ICTÈRE ÉMOTIF
Bien qu’il faille tenir pour suspect le récit des malades qui racontent être devenus jaunes à la suite d’une peur ou d’une émotion, et que, dans la plupart de ces cas, il s’agisse en réalité d’un véritable ictère catarrhal ou d’un ictère infectieux bénin, il existe des faits incontestables d’ictère dit émotif. :
M. Potain a récemment réuni dans une clinique! un certain nombre de cas évidents. On y retrouvera l’observation de Bouillaud : un hommeest en train de faire sa barbe quand on vient lui apprendre une nouvelle désastreuse ; en reprenant son rasoir, il s'aperçoit qu’il est devenu jaune ; — l’histoire d’une jeune fille mordue par un rat, dans une cave, et qui jaunit subitement ; — celle du duelliste devenu ictérique sur le terrain ; — l’ictère subit du prêtre aux pieds duquel vient tomber un chien enragé qu’on abattait, etc.
Quelquefois l’ictère n’apparaît pas aussitôt et peut tarder quelques heures, une nuit, même plusieurs jours. Un interne de Montpellier fut vivement effrayé, la nuit, par un de ses collègues faisant le revenant; le lendemain il était jaune. Un jeune cocher de fiacre laisse son cheval s’emballer, n’a point de mal, mais se réveille le lendemain avec la jaunisse.
Quelle est la pathogénie de pareils accidents ? Il semble d’abord, sans invoquer la prédisposition, que ce phénomène de l’ictère subit
1. PoTaIN, De l’ictère émotif (Union médicale, 21 juin 1894). — Voir aussi: CHAUF- FARD, Traité de médecine, t. IL, p. 743 ; — TALAMON, Un cas d'ictère émotif (Médecine moderne, 1893, n° 67, p. 842); — VARIOT, Ictère émotif chez un enfant (Journal de clin. et de thérap. infant., 1894, n° 17) ; — DARAIGNEZ, Pathogénie de l’ictère émotif Thèse de Paris, 1890); — LAFFITTE, De l’iclère émotif (Thèse de Paris, 28 fév. 1895).
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doive se produire chez des gens plus particulièrement nerveux, ou
pour mieux dire impressionnables; les réflexes et spécialement les réflexes viscéraux sont plus ou moins prompts, plus ou moins prononcés selon les individus. L'impressionnabilité cérébrale ellemême n’est pas égale pour tous, et tout le monde ne réagit pas uniformément à la peur ou à la surprise. La colique et la diarrhée ne prennent pas indifféremment celui-ci ou celui-là!; de même pour l’ictère émotif.
On l’explique en effet par une action réflexe partie de l’écorce cérébrale et pouvant agir sur Le foie ou sur l’abdomen.
A l’état normal, dans le foie, la pression biliaire est supérieure à la pression sanguine ; qu’on exagère encore Ou qu'on renverse ce rapport, d’ailleurs très fragile, et la bile passera dans le sang; c’est ce qui peut se produire sous l'influence d’une émotion. Est-ce vraiment par un spasme du cholédoque ou des premières voies biliaires, et l’ictère émotif mérite-t-il le nom d’ictère spasmodique ? La chose est possible pour quelques cas. Mais un autre mécanisme donne une réponse plus satisfaisante. M. Fr. Franck a montré que sous l’influence de l’excitation des centres nerveux corticaux, les vaisseaux sanguins de l’abdomen peuvent se distendre énormément, et tout le sang de la périphérie se réfugier dans la cavité abdominale; d’où abaissement de pression dans les capillaires sanguins du foie en même temps qu'augmentation de pression dans les capillaires biliaires. Ou au contraire, l'incitation psychique peut déterminer dans le foie, par les nerfs splanchniques?, d’une part une vaso-dilatation produisant ce même abaissement de pression dans les capillaires sanguins et cette même augmentation dans les capillaires biliaires, d’autre part une excitation sécrétoire qui accumule encore de la bile dans les voies d’excrétion surchargées déjà. M. Chauffard * a vu en effet, dans un cas d’ictère émotif, une véritable polycholie persister six jours, et l’oblitération du cholédoque ne se faire qu’au bout de ce temps.
Plus difficile est l’explication des cas où l’ictère ne se produit que plus ou moins longtemps après l'émotion, quelquefois au bout de plusieurs jours. M. Potain fait remarquer qu'entre l'émotion incriminée et l’ictère consécutif, le malade présente habituellement des symptômes d’embarras gastrique. On comprend alors facilement que ce trouble digestif produise de l’ictère catarrhal.
1. Je connais un homme de quarante ans, très nerveux d’ailleurs, qui ne peut entendre un violent coup de tonnerre sans être pris à l’instant de coliques et de diarrhée.
2, Voir CAYAZZANI et MAUZA, Contributo allo studio della innervazione del fegato (Archivio per le science mediche, 1894, n° 4).