‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 32 sur 41 · francs supporterait un impôt de 19,500; celui de · texte numérisé non relu

francs supporterait un impôt de 19,500; celui de

100.000 francs en payerait un de 50,000 francs; et l’homme qui aurait un revenu de 400,000 francs devrait payer à l’État environ

525.000 francs, c’est-à-dire beaucoup plus que son revenu. C’est tout uniment impossible. Or toutes les combinaisons qu’on peut faire conduisent plus ou moins vite au même résultat; elles forcent de cesser la progression pour les revenus les plus élevés.

L’impôt progressif est en outre injuste en lui-même, ce ne sertfit pas autre chose qu’un impôt contre la richesse, une mesure de haine et de jalousie. L’impôt est le payement des avantages que nous retirons de la société. D’après cela, tout ce qu’on peut demander à chacun est de contribuer aux charges de l’État en raison des avantages qu’il en retire et proportionnellement à sa fortune. C’est ce qui a lieu aujourd’hui. 11 est même incontestable que les personnes aisées contribuent proportionnellement beaucoup plus que les autres aux charges publiques. Elles payent non-seulement leur part des impôts de consomma-

tion, mais encore celle de toutes les personnes qui sont ù leur service, puis la plus grande partie des impôts directs qui s’élèvent à plus de 330 millions ; ce sont elles encore qui payent presque à elles seules les droits de timbre et d’enregistrement, qui dépassent 440 millions et ont pour objet la transmission de la propriété ou des affaires commerciales. Les classes ouvrières, au contraire, ne supportent guère que leur part des impôts de consommation.

Les classes aisées, qui contribuent à la plus forte partie des charges de l’État, payent d’ailleurs des dépenses qui profitent seulement aux pauvres : telles sont celles qui ont pour objet do répandre l’instruction, ce premier de tous les moyens d’améliorer sa condition, et les sommes dépensées chaque année pour les hôpitaux, les hospices, les bureaux de bienfaisance et toutes les institutions dont le but est de soulager et de prévenir la misère.

— C’est donc à tort, dit Michel, qu’on dit que les riches payent moins qu’ils ne devraient; ils payent réellement en raison de leur fortune. Mais les impôts n’en sont pas moins un lourd fardeau pour le pauvre.

C’est vrai, Michel, toutes les charges sont lourdes pour celui qui les poite. Mais, en réalité, ce n’est pas l’impôt qui pèse, c’est la pauvreté. C’est donc à la diminuer que nous devons tendre. En attendant chacun de nous ne pourrait-il pas diminuer les charges qui pèsent sur lui ? Je le crois.

Comment, dit André, nous pourrions nous décharger d’une partie des impôts que nous avons à payer? Je ne demanderais pas mieux, si je le savais.

Je vais te le dire, André ; mais je crains bien que, quand tu sauras le moyen, tu n’en fasses pas usage.

— Oh ! ne craignez rien, M. Dupré. •

Ne t engage pas trop, André. La plupart des impôts que vous payez sont des impôts de consommation, c’est-à-dire des taxes volontaires. Or, parmi ceux qui rapportent le plus à l’Etat, sont les impôts sur le vin, l’eau-de-vie, les liqueurs, qui payent plus de 23* millions de droits, et le tabac qui à lui seul coûte en ce moment 247 millions. Supprimez le vin que vous buvez en dehors de vos repas, et qui nuit tant à la santé; supprimez le petit verre clue vous P^nez le matin et bien souvent dans la journée.

LES IMPÔTS ET l’ÉTAT.

et qui vous fait encore plus de mal ; supprimez le tabac, celte vilaine habitude qui nous occasionne tant d'incendies; supprimez les besoins factices que vous vous créez, et qui n’ajoutent rien au bien-être de vos familles, et vous augmenterez votre revenu de ce que coûtent toutes ces consommations inutiles.

Voulez-vous en avoir une idée? D’après des renseignements qui datent de quelques années seulement, il y avait, en France, 330,000

I cabarets, dans chacun desquels on consommait en moyenne 3,273 litres de vin et 225 litres de spiritueux, ou en totalité H, 455,500 hectolitres de "vin, et 787,500 hectolitres de spiritueux; or, en évaluant le prix moyen du vin à 30 francs, ou 30 centimes le litre au détail, et celui des spiritueux à 60 francs, ou 60 centimes le litre, ce qui est bien au-dessous de la vérité, à cause du prix qu’on les paye dans les villes et dans beaucoup de provinces, cela fait une dépense de plus de 390 millions. Le cabaret prélève ainsi à lui seul, sur votre revenu, plus que les contributions directes sur tout le pays.

