SES DIFFÉRENTES FORMES
— ASSOCIATIONS ENTRE OUVRIERS ET PARTICIPA- TION DES OUVRIERS AUX BÉNÉFICES DES PA- TRONS.
Pendant longtemps les ouvriers de Mirebeau s’étaient contentés de se plaindre, comme partout, de la difficulté qu’ils trouvaient à vivre, de leur dépendance à l’égard des patrons et de l’insuffisance des salaires. Ces plaintes se terminaient toujours par l'expression du désir de voir changer une situation pareille; mais tout se bornait à des vœux pour un meilleur avenir, qu’on attendait on ne sait d’où. Cependant il n’en était plus de même depuis quelque temps. Le docteur, en leur montrant les choses sous leur véritable aspect, avait donné un autre cours à leurs idées.
Ils avaient compris qu’au lieu de tout attendre des autres, ils devaient chercher en eux-mêmes les moyens d’améliorer leur position. Le tout était de les trouver, et ils s’en occupaient sérieusement. Des entretiens fréquents avaient lieu à ce sujet entre les ouvriers de la manufacture et ceux des forges. Des plans étaient proposés et discutés, des idées émises, attaquées et défendues.
De leur côté, les propriétaires de la manufacture et les maîtres
do forges se préoccupaient des moyens de cimenter la bonne intelligence qui régnait entre eux et leurs ouvriers, et d’établir entre tous une véritable communauté d’intérêts, lis avaient eu à ce sujet plusieurs conférences, et ils avaient concerté les bases d’un projet qui leur paraissait atteindre ce but.
Léonard était l’âme des réunions des ouvriers; plusieurs lois il avait été leur interprète, il le fut encore à la réunion suivante.
— Monsieur, dit-il en s’adressant au docteur, nous savons l’intérêt que vous nous portez ; et comme vous ne vous lassez jamais de nos questions, permettez-nôus de vous en adresser encore quelques-unes avec franchise.
— Très-volontiers, mes amis; vous savez que je n’ai pas de plus grand plaisir que de pouvoir vous être utile.
— Mais, continua Léonard, comme ce dont nous avons à vous parler concerne beaucoup les rapports des ouvriers avec les patrons, je prie ces messieurs, qui ont des intérêts un peu différents des nôtres, de ne pas se blesser de la vivacité qu’une ancienne habitude pourrait nous faire mettre dans nos paroles.
— Tu peux parler sans crainte, dit M. Lenoir, prenant la parole; nous te connaissons depuis longtemps, et si nous avons quelquefois combattu tes idées, lu sais que nous apprécions la franchise et la générosité de ton caractère.
— Je vous remercie de cette bonne opinion, et j’y répondrai en déclarant franchement que, d’après notre manière de voir, le grand mal de la position des ouvriers provient de leur dépendance vis-à-vis de ceux qui les employent. Nous croyons donc qu’il serait de leur intérêt de diminuer cette dépendance.
— Je suis tout à fait de ton avis, Léonard, dit M. Dupré.
— Je suis bien aise de voir que nous sommes du même avis sur ce premier point, reprit Léonard; cela me fait espérer que nous nous entendrons aisément sur le reste. Je dirai donc que le grand inconvénient de la position des ouvriers est leur dépendance. Ainsi leur existence dépend de la position d’un fabricant; leur sort est lié à celui de ses affaires, sur lesquelles ils n’ont pourtant aucune action. Tant qu’il prospère, ses ouvriers ont du travail; s’il échoue, par sa faute ou autrement, par dissipation ou par négligence, par manque d’habileté ou par imprudence, ils
peuvent se trouver sans pain avec leurs familles. Le fabricant est puni de sa témérité, je le sais, par la perte de sa fortune; mais il entraîne dans sa ruine les ouvriers qui, comptant sur sa prudence et sur la sagesse de ses calculs, ont fait dépendre leur existence de la sienne. Convenez qu’il est triste d’être exposé continuellement à devenir la victime des fautes des autres.
— L’inconvénient que tu signales est réel, répondit M. Dupré; cependant il est loin d’être aussi grand que lu dis. Tu le l’exagères peut-être un peu parce que vous êtes ici dans une situation particulière. Vous n’avez qu’une seule manufacture occupant un grand nombre d’ouvriers , qui se trouveraient sans ouvrage si la fabrique croulait, que Dieu nous en préserve! aussi je comprends votre sollicitude. Mais ordinairement les fabriques qui emploient beaucoup d’ouvriers sont groupées dans des centres d’industrie, de sorte que si l’une manque, les ouvriers trouvent à s’employer ailleurs. Leur existence n’est donc pas autant compromise qu’on pourrait le croire par cette dépendance. C’est d’ailleurs un peu le cas de tout le monde, nous dépendons tous plus ou moins des autres. Le sort du fabricant dépend <lu succès de ceux avec qui il fait des affaires; la ruine ou la banqueroute des autres entraîne souvent la sienne.
