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RAPPORT SUR UN CAS DE BLESSURES PAR PROJECTION D ACIDE SULFURIQUE

Je soussigné, Paul Brouardel, professeur de médecine légale à If Faculté de. médecine de Paris, commis par M. Soleau, juge d'ins-^ truction près le tribunal de première instance du département de lai Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 14 août 1881, ainsi] conçue :

« Vu la procédure commencée contre les femme et fille L.. Détenues.

« Inculpées d'avoir volontairement fait des blessures à la dame T..., sage-femme, à l'aide de vitriol.

« Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état où se trouve en ce moment la dame T...

« Ordonnons qu'il y sera procédé par M. Brouardel, docteur ei médecine, lequel après avoir reconnu l'état où se trouve la plai-

1 . Cette affaire a beaucoup occupé la presse. Les blessures par projection d'acide' sulfurique ont généralement pour cause la jalousie. Dans le cas actuel la victime était une sage-femrae très injustement poursuivie par la mère d'une de sesciicn-j tes à laquelle elle avait donné les soins les plus dévoués.

gnante s'expliquera sur les causes de ses blessures ainsi que sur les conséquences qu'elles pourront avoir au point de vue de la perte d'un membre et de l'incapacité de travail. »

Serment préalablement prêté, ai procédé à l'examen de la dame T... les 22 août, 16 et 24 octobre 1881.

La dame T... âgée de 32 ans est grande et paraît assez vigoureuse, elle déclare jouir habituellement d'une bonne santé.

L'attentat dont elle aurait été victime remonterait au 18 août, elle aurait reçu à la figure et sur différentes parties du corps, le contenu d'une boîte au lait, renfermant du vitriol. A la suite de cet attentat cette femme aurait eu de la fièvre pendant plusieurs jours, des vomissements pendant une dizaine de jours ; une perte complète de sommeil, malgré l'usage du chloral et de la morphine. La perte de l'appétit aurait persisté jusque vers la fin du mois d'octobre ; c'est-à-dire pendant plus de deux mois.

Lors de notre première visite, le 22 août, nous constatons sur presque toute la moitié droite de la face et du cou des brûlures au 3« degré ; la malade souffre beaucoup et a une grande difficulté pour parler, le liquide corrosif ayant atteint la commissure droite des lèvres et occasionnant par ce fait une gêne excessive pour l'articulation des sons et la mastication des aliments.

Nous constatons quelques brûlures au 2e et 3^ degré sur les deux mains ainsi que sur le poignet droit*.

A notre seconde visite, le 16 septembre 1881 la malade déclare souffrir toujours beaucoup et avoir encore, mais assez rarement, quelques vomissements, mais pas de sommeil ni d'appétit.

L'œil droit est complètement fermé, les paupières sont entièrement soudées par leur bord libre et la malade se plaint de souffrir de son œil. L'œil gauche n'a pas été atteint, non plus que la moitié gauche de la face.

Les plaies occasionnées par les gouttes de liquide corrosif qui avaient atteint les deux mains ainsi c{ue le poignet droit sont aujourd'hui complètement cicatrisées ; les cicatrices sont cependant encore rouges, mais la malade peut se servir de ses mains.

A partir du 10 octobre la malade commence à se lever deux heures par jour, mais le sommeil et l'appétit font encore complètement défaut.

Sur toute la moitié droite de la joue, nous constatons lors de notre quatrième visite le 24 octobre une vaste plaie, occupant toute la moitié droite de la face depuis la racine des cheveux jusqu'à la mâchoire sur un espace de 10 cent, transversalement et 12 centim. en hauteur. L'oreille droite est complètement rétractée ainsi que le nez dont la pointe est déviée à droite.

La malade éprouve des élancements très douloureux dans l'œil droit qui est complètement obturé par la soudure des paupières. Celles-ci forment un sac dans lequel les larmes sont accumulées et

forment un dépôt qui donne au toucher une fluctuation très nette et très appréciable. Le médecin traitant a dû pratiquer déjà plusieurs ponctions à la commissure externe de Toeil et évacuer ainsi un peu de liquide. Celui-ci est incolore, très clair et constitué par une accumulation de larmes. La malade nous déclare voir la lumière au travers des paupières de son œil droit, et distinguer les ombres formées par les doigts lorsque ceux-ci sont placés devant l'œil.

