut se trouver, dans le sens d un mot simple, dans l'association des mots, -dans l'emploi dune

figure. Exemple.

En italien sentimento ( sentiment) signifie l'opinion qu'on a d'une chose, et la faculté de sentir; en anglais, sentiment n'exprime que le premier de ces deux sens ; en espagnol, sentimiento signifie souffrance : voilà ce qui rend les traductions difficiles et si inexactes, quand on n'étudie pas les idioUsmes.

Ce vers de Gresset offre deux gallicismes :

On veut ctre méchant , on n'en a pas l'étoffe.

Le mot méchant â une acception particulière ; étoffe du méchant ne peut se dire que dans notre langue.

Nous nous bornerons aux exemples cidessus. On trouve des gallicismes en foule dans les meilleurs auteurs.

Les gallicismes dans l'association des mots,

ne sont pas moins nombreux , et sont fort importans , puisqu'ils changent le sens de la phrase ; il y a loin d'un homme bon à un bon homme ; d'une nouvelle certaine à une certaine nouvelle.

L'emploi des prépositions fournit aussi beaucoup dé gallicismes.

On les trouve aussi multipliés dans l'emploi des figures.

Rompre en visière à quelqu'un , pour dire attaquer, contredire; cette expression vient des tournois.

Être à bout, à bout de voie, etc. , vient de la chasse.

Entrer en fureur ; elle s'est trouvée mal; entrer dans son râle ; s'oublier, pour oublier ce qu'on est; chose en l'air, pour une chose sans fondement ; se mettre en quatre , pour faire tous ses efforts , etc. \

Les gallicismes de construcjion sent aisés à connaître, parce qu'ils sont presque tous des écarts des règles de la syntaxe. Tout galli-

cisme qui rend la phrase obscure , doit être proscrit ; on ne^pit employer que ceux dont l'irrégularité ne nuit point au sens, ou qui

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sont consacrés par lusage , comme : Quelle heure est-il? L'heure étant au féminin, on devrait dire : quelle heure est-elle ?

Les prépositions offrent souvent des gallicismes dans les phrases où entre le verbe impersonnel il y a, lorsqu'il est mis en place de il est. Exemple.

Il y a dix ans qu'on 11e la vue. Il y a cent à parier.

La conjonction que en fournit aussi. Ex.

C'est donc en vain que je travaille, ï j'étais que de vous , ne se dit plus.

{ qui en açez-vous ? Çen est fait. Où veut-41 enir ? sont des gallicismes.

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