— Oui, M. Dupré, mais il ne dépend pas d’un seul homme.
— C’est, vrai, Léonard ; mais il a précisément plus de chances contre lui, à cause des pertes auxquelles il est exposé de toutes parts. Cette dépendance de l’ouvrier n’offre d’ailleurs des inconvénients que dans les grandes industries, où les établissements sont moins nombreux et où ils attachent à leur sort une population considérable. Elle n’a réellement pas lieu dans la petite industrie, qui occupe au total infiniment plus de bras, parce qu’elle est répandue partout : si un atelier ou un chantier se ferme, l’ouvrier passe dans l’atelier ou le chantier voisin, et tout est dit. Elle n’existe pas du tout dans l’industrie agricole, qui, îi elle seule, occupe en France plus des deux tiers des bras. Si un fermier se ruine, un autre le remplace ; mais la terre doit toujours être cultivée, le journalier reçoit son salaire, et il ne s'aperçoit du changement que parce qu’il voit, un nouveau visage.
Quels que soient du reste les inconvénients de cette dépendance, par combien d’avantages ne sont-ils pas compensés? L’ouvrier ne court aucune chance; son pain est assuré; la paye, qui revient toutes les semaines ou tous les quinze jours au plus, le lui fournit régulièrement. Il n’éprouve aucune perte, n’a aucun souci, et chaque soir il peut s’endormir tranquille, sans inquiétude pour le lendemain. L’entrepreneur qui l'emploie fera des pertes ou des bénéfices, il n’en sait rien et ne s’en trouble pas; il recevra toujours son salaire, la loi elle-même le lui garantit par un privilège spécial et avant tout autre créancier. Dans l’agriculture, le propriétaire, le fermier peuvent essuyer des calamités et perdre la moitié, les trois quarts de leur revenu ou de leur ferme: le journalier ne s’en ressent pas, il touche son salaire comme dans les meilleures années.
— Sans doute, M. Dupré, il y a là un avantage pour les ouvriers ; mais n’est-il pas quelquefois payé bien cher? Les ouvrier^ ont la peine, et les patrons ont le profit.
— Encore une phrase que tu ne devrais plus répéter, Léonard. Tu sais bien que ces grands profits se réduisent souvent à l’intérêt du capital engagé dans l’entreprise. Mais j’irai plus loin et j’admettrai qu’en sus de cet intérêt, un industriel fasse encore un bénéfice double. Eh bien, crois-tu que ce bénéfice soit trop considérable pour toutes les charges qu’il doit supporter et dont pas une 11e pèse sur toi, pour les soucis qui l’accablent et que tu ignores? Voyons un peu.
Il doit s’indemniser de l’usure subie par l’outillage et les constructions qui constituent son établissement. Il lui faut se garantir contre de nombreuses chances qui ne dépendent pas de sa capacité, de son activité ni de sa gestion, mais d’une foule de causes étrangères, telles que l’infidélité d’un agent, l’insolvabilité des débiteurs, la concurrence d’industriels mieux favorisés par la position, par le prix de la main-d’œuvre ou des matières premières. Il doit supporter encore toutes celles qui résultent d’un retard dans la vente, de la détérioration de ses produits par mille causes diverses, et de leur dépréciation par suite de l’inconstance et des caprices de la mode. Je ne parle pas de tout le talent qu’il lui faut, des ressources d’esprit qu’il doit avoir, de ses études continuelles
VINGT-SIXIÈM E EN T R ETIEN.
pour découvrir les bonnes chances, pour échapper aux mauvaises, pour saisir les occasions favorables et les faire naître, pour épier et deviner le goût du public.
— Vous avez raison, M. Dupré; après ce que vous nous avez fait voir des services que les capitaux rendent à la société, ce bénéfice n’est pas injuste. S’il m’a échappé une expression impropre, c’est, comme je vous l’ai dit d’avance, un reste d’ancienne habitude. Mais enfin j’aimerais mieux ce bénéfice dans la poche des ouvriers que dans celle des patrons.
— Je ne dis pas non, Léonard; mais comment faire?