Toute la moitié droite de la face et du cou est encore très enflammée, tuméfiée ; la peau de la surface médiane de la joue et des pau-; pières suppure encore. Les parties périphériques de la plaie forment une cicatrice rouge, qui se rétracte très nettement et déforme les traits.

Conclusions : 1° La dame T... porte sur la moitié de la fac'e, sur les deux mains et le poignet droit des cicatrices et des plaies occasionnées par la projection d'un liquide corrosif, tel que Tacide sulfurique.

2» Il nous est impossible de dire si la surface de l'œil droit a été atteinte parle liquide corrosif, les paupières de cet œil le ferment complètement et nous ne pourrons savoir dans quelle mesure la vision sera conservée avant qu'une opération ait dissocié les paupières. Cette opération ne semble pas pouvoir se faire avant la fin de décembre.

3° La cicatrice de la plaie des paupières aura pour résultat de provoquer très probablement la formation d'un double ectropion (renversement des paupières en dehors). Cette rétraction laissera le globe de l'œil à découvert et par suite, alors même qu'il n'aurait pas été atteint par le caustique, il surviendra des inflammations secondaires capables de compromettre ultérieurement la vision.

4° Si les plaies de la face se cicatrisent sans qu'il survienne de complication, comme cela est à craindre tant qu'une plaie n'est pas entièrement cicatrisée, la dame T... aura une déformation hideuse des traits de la face. L'écartement des lèvres restera très limité parlarétraction de la cicatrice qui occupe la commissure droite et par suite la mastication et la parole seront gênées.

5° L'incapacité totale de travail durera au moins 5 ou 6 mois en admettant que les plaies de la face entièrement cicatrisées permettent d'opérer l'œil dans les derniers jours du mois de décembre.

RAPPORT SUR UN CAS d'eMPOISONNEMENT PAR l' ARSENIC

{Voyez page 488).

Nous soussignés, Paul Brouardel, professeur de médecine légale de la Faculté de médecine de Paris, et E. Boutmy, chimiste expert, commis par ordonnance de M. de la Fuge, substitut de M. le procu-| reur de la République, à l'efiet de procéder à l'autopsie du cadavre,

de F. . . , Pierre-Louis-Philippe, âgé de 48 ans, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit, serment préalablement prêté, avons fait les constatations suivantes :

I. Le cadavre est celui d'un homme assez vigoureux ; les muscles de la mâchoire inférieure et des bras présentent un certain degré de rigidité cadavérique. La putréfaction n'est pas commencée. Les parties postérieures du dos et des cuisses sont tachetées par quelques lividités cadavériques. Les globes oculaires ont une consistance presque normale.

De la bouche s'écoule un liquide sanguinolent qui souille une partie de la face jusqu'à Toreille droite. Sur les -lèvres on ne découvre ni érosion, ni trace de contact avec un liquide corrosif. Sur aucun point de la surface de la peau du corps, du cou ou des membres, on ne trouve d'ecchymose, d'écorchure ou d'érosion.

Dans le tissu cellulaire et dans les muscles du cou et de la paroi antérieure du thorax, il n'y a pas d'ecchymose.

II. La cavité du crâne est ouverte à la scie. Les méninges sont saines, excepté en un point placé à la face inférieure de la deuxième circonvolution occipitale gauche ; là on note la présence d'une suffusion sanguine large de 2 à 3 centimètres en tous sens ; elle occupe les mailles de la pie-mère et la dure-mère. Les méninges se séparent de l'encéphale par une décortication très facile. Elles ne contiennent pas de granulations tuberculeuses. La pie-mère qui pénètre entre les circonvolutions est infiltrée par un peu de sérosité.

Le cerveau et le cervelet examinés par section en couches minces, parallèles sont absolument sains.

