RAPPORT SUR UNE TENTATIVE DE PENDAISON. — SUICIDE OU HOMICIDE
{Voyez page 238).
Je soussigné, Paul Brouardel, professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris, counnis par M. Soleau, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 27 février 4883, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre D... Louis-Léon, 39 ans. détenu.
LuTAUD, Mé. lég. ifi
« Inculpé d'avoir commis une tentative d'homicide volontaire sur la personne de sa femme, blanchisseuse, à Boulogne, et cela à l'aide de pendaison.
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état où se trouve en ce moment la femme D...
« Ordonnons qu'il sera procédé par M. Brouardel, docteur en médecine, lequel après avoir reconnu l'état où se trouve la femme D... déterminera s'il y a eu tentative d'homicide, ou de suicide de la part de cette femme et s'expliquera sur les causes de ces blessures, ainsi que sur les conséquences qu'elles pourront avoir. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à l'examen de cette femme le 10 mars 1883.
Cette femme convoquée une première fois le 5 mars ne s'est pas rendue à notre appel et ce n'est que le 10 mars, après avoir écrit au commissaire de police de Boulogne, que nous avons pu procéder à son examen.
La femme D... est âgée de 37 ans ; elle n'est pas très grande mais paraît assez vigoureuse. Elle nous déclare jouir habituellement d'une bonne santé et n'avoir jamais été malade. Elle a eu sept grossesses dont deux terminées par des fausses couches. L'attentat dont elle aurait été victime remonte au 18 février 1883. Elle nous déclare que son mari après lui avoir passé une corde autour du cou, l'aurait suspendue à l'espagnolette de la croisée. Elle serait restée environ sept minutes (?) dans cette position touchant le sol et sans avoir perdu complètement connaissance. Elle aurait entendu ce qui se disait autour d'elle, mais elle était hors d'état de parler ou de crier. Cet attentat aurait eu lieu un dimanche matin et le lendemain elle aurait pu reprendre son ouvrage de blanchisseuse.
Actuellement nous constatons sur les parties latérales du cou, deux lignes parallèles, séparées l'une de l'autre par un espace de peau un peu foncé, de un centimètre environ, obliquement dirigées, d'avant en arrière, de bas en haut et partant sur la face antérieure du cou au niveau de la saillie du cartilage thyroïde (pomme d'Adam) pour aller se perdre en arrière, vers la nuque. A la partie postérieure du cou, ces deux lignes cessent d'être visibles et c'est au niveau de cette région que devait se trouver le nœud de la corde. La femme D... n'accuse aucune douleur en cette région notamment à la face antérieure du cou.
On ne constate aucune trace de violences sur les autres parties du corps.
Cette femme est enrouée, mais cet enrouement serait habituel, elle n'a pas eu de congestions pulmonaires après cette tentative de pendaison.
Conclusions : 1° La femme D...., porte sur les régions antérieures et latérales du cou, les traces d'un sillon paraissant résulter d'un^ tentative de pendaison.
2° Cette tentative, si elle a été complète, n'a pas eu et n'aura pas de conséquences graves pour la santé de cette femme.
3° La durée de 7 minutes pendant laquelle cette femme déclare avoir été suspendue est probablement une estimation erronée du temps réel.
4° Cette femme ne porte en aucune des autres parties du corps de traces de violence.
RAPPORT SUR UN CAS DE COUPS ET BLESSURES. — PERTE I) UN OEIL. — IN- CAPACITÉ DE TRAVAIL {Voyez pagcs 187 e^ 209).
Je soussigné, Paul Brouardel, professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris, commis par M. Soleau, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance, en date du 24 août 1881, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre la veuve R inculpée d'avoir volontairement porté des coups et fait des blessures au sieur F...
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état où se trouve le sieur F
« Ordonnons qu'il y sera procédé par M. Brouardel, docteur en médecine. Lequel après avoir reconnu l'état où se trouve le plaignant nous dira si les coups portés l'ont été à l'aide d'une canne plombée ou non, ou à l'aide de tout autre instrument, et déterminera la nature et la cause de ses blessures en indiquant si elles entraîneront une infirmité permanente ou une incapacité de travail de plus de 20 jours. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à l'examen du sieur F..., le 29 août 1881.
Cet homme, âgé de 62 ans est bien constitué et déclare jouir habituellement d'une bonne santé ; il présente des signes marqués d'alcoolisme chronique.
Le 4 mai il aurait été frappé de plusieurs coups de canne plombée à la tête et à la face ; l'un de ces coups aurait atteint l'œil gauche, et l'aurait si gravement blessé que le chirurgien aurait été obligé de l'extirper au bout de quelque temps.
Actuellement on constate en effet que l'œil gauche a été énucléé ; le moignon n'est pas encore complètement cicatrisé et l'œil artificiel n'a pu être introduit. L'œil droit est atteint de cataracte, et l'opacité du cristallin est assez prononcée pour qu'il en résulte un affaiblissetnent très notable de la vue.
Sur le côté droit du front il existe une cicatrice linOaire, d'une coloration blanc mat, non adhérente à l'os, et qui d'après le sieur F résulterait de l'un des coups portés le 4 mai.
En arrière de la tête, au niveau de la ligne courbe occipitale inférieure, il existe une bosse sanguine en voie de résorption, de 4 à 5 centim. de diamètre.
Conclusions : 1° Le sieur F...., a reçu à Toeil gauche des blessures qui ont nécessité l'ablation chirurgicale de cet œil. Il porte en outre sur le côté droit du front et en arrière de la tête des traces de fortes contusions.
2" 11 est impossible aujourd'hui, en raison des opérations chirurgicales qui ont été pratiquées sur l'œil, et du temps écoulé depuis Taccident de reconnaître si ces blessures résultent réellement de coups portés avec une canne plombée.
3° Le moignon de l'œil enlevé n'est pas encore complètement cicatrisé ; cette cicatrisation ne sera pas terminée et l'œil artificiel ne pourra être mis en place avant un mois environ, à dater d'aujourd'hui 29 août.
4" L'incapacité de travail résultant de la lésion de l'œil gauche persiste encore aujourd'hui 29 août, elle persistera encore environ pendant un mois.
5° La perte de l'œil gauche est d'autant plus fâcheuse pour le^ blessé, que l'œil droit est atteint d'une cataracte (sans relation di reste avec les blessures) et que le sieur F se trouve ainsi presque aveugle et dans l'impossibilité de reprendre son travail d'homme de peine.