— il faudrait qu’il n’y eût plus ni patrons ni ouvriers, ou plutôt que chacun fût à la fois ouvrier et patron.
— J’entends, Léonard ; tu veux parler du principe d’association dont il a été beaucoup question depuis quelque temps.
— Précisément, M. Dupré.
— Eh bien, parlons-en : je le ierai d’autant plus volontiers que c’est une des questions d’économie politique qui se rattachent à celles du travail, du capital et des salaires, dont nous nous sommes occupés. Mais de quelle espèce d’association veux-tu parler? car il y a bien des modes divers d’association. Il y a l’association ordinaire entre deux ou trois personnes qui, n’ayant point chacune de moyens suffisants, unissent leurs fonds pour ouvrir un magasin ou élever une fabrique.
Il y a aussi l’association entre un grand nombre d’individus qui, sous le nom d 'actionnaires, unissent leurs capitaux pour exécuter en commun quelque grande entreprise qui exige des ressources considérables. C/est ainsi qu’a lieu en général l’exploitation des mines et celle des chemins de fer. Prend part qui veut à ces associations : il suffit de verser entre les mains de la compagnie une somme proportionnelle au nombre d'actions qu’on désire avoir dans l’entreprise; on ne risque alors que le montant de ses actions. Ce nouveau système d’association est un des grands bienfaits de notre époque : il permet d’entreprendre, une foule de grands travaux, et il offre aux plus petites bourses, aux ouvriers eux-mêmes, le moyen de coopérer aux plus grandes entreprises et d’avoir part aux bénéiiees qu’elles rapportent.
11 y a encore l’association entre ouvriers d’une même industrie
JJIFFÉRENTKS FOUMRft D’ASSOCIATIONS.
unissant leurs efforts pour s'occuper d’une fabrication quelconque : c'est ce qu’on nomme V association coopérative parce que les ouvriers associés coopèrent tous ensemble à la marche de l’entreprise.
— C’est de celle-ci que je veux parler, M. Dupré. C’est celle qui me paraît le plus propre à améliorer la condition des ouvriers; elle doit assurer leur indépendance, et je crois qu’à l’avenir elle jouera un grand rôle dans la société.
— Je crains que tu ne te fasses illusion, Léonard. Celle association entre ouvriers ne leur offrirait pas les avantages que tu crois, et en revanche elle présente bien des dihicultés. Voyons d’abord les avantages.
On a bientôt fait de parler des bénéfices de cinquante, de cent mille francs que réalise un manufacturier. Cela paraît énorme, et l’on ne fait pas attention que ces bénéfices sont proportionnels aux capitaux et au nombre d’ouvriers employés ; et pourtant on ne les fait pas toujours. Admettons cependant que, dans une manufacture employant mille ouvriers, on fasse constamment un bénéfice net de cinquante mille francs. Si on le répartit chaque année entre les ouvriers, combien cela fera-t-il pour chacun? Cinquante francs, le calcul est bien simple.
— Eh bien, c’est toujours cinquante francs de plus; et cincuante francs, c’est beaucoup pour un ouvrier; mais la somme pourrait être, plus forte.
— Double ce bénéfice, si tu veux, Léonard, j’y consens, quoique ce soit beaucoup. Cela ne fera toujours que cinq sous par jour pour chaque ouvrier. Et encore, remarque-le bien, ce sera dans les bonnes années, dans celles où la fabrication est le plus prospère. Dans les années ordinaires, ce sera deux ou trois sous, un peut-être dans les années médiocres, et rien dans les mauvaises. Bien plus, il faudra quelquefois rapporter à la masse une portion de son salaire; car le fabricant est fréquemment en perte, vous le savez. Aujourd’hui vous restez étrangers à ces pertes, mais il faudrait bien les supporter quand vous partageriez les bénéfices.
— C’est juste, M. Dupré; mais ces pertes seraient bien moins grandes dans le système de l’association, car ce qui les occasionne.
VINGT-SIXIÈME E N T R E T I E N
ce sont, les fausses spéculations des industriels, c’est la concurrence effrénée qu’ils se font.
