I. — Examen de la fille F
La demoiselle F... est âgée de 19 ans. Elle paraît d'une bonne santé cl déclare n'avoir jamais fait de grande maladie. Elle ne porte pas de cicatrices de ganglions suppures sous le cou, elle n'aurait jamais eu de maux d'yeux. Depuis quelque temps, elle serait devenue très impressionnable, aurait des sensations de boule nerveuse montant de la légion épigastrique à la gorge, elle aurait eu hier (11 juin) pour
la première fois une attaque de nerfs. La sensibilité est bien conservée, le ipremier temps du cœur présente à la base un bruit de souffle anémique.
L'état général de la santé ne semble pas mauvais, il n'y a pas d'amaigrissement notable.
Les seins sont petits, les aréoles sont de couleur rose pâle, couvertes par quelques tubercules anciens, peu saillants.
La peau de l'abdomen est tendue, elle ne porte aucune vergeture ancienne ou récente. Le mont de Vénus est couvert de poils.
Le clitoris et les petites lèvres sont volumineux, les grandes lèvres peu saillantes. La muqueuse vulvaire est couverte de mucosités jaunâtres assez abondantes. La pression du canal de l'urèthre ne fait sourdre aucune goutte de pus ou de muco-pus. La fourchette n'est pas déchirée et ne présente pas de cicatrice ancienne ou récente.
L'hymen annulaire est un peu rouge, il est le siège de deux déchirures placées l'une à droite à l'union du tiers antérieur et du tiers moyen, l'autre à gauche à l'union du tiers moyen et du tiers postérieur. Son orifice est large, facilement dilatable. On introduit sans difficulté l'index tout entier. Le col de Tutérus est petit, fusiforme à orifice circulaire, sans traces de déchirures. Le corps de l'utérus est mobile, un peu en antéflexion, son volume ne semble pas exagéré.
Les ganglions des aines ne sont pas tuméfiés. L'anus n'est ni rouge ni déformé.
Conclusions : 1° La demoiselle F... est déflorée. Cette défloration remonte à une époque trop éloignée pour que l'on puisse en fixer la date.
2" Elle n'est pas atteinte d'une maladie vénérienne, syphilitique ou blennorrhagique.
3° Elle est anémique et présente quelques accidents de nature hystérique.
IL — Dii'e si la demoiselle F... a été enceinte. — Si elle est accouchée avant le terme.
L'état des seins, l'absence des vergetures sur la paroi de l'abdomen, l'absence de déchirure ou de cicatrice de la fourchette, la forme arrondie de l'orifice utérin, celle en fuseau du col utérin permettent] d'affirmer que la demoiselle F... n'a pas eu de grossesse qui ait atteint son terme normal ou même celui de six ou sept mois.
I\Iais une grossesse qui se termine après le deuxième ou le troi-j sième mois, ne laisse pas nécessairement de déformation persistante,] et il serait impossible surtout après quatre ans de retrouver des' traces caractéristiques, d'une grossesse qui n'aurait jDas eu une plus] longue durée.
Conclusion : L'examen de la fille F... ne permet pas de constater]
si réellement il y a quatre ans cette jeune fille a eu ou n'a pas eu une grossesse terminée vers le deuxième ou troisième mois.
III. — Dij'e si les moyens que la fille F... indique comme ayant été employés pour la faire avorter ont pu produire l'avortement.
La fille F... déclare que vers Tâge de 13 ans, elle serait devenue enceinte et que arrivée au troisième mois de sa grossesse, sur des conseils intéressés, elle aurait consenti à laisser pratiquer sur elle des manœuvres abortives.
Une sage-femme se serait servi dans ce but d'une seringue, munie d'un long col, mince et presque pointu, mais percé d'un orifice. Cette femme aurait introduit cette seringue dans les parties génitales, elle aurait recommandé à la fille F... de la prévenir aussitôt que celle-ci aurait ressenti de la douleur.
Dès l'introduction la fille F... aurait accusé une souffrance vive, à laquelle la sage-femme aurait refusé de croire. L'introduction n'aurait eu lieu qu'une seule fois, les douleurs auraient persisté deux heures environ. Pendant ces deux heures, la fille F..., d'après les reconnnandations expresses de la sage-femme, aurait marché dans sa chambre, puis après trois heures à peu près, elle aurait perdu du sang et des caillots. Elle ignore si parmi ces caillots il se trouvait autre chose.
Puis la fille F... aurait gardé le lit trois ou quatre jours et n'aurait pas senti d'autre malaise consécutif à l'opération qu'elle avait subie, et aux suites que celle-ci avait eues.