La moelle n'est pas congestionnée, elle paraît normale. Les méninges, au niveau du renflement lombaire, renferment dans leur épaisseur de fines lamelles osseuses : crétification de date ancienne et sans importance.

III. La muqueuse buccale, le pharynx, le larynx ne présentent aucune lésion. La trachée artère et le larynx sont remplis par des mucosités sanguinolentes.

Les plèvres sont soudées par des adhérences anciennes, qui occupent toute leur étendue. Les poumons sont peu crépitants, rouges ; à la coupe il s'écoule une petite quantité de sang. Celui-ci a une couleur rosée. A la base du lobe inférieur droit, en arrière, on trouve un noyau apoplectique, du volume d'une grosse noix.

Le cœur a son volume normal ; il n'est pas en systole, ses orifices sont sains. Il ne contient pas de caillots ; il en est de même des gros vaisseaux qui laissent écouler par la section du sang fluide et noir. La face intra-ventriculaire du ventricule gauche est tapissée par quelques ecchymoses ayant 3 à 3 millimètres de diamètre. Dans le muscle cardiaque, à la partie antérieure on trouve une ecchymose plus large qui a dissocié les fibres musculaires.

IV. L'œsophage est sain. L'estomac contient 600 à 700 grammes

l}ib RAPPORTS ET OBSERVATIONS

d'un liquide roux verdâtre. La muqueuse stomacale est pâle, légè-j rement piquetée par quelques points rougeàtres. Au niveau de lai grande courbure, on constate la présence d'une plaque, d'aspect) lisse, gaufrée, un peu plus dure que les autres parties de lamuqueuçef ayant les caractères d'une cicatrice ancienne.

La muqueuse de l'intestin grêle est pâle, sans lésion, sans suffusion sanguine. Les glandes ne sont pas saillantes. Dans le jéjunum] nous trouvons un ver ascaride lombricoïde de 13 centimètres de^ longueur. La valvule de Bauhin est rouge, couverte de suffusions sanguinolentes. La muqueuse du gros intestin dans une étendue de- 20 centimètres au-dessous de cette valvule est le siège d'une vive infection. Les autres portions de la muqueuse du gros intestin ont leur apparence normale.

Le foie est un peu volumineux, sur la face inférieure on note quelques ecchymoses diffuses, n'occupant que les parties les plus superficielles du tissu hépatique. A l'œil nu le foie ne paraît pas très gros. La section de la vésicule biliaire laisse écouler de la bile verte.

Le pancréas est très congestionné. Entre ses lobules le tissu cellulaire contient du sang extravasé.

La rate est un peu grosse, elle n'est pas difïluente.

Le rein droit est très congestionné. La muqueuse des calices et du bassinet est piquetée par de fines ecchymoses formant un pointillé sanguin.

Le rein gauche est un peu moins congestionné, mais présente les même altérations.

La vessie ne contient pas d'urine.

Résumé et conclusions : Pour répondre à la question qui nous est posée et déterminer les causes de la mort de F... nous pouvons nous, appuyer :

a. Les accidents éprouvés par F... pendant les quelques heures d« maladie qui ont précédé sa mort.

b. Les résultats de l'autopsie.

c. Les résultats de l'analyse chimique.

a. Les symptômes observés par le D'' Caillette, qui a assisté leJ sieur F... dans les derniers moments de sa vie, sont ainsi résumés^! dans sa déposition du 18 octobre 1878.

« Au milieu de la nuit, un sieur V... voisin de F... vint me pré-j u venir de la part de sa femme qu'il avait des vomissements et unejj « diarrhée qu'on ne pouvait pas arrêter

«.... L'état de F... était lamentable. Le pouls était presque insen-^ « sible, d'une, fréquence qui atteignait 120, la respiration était ster-| « coreuse, la face et le corps baignés d'une sueur froide. La perte " de connaissance n'était pas complète car le malade ébauchait un^ « mouvement quand on lui parlait et même essayait de répondre i « mais sans pouvoir y réussir autrement que par des gémissements!