— Crois-tu donc, Léonard, qu'une association ne serait pas exposée à se tromper? Une association se compose d’hommes tous sujets à l’erreur et qui ne deviennent pas parfaits en y entrant; je crains, au contraire, que chacun n’y apporte ses défauts, ses passions, et, avec le désir de faire triompher ses vues particulières, un esprit d’opposition pour ce qui est proposé par les autres. Nous savons comment les choses se passent dans les réunions nombreuses : c’est rarement le parti le plus sage qui l’emporte. Chacun émet son avis, soutient son opinion; on parle pour, on parle contre, on se dispute, on s’échauffe, et, de guerre lasse, on adopte un moyen terme qui se trouve sans valeur, car il n’y a que les mesures nettes et franches qui obtiennent un plein succès. Alors l’association languit et s’épuise, elle donne des pertes au lieu de procurer des bénéfices. La division se met entre les ouvriers, chacun reprochant aux autres le manque de réussite; on s’aigrit, on se décourage et l’on se sépare. Voilà, je le crains, l’avenir réservé à la plupart de ces associations.
— Vous ne voyez pas les choses en beau, M. Dupré.
— Je les voit telles qu’elles sont, Léonard, parce que je connais les hommes; aussi je ne me fais pas d’illusions. Je ne fais d’ailleurs, que l’histoire des neuf dixièmes des associations que nous avons vues se former depuis une vingtaine d’années.X’oxpérience a montré de combien de difficultés elles sont entourées. Je ne dis pourtant pas qu’on ne puisse quelquefois les surmonter; mais ce n’est pas aisé.
— Dans tous les cas, dit André, il n’y aurait pas la concurrence désastreuse que se font les maîtres et dont nous sommes les victimes.
— Dis donc plutôt que vous en profitez, puisque c’est elle qui fait hausser vos salaires. Mais pourquoi donc l’association supprimerait-elle la concurrrence ? Est-ce que vous prétendez réunir en une seule association tous les ouvriers de chaque industrie? Je ne sais trop comment se gouvernerait cette gigantesque société, et quels frais immenses d’administration elle entraînerait; je ne m’en occupe pas, je vous laisse seulement y réfléchir. Mais ce
qui m’effraye, c’est que ce serait constituer un monopole au profit des ouvriers de cette industrie et mettre le public à leur merci pour tous les objets de leur fabrication. S’il plaisait à l’association des cordonniers de faire payer les souliers quinze francs au lieu de dix francs, il faudrait en passer par où elle voudrait. Nous serions de même à la discrétion de l’association des tailleurs, et ainsi de suite; c’est-à-dire que les consommateurs dépendraient du bon plaisir des producteurs.
— Mais, monsieur, dit Léonard, il n’est pas question de réunir tous les ouvriers d’une industrie en une seule association où ils seraient forcés d’entrer : ce serait une espèce de communisme, et nous n’en voulons pas. Je veux parler seulement d’associations volontaires : s’associe qui veut, et comme il veut.
— Alors c’est la concurrence; seulement., au lieu d’avoir lieu entre les individus, elle s’exerce entre les associations ; le résultat est le même. Les associations cherchent à attirer la clientèle, à se procurer les matières au plus bas prix, à diminuer leurs frais de production, et, quand la vente va bien, elles fabriquent le plus possible afin de profiter des circonstances. C’est-à-dire qu’il y aura diminution des bénéfices et de ce qui représente le salaire ; vous aurez les mêmes effets qu’aujourd'hui et pires encore; car, dans le système de l’association, le salaire de l’ouvrier se confondant avec le bénéfice du patron, la concurrence des associations diminuerait l’un en diminuant l’autre. Voilà à quoi hc réduisent bien souvent ces brillants résultats qu’on fait sonner si haut. Voyons maintenant les difficultés.
Les ouvriers, en se réunissant en association, n’ont sans doute pas envie de faire payer au public les avantages qu’ils espèrent* en retirer. Ils veulent seulement profiter des bénéfices que les capitalistes font aujourd’hui.
— Sans doute, M. Dupré ; nous ne demandons pas davantage.
— Eh bien, pour laisser le public en possession des avantages dont il jouit, et dont vous jouissez tous comme consommateurs, il faut laisser la production organisée comme elle l’est maintenant. C’est en la concentrant dans de vastes ateliers et en employant des machines coûteuses et un puissant outillage, qu’on est parvenu à mettre tant d’objets à la portée des classes peu fortunées.
Il huit la maintenir sur ce pied, si l’on veut conserver les résultats. J’entrevois donc bien la possibilité de l’association dans les industries où il ne faut que de faibles capitaux et des ateliers d’un petit nombre d’ouvriers. J’y vois des difficultés énormes dans la grande industrie, c’est-à-dire dans celle qui excite le plus de plaintes et de convoitises, à cause de ses dehors brillants et de ses jurandes agglomérations d ouvriers. Celle-là exige des bâtiments et des terrains immenses, un capital fixe considérable, et un capital de îoulement non moins important. Comment les ouvriers se procureront-ils tout cela ?