Depuis lors, bien que les règles aient été irrégulières, que souvent la fille F... ait eu des retards de trois ou quatre mois, cette jeune fille n'aurait pas eu de nouvelle grossesse. Depuis deux ans il n'y g.urait plus eu de rajîport sexuel.
Les déclarations précédentes sont de tout point d'accord avec les données de la science. Le délai de trois heures entre l'opération et l'expulsion du produit de la conception semble un peu court, mais il ne s'écarte pas beaucoup de ce qui s'observe après les injections abortives intra-utérines. Nos constatations sont absolument confirmatives de celles que Tardieu a résumées dans la phrase suivante : « Après une seule injection, si elle a bien réellement pénétré dans la cavité de la matrice, les contractions de l'organe commencent très vite et peuvent provoquer l'expulsion en quelques heures. Je ne l'ai pas vu tarder au delà de dix-huit heures et, dans deux cas, je l'ai vu accomplie en six et huit heures ». (Tardieu, Etude médicolégale sur l'avortement, 1864, p. 54.)
Conclusion : Les moyens employés, d'après les déclarations de la fille F..., dans le but de la faire avorter, ont pu amener ce résultat. Son récit est conforme aux données fournies par les observation* antérieures.
RAPPORT SUR UN CAS D INFANTICIDE. — DATE DE LA MORT DE L ENFANT DÉ- TERMINÉE PAR l'exajien DES PRODUITS PARASITAIRES [Voyez page 117).
Je soussigné, Paul Brouardel, professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris, commis par M. Ditte, substitut de M. le procureur de la République, près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 5 janvier 1884, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du Code d'instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 1«»" janvier 1884 par M. le commissaire de police du quartier de la Muette et Porte Dauphine constatant le transport à la Morgue du cadavre de Tenfant de la nommée P..., L...
« Commettons M. le docteur Brouardel, à l'effet de procéder à l'autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 11 janvier 1884.
Le cadavre est celui d'un enfant nouveau-né du sexe féminin, mesurant une longueur totale de 50 centimètres et pesant 2 k. 700. La putréfaction est très avancée. La peau et le tissu cellulaire sousculané sont transformés en gras de cadavre. Le corps est recouvert en grande partie par du carton ramolli et dans les différents plis ou dépressions, que l'on constate sur le cadavre se trouvent des points bruns et d'autres grisâtres sur la nature desquels nous prions M. Megnin, vétérinaire des plus distingués, de vouloir bien nous éclairer. Le cordon ombilical est coupé au ras de l'ombilic et ne présente aucune trace de ligature.
Les cheveux sont très apparents ; sous le cuir chevelu on ne constate pas de suffusions sanguines. Le diamètre antéro-postérieur de la tête mesure 112 millimètres et le diamètre bipariétal 88 millimètres. Les os du crâne, voûte et base, ne sont pas fracturés. Le cer-, veau est en putréfaction complète. On ne constate pas la présence de corps étrangers dans l'arrière-bouche.
Le larynx, le pharynx et la trachée sont sains.
Il n'existe pas d'ecchymoses sous-pleurales, ni de bulles d'air' d'emphysème sous-pleural.
Les poumons et le cœur plongés dans l'eau surnagent. Les pou-' mons séparés du cœur surnagent également ainsi que leurs fra ments. Ces derniers pressés sous l'eau font sourdre de fines bullesj d'air qui viennent se réunir sous forme de plaques de mousse à lajj surface du liquide. Ces mêmes fragments, après avoir été exprimés| et dilacérés, continuent à surnager.
Il n'y a pas d'ecchymoses sous-péricardiques. Le cœur est vide et] les valvules sont saines.
Le foie est putréfié et tombe au fond de Teau.
La rate et les reins paraissent sains.
Le niéconium occupe la dernière partie du gros intestin.
Le sternum présente quatre points d'ossification.
Le calcanéum et l'astragale ont leurs points d'ossification également développés.
Les condyles de l'extrémité inférieure du fémur présentent un point d'ossification mesurant 3 ou 4 millimètres de diamètre.
Le maxillaire inférieur présente quatre alvéoles incomplètement cloisonnées.
Conclusions : i° Le cadavre est celui d'un enfant nouveau-né du sexe féminin paraissant arrivé au terme normal de la gestation et ayant certainement dépassé le 8^ mois de la vie intra-utérine.
2» 11 a largement respiré.
3° 11 est dans un état de putréfaction trop avancé pour qu'il soit actuellement possible de constater des traces de violences qui n'auraient intéressé que les parties superficielles de la peau.
4" La mort de cet enfant paraît remonter à six semaines ou deux mois environ.
Nous joignons à ce rapport une note de M. Megnin, qui arrive pour la de' te rmi nation de l'époque de la mort aux mêmes conclusions.