Vous le voyez, vous vous plaignez des impôts, et vous vous en créez de toute espèce. En effet, vos dépenses de luxe, de coquetterie, d’intempérance, votre chômage du lundi, sont des impôts très-lourds que vous vous créez à vous-mêmes. Ceux que nous payons à l’État, mes amis, ne sont rien en comparaison de ce que prélèvent sur nous la paresse, la vanité, l’intempérance et l’inconduite. Perdons nos mauvaises habitudes, corrigeons nos défauts, et il nous restera toujours assez pour les impôts.

Chaque journée passée volontairement sans travailler, comme le lundi, est une perte de 2 francs au moins en moyenne, sans compter ce qu’on dépense ce jour-là. A un jour par semaine, et cinquante semaines par an, cela fait 100 francs. Pour quatre millions d’ouvriers, c’est 400 millions par an. Avais-je raison, André?

— C’est vrai, M. Dupré; nous payons plus d’impôts à nos défauts qu’à l’Etat. A l’avenir, je tâcherai d’en payer moins; mais je ne vous promets pas de n’en plus payer.

— Payez-en le moins que vous pourrez, mes amis, et vous aurez plus lait pour l’amélioration de votre sort que ne pourrait faire la suppression de tous les impôts.

V I N (jï-Ci N Q ü 1 E M E E.N T R E Tl K N .

— Je suis de votre avis, M. Dupré, dit Michel. Cependant, si les impôts étaient diminués, ce serait autant de gagné.

— Je pense comme loi, Michel; mais, au lieu de les voir diminuer, je crains bien qu’ils n’augmentent.

— Comment cela, M. Dupré? crièrent beaucoup de voix. Qu’est-ce qui nous menace encore ?

— Rien que votre aveuglement. Vous parlez de diminuer les impôts, vous demandez qu’on supprime l'impôt des boissons, l’impôt du sucre, l’octroi, l’impôt du tabac, qui est cependant le meilleur de tous, puisque c’est un impôt volontaire, qui ne porte que sur un besoin factice. Si l’on consultait chacun, il n’y a pas un impôt qui échappât. Les propriétaires demandent la diminution de l’impôt foncier; les notaires, les avoués, les héritiers et les plaideurs, celle des droits de timbre et d’enregistrement; le commerce veut la suppression de l’impôt des patentes, et vous murmurez tous contre les prestations. En même temps, vous ne cessez de demander la création de nouveaux impôts.

— Mais jamais, M. Dupré, vous vous trompez.

— Non, mes amis, je suis bien certain de ce que j’avance. Faites-vous donc autre chose que demander la création de nouveaux impôts, lorsque vous adressez à l’État de nouvelles demandes? A tout instant j’entends dire : L’État devrait faire ceci ; il devrait faire cela. On lui demande de donner du travail à ceux qui n’en ont pas, de fournir du pain à ceux qui en manquent. On lui demande de faire de nouvelles routes, de creuser des canaux, de couvrir le pays de chemins de fer. On veut qu’il instruise gratuitement tous les enfants, qu’il secoure la vieillesse et qu’il soulage toutes les infortunes. Le commerce demande à être favorisé; l’agriculture veut des encouragements, elle désire que l’Etat, lui fournisse l’argent dont elle a besoin. On veut qu’il répare tous les maux causés par les sinistres, les incendies, la grêle et les inondations; on lui demande de se mêler de tout, d’intervenir partout; on lui demanderait volontiers de tout faire, de manière que nous n’eussions plus qu’à boire, manger et dormir.

Eh! mes amis, soyons donc conséquents. L’État n’a rien, ne possède rien; il n’a que ce que lui fournissent les impôts. Lui de-

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mander tant de choses, c’est le mettre dans la nécessité de créer de nouveaux impôts.

— Ce que vous dites est bien vrai, s’écria-t-on de toutes parts.