— Mais, monsieur, l’État ne pourrait-il pas venir en aide aux ouvriers qui voudraient se réunir en association, et leur fournir le capital nécessaire pour monter la fabrique et pour marcher?
I n instant, Léonard. L’État, c’est nous tous. L’État n’a rien ne possède rien ; c’est seulement un caissier n’ayant d’autres londs que ceux que les citoyens lui payent sous forme d’impôts. Ainsi, ce que tu proposes, c’est tout simplement de te faire fournir, en partie par ceux que lu veux supplanter, les moyens de
leur faire la guerre. Est-ce juste, Léonard? Je m’en rapporte u toi.
— Alors, monsieur Dupré, comment voulez-vous que les ouvriers fassent pour se procurer les instruments du travail, dans
1 état actuel de 1 industrie, avec les grands capitaux qu’elle exige?
— Remarque bien, Léonard, que ce n’est pas moi qui dis aux ou\ i ici s de .s associer; ce n est pas moi non plus qui les en blâmerai. Mais, s’ils le veulent, qu’ils aient le courage de le faire par eux-memes. Quand l’industrie exige de grands capitaux, elle exige aussi le concours de beaucoup d’ouvriers. Que les ouvriers qui veulent monter un établissement, grand ou petit, tâchent donc de se procurer d’avance ce qui leur est nécessaire. Qu’ils aient la force et la persévérence d’économiser pendant quelques années, afin d’amasser les cinq cents ou mille francs qu’il faudra peut-etre à chacun. Constituez votre capital et établissez-vous je ne demande pas mieux; mais ne vous établissez pas sournoisement aux dépens de ceux que vous voulez supplanter.
Comment, M. Dupré, vous voulez sérieusement que quatre
ou cinq cents ouvriers s’entendent pour économiser pendant plusieurs années, afin d’amasser entre eux les cinq ou six cent mille francs qu’il faudrait pour monter une manufacture comme celle de MM. Lenoir et Dubuisson?
— Et pourquoi pas ? Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Tu veux que ces quatre ou cinq cents ouvriers s’entendent entre eux pour faire marcher la manufacture, lorsqu’elle sera en pleine activité et que le contact et la discussion des intérêts, qui résulteront de l’association, amèneront entre eux des froissements continuels, et tu trouves difficile pour eux de s’entendre afin d’amasser isolément pendant quelques années le petit pécule qui doit les mettre en état de réaliser une entreprise dont ils attendent leur indépendance et leur bien-être I Tu n’es pas conséquent. Sans doute, il faut du courage à un jeune ouvrier pour travailler et économiser sans relâche pendant plusieurs années ; mais on est digne d’entrer dans une association, ou on ne l’est pas. Car, ne t’y trompe pas, il ne faut pas voir seulement dans l’association les avantages qu’elle peut procurer, il faut voir aussi les devoirs qu’elle impose ; ces devoirs sont nombreux et pénibles, et ils ajoutent aux difficultés de l’entreprise. C’est pour cela qu’elle demande des âmes énergiques et vigoureusement trempées, des âmes qui, par des efforts persévérants, se soient montrées à la hauteur de leur tâche.
— Quelles difficultés et quels grands devoirs voyez-vous donc dans l’association? demanda Léonard. -
— J’y vois, reprit M. Dupré, une œuvre de sacrifice et de dévouement; j’y vois le renoncement aux habitudes les plus chères à l’ouvrier. 11 ne s’appartient plus, il appartient à l’association. L’ouvrier qui travaille dans une fabrique sous les yeux d’un chef, fait le travail qui lui est prescrit, et quand il l’a fait connue on le lui a demandé, son devoir est rempli. Le membre d’une association lui doit non-seulement son travail consciencieux, mais ses pensées et son concours de tous les instants, les efforts de ses bras et le secours de son intelligence. La prospérité de l’établissement n’est confiée à la surveillance de personne, mais à la conscience de chacun. Plus de liberté donc de satisfaire ses habitudes de paresse; il faut faire rendre au capital de l’association
tout ce qu’il peut produire; s’il est fait pour occuper les bras de cinq cents ouvriers, les cinq cents ouvriers doivent travailler chaque jour sans y manquer : un jour, une heure perdus sont un vol fait à tous. Il faut dans l’association l’abnégation de soimême, c’est-à-dire sacrifier ses goûts et son indépendance à l’œuvre commune; car le succès de l’association n’est assuré qu’à la condition d’un accord parfait entre les membres. Yoilà pourquoi elle demande des hommes qui, en déployant la lorce la plus rare, celle de la persévérance, aient fait preuve des qualités nécessaires à la prospérité de l’association. Et encore le succès me paraît-il très-douteux, car j’y vois bien d’autres difficultés.