« inarticulés Pendant le temps nécessaire aux préparatifs du

« traitement, le malade a expiré. »

Ces symptômes constituent un ensemble auquel on a donné le nom d'accidents cholériformes : vomissements, diarrhée, algidité, fréquence et petitesse du pouls. Mais bien qu'ils puissent exister en dehors de toute intoxication, dans le choléra nostras par exemple, ils accompagnent un certain nombre d'intoxications, en particulier l'empoisonnement par les préparations d'arsenic ou d'antimoine.

b. Les lésions constatées sur le cadavre de F... sont des suffusions sanguines qui occupent un point des méninges cérébrales, l'endocarde, le muscle cardiaque, la première partie du gros intestin, la face inférieure du foie, les mailles du tissu cellulaire péripancréatique et un noyau apoplectique à la base du poumon droit.

Ces lésions indiquent une altération du sang, probablement de nature toxique, et résultant de l'ingestion d'un poison tel que l'arsenic, le phosphore, le mercure, la digitale, etc.

c. L'analyse chimique prouve que les viscères du sieur F..., les liquides qu'ils renferment, les vomissements et les déjections sont chargés d'une grande quantité de matière arsenicale.

Les symptômes observés pendant la vie, les lésions trouvées sur le cadavre, sont donc en concordance parfaite et nous pouvons conclure que F... a succombé à une intoxication arsenicale aiguë.

RAPPORT SUR UN CAS D INTOXICATION ACCIDENTELLE PAR UN PHARMACIEN. — SUBSTITUTION DU CHLORHYDRATE DE MORPHINE AU CHLORHYDRATE DE QUI- NINE DANS UN SUPPOSITOIRE. — ACCIDENTS MORTELS. [Voycz kl Jurisprudence Médicale).

Nous ne reproduisons que les conclusions de l'important rapport de M. le professeur Brouardel sur cette affaire qui intéresse à la fois la médecine légale, la toxicologie et la responsabilité des pharmaciens.

L'enfant R. D , âgé de deux ans et neuf mois était soigné par

le Dr Dujardin-Beaumetz pour des accidents fébriles. Ce dernier prescrivit des suppositoires contenant dix centigrammes de chlorhydrate de quinine. Le père de l'enfant qui avait été prévenu de la rareté de ce sel dans les otlicines, s'adressa à la pharmacie Mialhe et appela tout particulièrement l'attention sur la confection de ces suppositoires.

Le premier suppositoire fut mis en place le samedi 10 mai à 9 h. 40 du soir. A 10 heures l'enfant présenta des symptômes alarmants, a Il heures il était sans connaissance. Enfin il succomba le lundi suivant à 4 h. 1/2 du matin.

Les conclusions suivantes ont été présentées par M. Brouardel

après avoir consulté la relation des symptômes observés chez l'enfant par M. Dujardin-Beaumetz, le rapport d'autopsie et l'analyse chimique ayant démontré dans les suppositoires non employés la présence du sel toxique.

Conclusions : i" L'autopsie du cadavre de l'enfant D n'a pas

permis de découvrir une lésion viscérale ancienne ou récente pouvant expliquer la mort par cause naturelle.

2» Le suppositoire, serré dans une boîte, portant l'étiquette de la pharmacie M... contenait une quantité de chlorhydrate de morphine de huit centigrammes environ.

3° Cette dose absorbée par un enfant de trois ans est capable de déterminer sa mort.

4° Les symptômes qui se sont montrés chez l'enfant D immédiatement après l'administration d'un suppositoire, ceux qui leur ont succédé dans les 42 heures suivantes reproduisent très exactement les symptômes décrits par les auteurs dans Tune des formes de l'intoxication par les préparations opiacées.

Les lésions notées pendant l'autopsie sont égalemefit celles que l'on trouve dans les cadavres après les intoxications déterminées par l'opium ou un de ses alcaloïdes.

Il y a donc lieu de considérer la mort de cet enfant comme provoquée par l'administration de ce suppositoire contenant de 5 à 10 centigrammes de chlorhydrate de morphine.

Le résultat négatif de l'analyse des viscères de l'enfant D ne

suffit pas pour faire rejeter cette cause de mort.

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