— Savez-vous d’où vient cette inconséquence? C’est que nous 11e nous faisons pas une idée exacte de ce qu’est l’État. Nous en faisons un être réel, tandis que l’État n’est qu’un mot pour désigner la chose publique, la réunion de tous les intérêts, ou l’administration chargée d’y veiller. L’État est un être idéal, à qui chacun de nous demande beaucoup de bienfaits et peu d’impôts ; on veut qu’il donne beaucoup et qu’il prenne peu. On lui demande de tout faire, et en meme temps on lui dit de supprimer ou de diminuer tous les impôts, parce qu’on ne réfléchit pas que l’argent dont il dispose, c’est vous, c’est moi, c’est nous qui le lui fournissons, c’est-à-dire tout le monde.

Comprenons mieux les choses, et nous ne demanderons à l’État que ce qu’il peut faire. L’Etat n’est que la représentation de tous ies intérêts du pays, et le gouvernement est la vaste administration répandue sur toute la surface du territoire, pour faire ce qu’exigent ces intérêts. Si nous voulons qu’il s’acquitte bien de sa mission, ne lui en demandons pas plus qu’il n’en peut faire.

— Mais qu’est-ce que le gouvernement a essentiellement à faire? demanda M. Vieulin.

— Ce qui est le but de son existence, reprit M. Dupré. Or il est institué avant tout pour protéger les citoyens et garantir leur liberté, leurs biens et leur vie. En outre, pour remplir sa mission protectrice, l’État doit se charger des choses que les citoyens ne pourraient pas faire par eux-mêmes. Mais il s’agit de bien établir la limite entre ce qu’il doit faire et ce que les citoyens feraient aussi bien et même mieux. Ce que le gouvernement ou l’administration peut faire, en dehors de sa mission essentielle, qui est de veiller à la sûreté et à la salubrité, c’est d’assurer l’instruction aux pauvres, de construire les routes, les ports, les établissements publics, d’encourager l’établissement des bibliothèques, musées et autres moyens d’instruction, de favoriser le progrès des sciences et des arts. Mais n’allons pas trop loin, et ne lui demandons pas de faire ce dont les particuliers s’acquittent mieux que lui. En

France, par exemple, nous sommes trop portés à le charger de ce que nous pourrions exécuter nous-mêmes.

Nous avons maintenant un exemple qui doit nous faire reconnaître notre erreur. Nous étions portés à croire autrefois que l'État seul pouvait se charger des grands travaux publics, et aujourd’hui nous voyons des compagnies de simples particuliers exécuter, à l’aide des capitaux réunis des citoyens, ces grandes lignes de chemins de fer dont chacune exige plusieurs centaines de millions, c’est-à-dire des sommes bien supérieures à celles qu’on aurait osé proposer à l’État d’y consacrer. Ne recourons donc à l’État que lorsque c’est nécessaire; alors l’État, ayant moins à dépenser, aura moins a demander à l’impôt; en se renfermant dans sa mission, il la remplira mieux.

— 11 semble, d’après cela, dit M. Yieulin, qu’il resterait bien peu de chose à faire au gouvernement.

— Ce qu’il aurait de mieux à faire, M. Yieulin, c’est de faire le moins possible, de laisser agir l’intérêt privé et de s’en rapporter à lui du soin de pourvoir à l’intérêt général, mais en veillant à ce que personne n’empiétât sur le droit des autres. Assurer la liberté est déjà une tâche immense; mais, la liberté assurée, lions-nous à elle des soins d’accomplir ce que nous demandons aujourd’hui à l’État. La liberté fait naturellement, sans frais, sans embarras, ce que le gouvernement ferait avec plus de peine et de dépenses. Je vous en donnerai un exemple.

Rien n'est aussi important que d’assurer la subsistance des citoyens, c’est certainement l’intérêt capital dans une société; et cependant l’État ne fait rien pour cela, c’est l’intérêt privé qui s’en charge. Si, dans notre village seulement, M. le maire devait avoir le soin d’approvisionner la commune et d’y faire venir chaque jour de marché ce qui est nécessaire à la nourriture des habitants, quel travail I quelle peine! Que serait-ce donc s’il s’agissait d’une grande ville, d’un pays tout entier? Voyez ce qu’il faut pour entretenir une armée île cent mille hommes : quelle vaste organisation! quel nombre d’employés! quel immense matériel! quelle complication de rouages!

Voyez au contraire ce qui se fait dans une ville comme Paris. ChJîque jour la nourriture de ses dix-huit cent mille habitants lui

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