— En voilà cependant bien assez, murmura André.
— Ce n’est pas tout que le concours dévoué de tous les membres de l’association : il faut une tête à ce corps à mille bras. Les bras exécutent, mais c’est la tête qui dirige, qui donne les ordres et qui imprime le mouvement. Sera-ce un conseil d’ouvriers, administrant, prenant les mesures qu’exige le soin des intérêts de l’administration, vendant, achetant, distribuant le travail ? On sait ce que c’est qu’un conseil qui administre : point d’unité, point de suite dans les vues, et surtout point de promptitude dans les décisions ; pendant qu’on discute sur le parti qu’on prendra, la fabrique rivale agit, et l’association a le dessous. Serace un chef unique ? Mais comment se procurera-t-on cet administrateur habile, homme de conseil et d’exécution, capable de gérer les affaires de l’association et de la faire lutter victorieusement avec ses concurrents? Et quand elle l’aura trouvé, comment le rétribuera-t-elle pour s’assurer ses services*. Le principe qui prévaut dans les associations est le plus souvent un amour excessif de l’égalité, un sentiment de jalousie à l’égard des supériorité. C’est contre ce sentiment qu’elles ont le plus besoin de se défendre; il les porte à croire quelles en font toujours assez pour ceux qu’elles mettent à leur tête-, il les empêche d’en trouver, et quand elles en ont rencontré, il feur permet difficilement de les garder. Il est donc bien à craindre que, malgré toute votre générosité, celui qui aura assez de talent pour remplir cet emploi difficile, n’éprouve le besoin de recouvrer son indépendance, et que, renonçant aux chaînes plus ou moins dorées qui font de lui
différentes formes d’associations. 441
l'esclave de ses mille administrés, il ne préfère tenter la fortune pour son propre compte.
J’arrive maintenant à la rémunération des ouvriers et à leur position dans l’association. Ici je vois bien d’autres difficultés à résoudre. Doivent-ils apporter chacun le même capital, ou bien admettra-t-on les associés qui se présenteront avec des capitaux différents? Dans ce cas, quels droits conféreront-ils aux possesseurs? Quelle part donnera-t-on immédiatement à, .chaque travailleur? car ils ne peuvent attendre, comme le capitaliste, la vente des produits. Quelle part distribuera-t-on sur les bénéfices? Quelle autre portion mettra-t-on en réserve pour parer aux éventualités? Car, prospère cette année, l’association peut être malheureuse l’année prochaine, et il faut faire face à tout. Est-on bien préparé à résoudre toutes ces difficultés ?
— Mais, dit Léonard, je n’ai pas suffisamment étudié ce sujet pour pouvoir répondre à toutes ces questions.
— Je ne te dis pas d’y répondre, Léonard ; je te les signale seulement, afin que tu puisses à l’avenir voir la chose telle qu’elle est, et te prononcer en connaissance de cause. Dis-moi cependant, sur quel pied seraient tous les ouvriers dans l’association ?
— La question est compliquée, M. Dupré; car les membres de l’association seraient à la fois ouvriers et propriétaires de l’entreprise. Comme ouvriers, il leur faut d’abord un salaire pour vivre. Quant aux bénéfices, ils y ont droit à la fois comme travailleurs, et en raison du capital qu’ils ont apporté. Mais ici la question se complique, car le travail de tous les ouvriers n’a pas même valeur.
— Tu n’admets donc pas l’égalité de salaire ?
— Oh! non, M. Dupré, ce serait la ruine de l’association; les paresseux ne feraient rien, et les ouvriers laborieux se lasseraient de travailler pour les autres.
— Tu as parfaitement raison ; mais je crains que tu ne viennes de prononcer la condamnation des associations en général. A part quelques hommes au cœur dévoué et généreux comme toi, je soupçonne que l’association ne serait guère recherchée que par les paresseux qui s’imagineraient y vivre plus à l’aise sans travailler davantage, et que les ouvriers laborieux préféreraient le
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régime actuel, qui offre plus de facilités pour faire son chemin à celui quia de l’activité etdu talent.
Tu as très-bien fait, d’ailleurs, de repousser l’égalité de salaire; cela montre ton jugement. Mais l’inégalité va créer bien des embarras à l’association. Dans une fabrique ou un atelier ordinaire, un ouvrier qui n’est pas content du salaire qu’on lui donne, se retire, et tout est dit. Mais, dans l’association, comment fera l’ouvrier qui ne se trouvera pas suffisamment rétribué? Ne serace pas la cause de discussions pénibles, la source de divisions perpétuelles. Puis, comment fera l’ouvrier qui voudra se retirer de l’association ? Il a une part dans la propriélé de la manufacture; il lui revient aussi une portion des bénéfices, quand il y en a; il est pourtant impossible de lui remettre à volonté l’une et l’autre. Faut-il donc qu’il aliène sa liberté, ou qu’il abandonne ce qui lui appartient? Et, en cas de décès, quels sont les droits de la veuve et des enfants? Gomment concilier ceux que les lois leur accordent avec les intérêts de l’association? Comment pourvoiera-t-on au remplacement des membres qui viendront à mourir et dont l’absence laisserait un vide fâcheux? Et, si dans un temps de grande activité le travail des membres ne peut suffire aux commandes, l’association se résignera-t-elle à ne pas profiter des circonstances, ou imitera-t-elle les entrepreneurs d’industrie en appelant le concours d’ouvriers salariés ? Dans ce cas, quelle condition leur fera-t-elle? Que d’embarras, Léonard 1 que de difficultés dans une chose qui te paraissait si simple !
— C'estbien vrai, M. Dupré; il y en a infiniment plus que je ne l’avais soupçonné. L’association me paraît comme à vous une œuvre de sacrifice et de dévoûment, et je commence à croire que les résultats seraient fort au-dessous de ce qu’on est porté â croire avant d’y avoir suffisamment réfléchi. Et cependant il y a dans l’association quelque chose qui me sourit, qui me semble propre à relever la condition de l’ouvrier. Je vous avoue que je renoncerais avec regret à cette illusion, si c’en est une.
— Non, Léonard, l'association entre ouvriers n’est pas une chimère comme celles que j’ai combattues et que je combattrai toujours dans votre propre intérêt. La meilleure preuve que ce n’est point complètement une chimère, c'est que, dans le grand
nombre de celles qui se sont établies, il y en a quelques-unes qui ont réussi. Si elles n’ont pas donné tous les résultats qu’en attendaient les associés, elles ont cependant résisté à bien des vicissitudes ; elles persistent, grâce à l’union de leurs membres, qui d’ailleurs sont généralement peu nombreux.
En effet, hérissée de difficultés lorsqu’il s’agit d’une industrie qui ne peut s’exercer qu’avec le concours d’un grand nombre d’ouvriers, l’association en offre moins dans une fabrication qui exige peu de bras. Elle en offre moins encore dans le cas d’associations temporaires entre ouvriers pour l'exécution à prix fait de travaux d’une durée limitée; ce pourrait même être une préparation et un acheminement à l’association permanente. Dans ces conditions, on peut trouver des ouvriers se connaissant bien, assez unis et assez dévoués pour triompher des difficultés; mais il faut des ouvriers laborieux, assidus, économes, des hommes de cœur et d’énergie. Dans ces conditions elle exerce sur les esprits une influence morale qui en est peutêtre le résultat le plus avantageux.
— D’après cela, dit André, vous ne conseilleriez pas l’association aux ouvriers?
— Je ne la conseillerai ni ne la repousserai, parce que c’est une affaire trop délicate; mais, je le répète, j’y vois de trèsgrandes difficultés, surtout s’il s’agit d’associations nombreuses.
— Et que pensez-vous, demanda Léonard, de l’association entre patrons et ouvriers, de celle dans laquelle un patron partage chaque année les bénéfices avec ses ouvriers, dans une proportion déterminée?
— Je te dirai d’abord que, malgré le nom qu’on peut donner aux arrangements de cette sorte, je ne puis voir là une association complète. Une véritable association supposerait le partage des pertes et des bénéfices entre tous les associés. Or, dans le système dont tu parles, et que j’approuve du reste, je commence par le dire, je vois bien qu’on donne aux ouvriers une part dans les bénéfices, mais je n’ai jamais vu qu’on les appelât à partager les pertes; cela ne saurait être, d’ailleurs, dans les conventions de ce genre ; l’intérêt des ouvriers ne le permettrait pas. En outre, pour qu’il y eût véritablement association, les ouvriers
devraient discuter avec le patron les mesures à prendre pour la gestion de l’entreprise. Or aucun patron ne pourrait y consentir dans les circonstances ordinaires, car ce serait abdiquer entre les mains de ses ouvriers la direction de scs affaires.
— Pourquoi donc les ouvriers ne prendraient-ils pas part à la direction de l’exploitation dans laquelle ils sont intéressés?
— Parce que ce n'est pas possible dans leur position. S’ils avaient part à la direction des affaires, le résultat, quel qu’il fût, leur serait dû, puisqu’ils seraient les plus nombreux; ilsdevraient donc supporter les pertes, comme ils partagent les bénéfices ; or leur position ne le leur permet pas. Vous voyez par là qu’il n’y a réellement pas association dans un arrangement qui met la perle d’un seul côté et qui de l’autre ne met que les avantages.
— Eh bien, reprit Léonard, quel que soit le nom qu’on donne à un arrangement de ce genre, que doit-on en penser ?
— C’est une excellente chose, répondit M. Dupré, utile aux ouvriers, non moins utile aux patrons. D’un côté, elle améliore la position des ouvriers, en augmentant leur salaire de la part qu’ils ont dans les bénéfices. D’un autre côté, elle est avantageuse aux patrons; car, si elle diminue leurs bénéfices de la portion qu’ils cèdent à leurs ouvriers, elle les augmente en faisant de ceux-ci des coopérateurs plus actifs, plus exacts et plus intéressés à la prospérité de l’établissement. Les avantages que le patron accorde à ses ouvriers sont en effet une prime décernée à l’ordre, à l'intelligence, à l’esprit d’économie ; car il ne peuvent les obtenir que moyennant certaines conditions d’exactitude, d’assiduité et d’attention au travail. Les ouvriers ont alors le même intérêt que le patron à faire prospérer l’établissement, puisque leur part croît avec l’augmentation des bénéfices. Le patron obtient ainsi d’autres avantages en compensation des sacrifices qu’il s’impose.
Cette prime accordée par lui peut varier de bien des manières. Ainsi, on peut convenir qu’après le prélèvement des frais d’exploitation et de tous les déboursés du fabricant, les bénéfices seront partagés d’une certaine façon entre ses ouvriers et lui. D’autres fois, pour stimuler leur zèle et les intéresser d’avantage à la prospérité de l’établissement et à la bonne confection des produits, on peut établir que, lorsque les bénéfices dépasseront un chiffre dé-
terminé, l’excédant se partagera entre eux et le fabricant. Dans certaines industries, on opère sur des matières brutes qu’on transforme en objets manufacturés : on convient alors que si, sans augmenter la main-d’œuvre, on obtient d’une même quantité de matières une plus grande quantité de marchandise, les bénéfices que donnera cet excédant seront l’objet d’un partage. Dans d’autres industries on emploie annuellement pour la fabrication une certaine quantité de combustible, mille tonnes, par exemple; on décide que si, sans réduire la fabrication, les ouvriers peuvent économiser un dixième, un huitième de ce combustible, le bénéfice de l’économie sera partagé entre le fabricant et les ouvriers. Ailleurs la fabrication donne un déchet de 20 pour cent, je suppose, sur la matière première : si, par une grande attention, dit-on aux ouvriers, vous pouvez réduire ce déchet à 15, à 10 pourcent, vous participerez aux avantages de l’économie.
Dans ces différents cas, c’est une prime que le patron accorde à ses ouvriers afin de les porter à redoubler de soin, d’attention et d’économie. Mais, quelle que soit la nature de ces arrangements, c’est une chose utile pour tout le monde, une chose morale, de nature à établir une plus grande communauté d’ intérêts et à resserrer les liens entre les fabricants et les ouvriers-.
— Ainsi, dit Léonard, vous donneriez la préférence au système de la participation aux bénéfices du fabricant, sur Je système de l’association véritable entre les ouvriers ?
— Il n’y a aucun doute, Léonard, parce que l’un est facilement réalisable, tandis que l’autre offre des difficultés excessives. Et puis, voulez-vous que je vous dise ma pensée toute entièrê ? c’est que, dans le système de la participation, un gain moral d’une haute importance à mes yeux, vient s’ajouter au gain matériel.
La petite addition au salaire, qui peut résulter, pour les ouvriers d’un atelier, de la participation aux bénéfices du patron, sera quelquefois assez faible. Mais il y aura toujours pour eux un immense profit dans les habitudes de régularité, d’exactitude, d’ordre, de soins, d’attention, qui seront les conséquences nécessaires de celte participation. Il y aura en outre une grande satisfaction morale dans l’idée que si on prend de la peine, ce n’est pas seulement au profit du patron, on travaille aussi pour soi. Le